HUGUES I
justice. Albéric, sire de Moëslain \ croyant avoir à se plaindre du prélat, l'avait fait enlever par ruse et transporter dans son château. L'archevêque do Reims, Manassès, à la nouvelle d'un tel attentat, excommunia le ravisseur et fit cesser dans les églises, en signe de deuil, le chant des offices et le son des cloches, tandis que le peuple chàlonnais, armant pour la liberté de son évêque, se disposait à aller attaquer Albéric ; car Hugues n'était pas seulement un pontife « distingué par sa noblesse ; mais son âge et sa sagesse le faisaient « considérer de tous comme un père » -. Albéric n'avait pas attendu l'attaque et s'était retiré avec son prisonnier dans un autre château qu'il possédait aux environs de Toul ; mais, à la voix de l'évèque de ce diocèse, les seigneurs du pays se levèrent contre lui, et il dut relâcher Hugues en lui faisant toute satisfaction (1105-1106). Il appartenait à l'Eglise d'adoucir ces natures violentes, et de faire entrer la paix avec l'ordre dans la société.
Cependant le pieux fondateur de Molesmes, jaloux de réaliser la perfection monastique, était venu, avec quelques-uns de ses moines, s'abriter au fond du désert sauvage et marécageux de Citeauû: (1098). Rappelé ensuite à Molesmes par une bulle du pape Urbain II, Robert de Troyes avait dû laisser à son disciple Albéric le gouvernement delà nouvelle congrégation, et celle-ci avait reçu du saint abbé la constitution sous laquelle elle était appelée à faire refleurir au milieu du monde la vie mortifiée par le travail et la prière. Toutefois une épidémie, en venant décimer le nouvel institut, et en donnant lieu de craindre à quelques moines que leurs austérités ne fussent point réglées selon la sagesse, put un moment inspirer des appréhensions pour l'avenir de Giteaux. Albéric n'était plus, et Etienne Harding, son successeur (1109), à la vue des coups que frappait journellement la mort autour de lui, se sentait ébranlé dans sa confiance, quand, un jour qu'il priait au milieu de ses frères, une troupe de jeunes seigneurs au nombre de trente se présente à la porte du monastère (1113). A leur tète était un tout jeune homme qui, se jetant aux pieds de saint Etienne, lui demande la faveur d'être admis avec ses compagnons dans la communauté : c'était saint Bernard, c'était le salut de la maison de Giteaux.
' Château sur la Marne, entre Vitry et Saint-Dizier. 2 « Comme noire père et notre maître » écrivait Manassès à l'évèque d'Arras (Buirette de Verrières, A^males historiques de Châlons, p. 152).
Le moment était proche où, avec les courages et la ferveur ranimés, elle allait voir s'accroître le nombre de ses enfants ; oîi, comme une ruche trop étroite pour abriter les abeilles qui s'y multiplient, elle allait essaimer et fonder, après la colonie de La Ferté-sur-Grosne (1113) sur le domaine des comtes de Châlons-sur-Saône, celles de Ponfïgni/ (jllli), de Claïrvauœ et de Morimojzd (iii^) dans la Champagne méridionale : ce furent là comme les quatre premières filles de Cîteaux, que devait unir entre elles la Charte de charité, rédigée en 1119 par Etienne Harding avec le concours de ses frères .
Pontigny ressortissait au diocèse d'Auxerre, dont il formait l'extrême limite, et touchait du côté du nord à celui de Sens, du côté de l'est à celui deLangres -. C'était une plaine inculte, mais qui portait dans son sein des germes de fécondité. Un prêtre auxerrois, nommé Hildebert, y avait créé une riche métairie ; il en fit présent à l'abbaye de Cîteaux, et douze moines vinrent s'y établir sous la conduite d'un jeune seigneur, Hugues de Màcon, que saint Bernard avait peu auparavant converti. Selon l'usage observé dans la fondation des abbayes cisterciennes, ils commencèrent par délimiter l'emplacement du cimetière ; ensuite on traça l'enceinte de l'oratoire et des autres bâtiments.
Ainsi prit naissance, dans le Bassigny, la quatrième fille de Cîteaux, l'abbaye de Morimond, en un sombre défilé couvert de forêts marécageuses et presque impénétrables. Un pieux ermite, nomme Jean, était venu, vers 1100, s'y construire une cabane. Bientôt, sur le conseil de l'évêque de Langres, il offrit son humble demeure à l'abbé de Cîteaux. Harding y envoya douze de ses religieux sous la direction du vénérable Arnould. Grâce à l'activité laborieuse des moines, autant qu'à la munificence des seigneurs de la contrée et à la protection des évêques du diocèse, Morimond acquit de bonne heure une grande renommée ^.
* V. sur cette charte \ Appendice^ n° III.
' C'était un dicton que trois évêques et un abbé pouvaient dîner sur son pont sans quitter leurs terres respectives. Les trois évêques étaient le métropolitain de Sens et les évêques d'Auxerre et de Langres; l'abbé, celui de Pontigny.
3 L'abbaye de Morimond était en quelque sorte à cheval sur la Champagne et sur la Lorraine. Son réfectoire était bâti moitié en Champagne et moitié en Lorraine.