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Mais des quatre abbayes issues de la maison-mère, la plus illustre sans contredit fut celle de Clairvaux. Saint Bernard, à qui fut confiée la mission de la fonder, entrait à peine dans sa vingtcinquième année. Il était d'un tempérament délicat et sans aucun usage des affaires extérieures, mais il avait la foi catholique pour appui, l'éloquence et la vertu pour leviers, et en réalisant dans le monde moral ce que le géomètre de Syracuse cherchait vainement dans l'ordre physique, il devait devenir la plus haute personnification de son siècle. Saint Bernard partit en compagnie de douze moines, au nombre desquels étaient ses propres frères. La contrée où il allait s'établir (25 juin 1115) était située à l'est de Troyes ; le comte Hugues venait d'en faire don à l'abbé Etienne. C'était une vallée inculte et sauvage, couverte de ronces et d'épines, qui avait autrefois servi de repaire à des brigands, d'où lui était alors venu le nom de Vallée cl' absinthe ; mais, depuis leur destruction, on l'appelait Clairvaux : claire, illustre vallée devint-elle en effet ; car le nouveau monastère parvint rapidement à la plus grande prospérité, non toutefois sans passer par les rudes épreuves de la misère, de la maladie et de la calomnie jalouse. Comme il appartenait au diocèse de Langres, le nouvel abbé eût dû recevoir la consécration des mains de l'évèque de ce diocèse ; mais celui-ci étant absent, saint Bernard la demanda à l'évèque de Chàlons, Guillaume de Champeaux, qui s'était rendu célèbre dans les luttes de l'école avant d'entrer dans les ordres sacrés : ce fut là l'origine du commerce d'amitié qui ne cessa d'exister entre ces deux hommes éminents. « Tout fut « commun entre eux ; Clairvaux devint en quelque sorte la propre « maison de l'évèque, et Chàlons, l'hôtellerie des religieux de « Clairvaux » K L'école de Chàlons, qu'illustrait alors l'enseignement d'Etienne de Vitry, n'eut pas lieu du reste de se féliciter des premiers séjours que Bernard fit en cette ville ; car, dès 1116, dans une de ses prédications, il convertit un si grand nombre de nobles et de lettrés, clercs et laïques, qui le suivirent à Clairvaux, qu'elle en fut toute dépeuplée.
Grâce à l'affluence des religieux, saint Bernard put, le 10 octobre 1118, fonder, à la demande de Guillaume et avec le généreux concours de Hugues, l'abbaye de Trois-Fontaines, dans
1 Vie de saint Bernard, par Vacandard, t. l", p. 65.
le voisinage de celle de Cheminon : ce fut la première fille de Clairvaux.
Guillaume n'était cependant point de la même école que saint Bernard, et tout en admirant le mysticisme de l'abbé, le prélat ne le partageait point. Celui-ci vivait surtout par l'intelligence, celuilà par le cœur ; chez l'un, tout était ardeur, élan enthousiaste ; chez l'autre tout était prudence et mouvement réfléchi ; mais, si leurs caractères étaient divers, ils étaient bien faits pour se compléter ; car il y avait autant de cœur chez l'homme du siècle que d'intelligence chez l'homme de la solitude, et s'ils étaient deux par la pensée, ils n'étaient qu'un par l'amitié.
Quand de l'accord de leurs sentiments et de leur zèle naquit Trois- Fontaines, il y avait déjà cinq ans que Guillaume occupait le siège de Ghàlons. Après avoir professé à Notre-Dame de Paris la philosophie, il était allé se reposer des agitations de l'école dans un des faubourgs de la ville et, pour ainsi dire, à l'ombre d'une chapelle dédiée à Saint-Victor (1108). Il avait pensé du moins, après ses ardentes polémiques avec son disciple Abélard sur la question des Universaux, goûter là quelque repos dans le silence de l'étude et la pratique de la vertu. Mais ses admirateurs n'avaient pas tardé à le rappeler à l'enseignement, et Saint-Victor était surtout devenu une brillante école de théologie, lorsque la réputation du maître l'appela à recueillir l'héritage del'évèque Hugues (1113). La promotion de Guillaume à la dignité épiscopale ne devait point lui faire oublier sa chère retraite de Paris, et quand Louis le Gros vint à Châlons dans le temps même où le sacre du nouvel évêque y réunissait une brillante assemblée de prélats, celui-ci fut assez heureux pour obtenir du roi des lettres portant érection de la chapelle en monastère ^
Guillaume concourut, d'autre part, dès la première année de son
' La charte se termine par ces mots : Datum Catalauni in palatio puhlico anno 1113, regni vero nostri Y; mais elle témoigne, puisqu'ils la signèrent, avoir été donnée a,vec l'assentiment des archevêques^ êvêques et grands du royaume réunis àCliâlons. Pascal II, à la prière du roi, la confirma le 1" décembre 1114 [GaUia Christiana, t. VU, et Mabillon, JDe re dipîomaticâ, liv. IV, secf . 33. — Guillaume de Champeaux^ par Tabbé Michaud, p. 4H et sq. — Pierre Garnicr, Histoire des évêques de Châlonssur-Marne (ouvrage maimscrit).
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pontificat, à la fondation du prieuré de Courtisou. et s'occupa de réformer les abus qui sétaient glissés dans la communauté des chanoines de sa cathédrale. Mais d'autres soins plus importants encore, en donnant un nouveau lustre à la sagesse et à la fermeté de ce prélat, allaient justifier le titre de ténérable que ses contemporains se plaisaient à lui décerner.
En même temps que l'affaire de Philippe et de Bertrade tenait éveillée la sollicitude du Saint-Siège, la querelle des Investitures continuait d'agiter le monde, et confiante dans la piété du comte Hugues, qu'elle avait déjà fait servir à la tenue de divers conciles dans sa ville de Troyes. la papauté poursuivait son dessein d'amener à composition l'empereur d'Allemagne.
Un premier concile, tenu à Troyes, en avril 1104, par Richard, évêque d'Albano. légat de Pascal II, et où étaient présents, avec les archevêques de Sens et de Reims, les évéques de Troyes, de Tours, de Soissons, de Chàlons et de Langres, ainsi que les abbés de Molesmes, de Marmoutier, de Moutier-la-Celle et de Montiéramey, avec un certain nombre de seigneurs laïcs, n'avait rien terminé. Comme il avait renvoyé le roi et Bertrade au concOe de Beaugency (30 juillet), la promesse qu'ils y firent de \\we séparés jusqu'à ce qu'ils eussent obtenu dispense du pape, ajourna encore leur absolution. Pour la leur obtenir, Yves de Chartres dut invoquer en faveur du roi la condescendance de Pascal, en faisant remarquer qu'à force de sucer on fait jaillir le sang.
Un autre concile fut présidé à Troyes parle pape lui-même (1107), à la suite d'une conférence qu'il avait eue à Chàlons (a\Til) avec des députés de l'empereur Henri Y, et où ceux-ci s'emportèrent jusqu'à s'écrier : a Ce n'est pas à Chàlons que la querelle doit se « vider, mais à Rome et par lépée. » Sans se laisser intimider par ces menaces, le concile, après avoir lancé l'excommunication contre les violateurs de la Trêve de Dieu, frappa de suspension plusieurs évêques d'Allemagne, rétablit la liberté des élections et confirma la condamnation des investitures.
La lutte du Sacerdoce et de l'Empire se poursuivit donc, et les conciles se succédèrent plus foudroyants les uns que les autres pour Henri Y. U s'en tint deux notamment en lllo, le premier à Reims, au mois de mars, et le second à Chàlons, au mois de juillet. Mais la papauté fut enfin contrainte de s'exiler d'Italie, et Gélase II vint en
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France demandera l'abbaye de Cluny une hospitalité, un abri que celle-ci fut heureuse de lui donner. Il y mourut (1119), et son successeur, Calixte II, y fut élu. 11 était réservé à ce pontife de réconcilier l'Eglise avec l'Etat. D'habiles délégués, au nombre desquels se trouvait l'illustre èvêque de Châlons, étaient parvenus à obtenir l'adhésion de Henri V à un projet de concordat, qu'il devait signer avec le pape dans une entrevue qu'ils auraient à Mouzon le 26 octobre, et, pour donner au rétablissement de la paix une grande solennité, Calixte avait convoqué à Reims un concile de tous les évéques de la catholicité. Les prélats de l'Allemagne s'étaient empressés d'accourir, et pour leur faire honneur, le comte Hugues, sur l'ordre du roi, était allé au-devant d'eux avec un corps d'armée. On ne comptait pas moins de quinze archevêques et de deux cents évêques avec un pareil nombre d'abbés. Louis le Gros lui même se transporta à Reims avec une nombreuse escorte, dans l'intention de se plaindre de la conduite du roi d'Angleterre à l'égard de la Normandie.
Le concile s'ouvrit le 20 octobre 1119, et après en avoir fait exposer l'objet dans un discours latin que reproduisit en français Guillaume de Châlons pour les laïques présents, le pape, avec l'assentiment de toute l'assistance, se rendit à l'entrevue fixée. Il arriva le 23 à Mouzon, et le 24 ses délégués allèrent trouver l'empereur pour lui rappeler ses promesses; mais Henri nia tout, sur quoi l'évêque de Châlons lui répondit avec fermeté : « Seigneur roi, « si tu refuses de reconnaître cet écrit que nous tenons en nos « mains, je suis prêt à jurer sur les reliques des saints et sur « l'Evangile que tu es tombé d'accord avec moi sur les articles qu'il « contient. » Ainsi rappelé au respect de sa parole, Henri demanda un délai d'un jour pour conférer avec ses barons ; mais comme Une se montrait pas plus traitable et réclamait un nouveau délai pour en référer définitivement à la diète de l'Empire : « Ce sont toujours « de nouvelles défaites, reprit l'évêque, pour éluder tes engage- « ments ; dès lors nous n'avons plus rien à faire avec toi. » Et les délégués s'étant retirés, regagnèrent Reims avec le pape fort centriste.
Le concile, reprenant alors ses travaux, formula cinq décrets par lesquels il condamnait la simonie, les investitures des évêchés et des abbayes, l'incontinence des clercs, les usurpations des biens
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ecclésiastiques, et la transmission des bénéfices par droit d'héritage. Puis 424 cierges allumés furent distribués aux évêques et aux abbés, et, toute l'assistance debout, l'excommunication fut lancée contre l'empereur et sa créature, l'anti-pape Bourdin ; après quoi, à un signal donné, tous les cierges furent éteints, et le pape déclara les vassaux de Henri déliés du serment de fidélité. Ainsi se termina le concile, où Guillaume de Ghampeaux, avec trois autres prélats, dit un chroniqueur contemporain, « jeta un éclat à exciter l'envie des « scolastiques les plus éloquents, et des plus fervents amis de la « philosophie » '.
Ebranlé par les foudres de l'Eglise et l'attitude de ses peuples, Henri ne devait pas tarder à souscrire enfin aux conditions de la papauté (Traité de Worms, 1122). Mais, vaincu de ce côté, il croyait pouvoir prendre sa revanche sur le roi de France, dont le dévouement au Saint-Siège avait constamment tenu ses prétentions en échec. Louis YI n'eut, pour l'arrêter dans l'exécution de son dessein, qu'à convoquer les grands vassaux de la couronne à la défense commune. Il leur avait donné rendez-vous à Reims (1124). « Une « première division, composée deshabitants de Reims et de Châlons, » dit l'abbé Suger, l'ami et le conseiller intime du roi, « passait « soixante mille combattants tant à pied qu'à cheval . . . Thibault, « comte palatin (de Blois), avec son oncle le comte Hugues de « Troyes, conduisait la quatrième, qui comptait 8,000 chevaliers. » En présence d'un déploiement de forces auési imposant, surtout aussi national, et qui témoignait d'une puissance politique toute nouvelle de la royauté française, Henri fit sa paix avec Louis. Guillaume de Ghampeaux n'avait point eu le bonheur d'applaudir à ce double triomphe de la royauté et de la papauté : il était mort au mois de janvier 1122, et son corps reposait à l'abbaye de Glairvaux.
Le comte Hugues, qui soupçonnait la comtesse d'infidélité, se sépara d'elle cette fois avec un certain éclat, et se considérant comme dégagé de toute obligation conjugale, se décida à retourner en Terre-Sainte. Un chevalier champenois, Hugues de Payns (Aube), venait d'y fonder (1119), pour la protection des pèlerins et la garde du Saint-Sépulcre, une association dont les membres établis près
1 Orderic Vital. Hist., L XII.
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de remplacement du Temple de Salomon en prirent le nom de Templiers, frères de la milice du Temple. Le comte Hugues s'enrôla dans cet ordre. Saint Bernard eût préféré le voir entrer àClairvaux : « Avec quel plaisir, lui écrivait-il, nous eussions pourvu aux besoins « de ton corps et de ton âme, s'il nous eût été donné de vivre « ensemble ; mais, puisqu'il en est autrement, ton absence ne nous « empêchera pas de prier sans cesse pour toi. Nous te félicitons « d'ailleurs comme il est juste, de ce que, pour l'amour de Dieu, de « comte tu es devenu chevalier, et de riche tu t'es fait pauvre « (112o) ». Hugues ne devait point revenir de la Palestine. Il avait, en partant, cédé ses domaines à son neveu Thibault, fils et successeur d'Etienne-Henri, comte de Blois, au détriment du fils d'Elisabeth, Eudes le Champenois, qu'il refusait de reconnaître pour sien.
§ VL — Thibault II le Grand, XI« comte de Champagne 1123-1152.
I. Le désastre de la Blanche-Nef porte le comte à embrasser la vie religieuse ; il en est empêché par saint Norbert. Il s'adonne aux œuvres ciiaritables et trouve dans saint Bernard un directeur éclairé. Confiance que lui témoignent l'Eglise et le Roi. Divers conciles se tiennent dans ses états. — Abélard, ses commencements, ses écrits- Condamné par le concile de Sens, il se retire à Cluny, et ne tarde pas à y mourir. — Louis VII, en intervenant dans les élections ecclésiastiques, attire sur son royaume les foudres de l'Eglise. Indisposié par de faux rapports contre Thibault, il envahit les états du comte, prend Vitry-en-Perthois et le brûle. — 11 part ensuite pour la croisade, après s'être réconcilié avec Thibault, Mort de celui-ci et de saint Bernard.