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II. Communes de Reims, de Chàlons et de Sens

Thibault était par sa mère petit-fils de Guillaume le Conquérant et neveu de Henri !«'', roi d'Angleterre. De ce côté était son cœur, de ce côté furent ses alliances, tant que vécut Henri. Celles-ci l'avaient fréquemment armé contre le roi de France, et battant, battu, il était toujours prêt à donner carrière à son humeur belliqueuse, quand, le 25 novembre 1120, presque sous ses yeux, vint par une mer calme se briser contre les rochers du Cotentin et s'engloutir dans les flots la Blanche-Nef, qui portait, avec une de ses sœurs et son beaufrère, les fils et les filles de Henri. Cet événement fit sur le jeune comte de Blois une impression profonde, et changea si complètement son cœur qu'il voulut, peu de temps après, embrasser la vie reli-

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gieuse. Adèle, sa mère, en qui la vertu le disputait à la grâce, et l'amour des lettres * à l'éclat de la naissance, venait de lui en donner l'exemple, en renonçant aux douceurs dangereuses du siècle pour se retirer à Marcigny ^ « sous la règle sévère de Cluny » ^ Il y avait alors au diocèse de Laon, dans un lieu désert où il s'était retiré avec treize disciples, et où il fonda (1120) la célèbre abbaye des Prémontrés, un saint homme nommé Norbert, issu d'une illustre famille de Westphalie et ancien aumônier de l'empereur Henri V. Thibault alla le consulter, se remettant d'avance, lui et ses biens, à la disposition de l'abbé. Mais celui-ci, qui avait entendu parler des généreuses dispositions de Thibault à l'égard de l'Eglise, loin de l'encourager, lui dit : « Ce « que vous souhaitez ne saurait se faire. Vous avez commencé à a porter le joug du Seigneur ; vous y joindrez celui de la société « conjugale, et votre postérité possédera votre vaste héritage. » Et Norbert lui-même concourait, peu de temps après, à l'union de Thibault avec Mathilde, fille d'Engelbert, marquis d'Istrie et duc de Carinthie (1123).

A partir de ce moment, Thibault donna plus de place dans son cœur à la piété et aux œuvres charitables qu'à la politique, et après qu'il fut entré par la retraite de Hugues (1125) en possession des domaines de ce prince * et du comté de Champagne, s'il eut encore des démêlés avec le roi, il put se rendre la justice de ne les avoir pas provoqués. Il avait trouvé dans ses nouveaux états un autre saint qui fut toujours pour lui un sage conseiller, un ami dévoué, un dispensateur aussi éclairé que désintéressé de ses largesses, et qui, dans les moments critiques, ne devait lui ménager ni appui, ni

^ M. (l'Arbois de Jubainville nous montre le célèbre historien Hugues de Fleury lui dédiant comme à la princesse la plus accomplie de son temps, une chronique en quatre livres qui va du commencement du monde au règne de Louis le Débonnaire [Hist. des comtes de Champagne, t. II, p. 251).

2 Dans Saône-et-Loire, arrond' de Charolles.

3 M. d'Arbois de Jubainville (ibid.) place cet acte en 1222 au plus tôt; Adèle aurait vécu à Marcigny jusqu'en 1138.

''Il possédait les comtés de Troyes, de Bar-sur-Aube et de Yitry, et les baronies de Rosnay, d'Epernay et de Laferté-sur-An,be [Hist. des comtes de Champagne, t. U, p. 153). V. plus bas, p. 112, n. 1.

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consolations. Aussi l'influence de Bernard était-elle grande auprès du comte ; elle fit du pieux abbé de Clairvaux la providence de l'indigent ', le refuge de tous les infortunés, qui étaient assurés de trouver en lui un avocat intrépide, éloquent et presque toujours heureux.

Dans ces temps difficiles où l'administration de la justice, en quelque sorte abandonnée à l'arbitraire des grands, avait parfois un caractère barbare, Thibault, à la suite d'un duel judiciaire livré en présence du prévôt de Bar-sur-Aube, avait fait crever les yeux au vaincu, jugé par là même coupable, et confisquer ses biens : « Eh « quoi 1 monseigneur, écrit saint Bernard au comte, n'était-ce pas « assez pour ce malheureux d'avoir perdu la vue? Il est juste que « votre bonté lui rende de quoi soutenir sa triste existence. D'ailleurs, « il serait inique d'imputer à des enfants innocents la faute de leur « père et de les priver de l'héritage de la pauvre maison paternelle. » (1128).

La charité du saint, si prodigue pour autrui, s'exerçait avec la plus grande réserve pour les besoins de son monastère. 11 l'avait édifié dans un endroit aride et trop étroit, et ses religieux, dont le nombre croissait tous les jours, le pressaient d'en construire un plus vaste et en un lieu plus propice au développement de la culture. Bernard résistait : « Que diront de nous les hommes du siècle? Ils « nous prendront pour des tètes légères et s'imagineront qu'à force « d'être riches (et cependant nous ne le sommes guère) nous perdons « l'esprit. » A la fin cependant il se rendit. « La nouvelle en vint « aux oreilles du très noble prince Thibault de sainte mémoire ; « il donna immédiatement une somme d'argent considérable, et « promit plus encore. » D'autres offrandes vinrent se joindre à la sienne ; et bientôt s'éleva, un peu au-dessous de l'ancien, le nouveau monastère, auquel un canal amenait les eaux de l'Aube (1135).

Mais la reconnaissance du saint ne lui faisait point sacrifier ses principes, et il eut le courage de refuser au comte tout service en

1 Les aumônes du comte furent particulièrement nécessaires de 1143 à 1150, où, selon la chronique de Lobbes [Hist. des G., XIU, 583), sévit avec plus on moins de violence une famine générale qui fut, surtout en 1146, dit le Chronicon catalaunense [ibid., XII, 277), tellement horrible qu'on n'avait encore rien vu de semblable, qualis unquam ante non fuit.

opposition avec les intérêts de l'Eglise. Ainsi, quand ce prince le pria de solliciter du pape Eugène une dignité ecclésiastique pour son fils Guillaume, Bernard s'excusa en disant que les dignités et les charges ecclésiastiques étaient réservées aux personnes capables d'en remplir dignement les obligations, et non point à des enfants, qui ne pourraient en être investis sans une injustice criante. Le jeune Guillaume n'en deviendra pas moins archevêque et cardinal : c'est Guillaume aux Blanches mains ou Guillaume de Champagne. Thibault étendit du reste à beaucoup d'établissements religieux des diocèses de Sens, de Troyes, de Langres, de Meaux, de Chàlonssur-Marne et de Reims, sa libérale bienfaisance, si bien que ses ennemis se plaisaient à dire que « les moines et les convers étaient « les chevaliers et les soldats du comte de Champagne. » Mais, en retour, les moines louaient, exaltaient à l'envi ses vertus. « Bon et a familier avec les religieux et les clercs, défenseur de l'Eglise, « ressource des pauvres, consolateur des affligés, » dit l'un, il était, dit un autre, « le père des orphelins, le juge des veuves, l'ami, le « propagateur dévoué de la religion ; il secondait avec une muni- « licence incomparable la construction des monastères et les « comblait de bienfaits. » Ainsi vit-on sous son règne les disciples de saint Norbert s'établir à la Val-Dieu (1133), à Chaumont (1147), et à Longicé près de Rethel (1150) ; ceux de saint Bruno fonder la célèbre chartreuse du Mont-Dieu (1137)', et Clairvaux multiplier ses colonies.

Aussi bien, travailler à l'extension de la vie monastique et au bien-être des religieux, c'était encore coopérer au soulagement des malheureux : « La richesse des cloîtres, il faut bien le reconnaître », dit l'historien protestant de saint Bernard, « était nécessaire aux « peuples ; car les moines savaient en faire usage, et nous voyons « qu'au temps des grandes disettes, ils nourrissaient des centaines « d'indigents. » SaintBernard, continue Néander, enseigna d'ailleurs à son ami le comte Thibault à faire avec sagesse ses aumônes, afin que, portant toujours de nouveaux fruits, elles pussent se renouveler sans cesse-.

1 C'est la date de la Charte de fondation, qui est de Odon, abbé de Saint-Remi (V. la Revue de Champagne, t. VIU). ' Néander, Saint Bernard et son siècle.

Assurée de l'appui du comte, l'Église réunissait volontiers ses conciles dans ses étals. Elle en tint un à Troijes en 1128(13 janvier), « voulant par ce choix honorer le comte et sa cité. » Il était présidé par un ancien chanoine de Reims, le cardinal Mathieu, légat du Saint-Siège, et l'on y voyait, avec les archevêques de Reims et de Sens, les évéques de Chartres, Boissons, Paris, Troyes, Orléans, Auxerre, Meaux, Châlons-sur-Marne, Laon et Reauvais.

Thibault y assista également, et l'abbé de Glairvaux y fut appelé. Chargé, sur la demande qu'en fit le pieux fondateur, Hugues de Payns, de donner une règle à l'ordre naissant des Templiers, le saint la fit approuver par l'assemblée. 11 y fit aussi promulguer plusieurs décrets relatifs à la discipline ecclésiastique.

L'année suivante, 1129, un autre concile se réunissait, le 2 février, jour de la Purification de Notre-Dame, à Châlons, sous la présidence du même légat, pour juger la conduite de Henri, évèquede Verdun ; il reçut des mains de ce prélat les insignes de sa dignité, dont saint Rernard l'avait exhorté à se démettre. Deux ans après, 1131, ce fut le pape Innocent II qui vint en tenir un à Reims. Contraint de quitter l'Italie pour échapper aux persécutions de ses ennemis, il avait pris le parti de se réfugier en France, et depuis le mois de septembre 1130 ' qu'il y séjournait, il s'y occupait avec une vive sollicitude des intérêts de l'Église. Le concile d'Étampes, où saint Rernard avait victorieusement défendu sa cause, venait de reconnaître la légitimité de son élection ^ ; Suger, au nom du roi de France et de l'épiscopat français, était allé le lui annoncer à Cluny, où il résidait. Fort de cet appui. Innocent II quitta ses hôtes avec l'intention de visiter les principaux diocèses du royaume. Il voulut voir, entre autres, les merveilles qu'on lui avait rapportées de l'abbaye de Clairvaux, et il s'y rendit escorté de nombreux prélats (1131) ^. A son arrivée, tous les religieux sortirent au-devant de lui, vêtus de leur grosse bure et précédés d'une simple croix de bois ; ils chantaient des hymnes sacrées, et la douce gravité de leurs chants,

* II était, le 11 septembre, à Saiut-Gillcs, où il débarqua.

^ Ce concile, auquel assistèrent les archevêques de Reims et de Sens, paraît s'être tenu vers août-septembre, selon le calcul de M. l'abbé Vacandard [Revue des questions historiques, 85^ livraison, Janvier 1888).

3 C'était immédiatement après la diète de Liège, où il s'était rendu le 22 mars.

raustère dignité de leurs personnes émurent profondément le pontife et son cortège. Le banquet qu'ils offrirent à Innocent ne brillait ni par la variété, ni par le choix des mets : du pain fait d'une farine dont le son n'avait point été trié, un vin clair et léger, des herbes au lieu de chair et divers légumes pour tenir lieu de toute espèce de viande, en firent tous les frais. S'il y parut quelque poisson, on le servit au seigneur pape, sans que la communauté en eût autre chose que la vue ' . Tant de mortification ne déplut point à Innocent; il passa là plusieurs jours, et reprit sa route plein d'admiration pour les vertus dont Clairvaux lui avait offert le spectacle.

C'est dans cette vénérable solitude qu'il avait arrêté la convocation du concile de Reims. Celui-ci ne tarda pas à s'ouvrir (19 octobre).

Treize archevêques, 263 évêques et un grand nombre d'abbés de France, d'Angleterre, d'Allemagne et d'Espagne y assistaient, ainsi que le roi et les plus illustres seigneurs du royaume.

L'élection du pape y fut approuvée et l'anti-pape Anaclet (Pierre de Léon) excommunié, s'il ne revenait à résipiscence. On renouvela les règlements sur l'observation de la Trêve de Dieu ; on en fit de particuliers à la réformation des mœurs ecclésiastiques, et on interdit « ces détestables fêtes ou foires où les chevaliers, au péril de « leur vie et de leurs âmes, ont coutume de se livrer à des batailles « pour faire montre de leur force et de leur audace ». Quiconque y succomberait serait privé de la sépulture ecclésiastique.

Dans le cours des sessions de ce concile, le 8 des Kalendes du mois (25 octobre), Louis le Gros, à qui un fatal accident venait de ravir son fils ainé^, fit sacrer son second fils, Louis, par le pontife, « pour éviter et prévenir, en cas de mort du souverain, les contes- « talions que la succession au trône pouvait faire naître. »

Quatre ans plus tard (l'^'' décembre 1135), mourait Henri 1'='', roi d'Angleterre, et bientôt s'asseyait sur ce trône le frère puîné de Thibault. Le comte avait peut-être espéré joindre alors à ses états la Normandie ; trompé dans son attente, il se montra plus disposé

' Récit du moine Ernakl, l'annaliste de Cîteaux, cli. l, n°6. » Il se nommait Philippe et avait été couronné à Reims le jour de Pâques, 14 avril 1129.

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que jamais à rechercher l'alliance du roi de France, et Louis YI, de son côté, fut, à quelque temps de là, heureux de lui témoigner sa confiance dans une circonstance solennelle.

Guillaume de Poitiers, converti par saint Bernard, venait de mourir dans le cours d'un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle (1137), après avoir par son testament exprimé le vœu que sa fille Eléonore, héritière de l'Aquitaine et du Poitou, épousât le fils du roi. A la nouvelle de sa mort, Louis réunit un corps de 500 chevaliers, et remettant à Thibault le commandement de cette armée, il le chargea de conduire son fils dans le midi. Le voyage devait être long et pouvait être périlleux. Au moment du départ, le monarque appela près de lui son fils et lui dit : « Puisse, mon cher fils, a la droite du Dieu tout puissant par qui régnent les rois, te protéger, « toi et les tiens ; car, si un malheur devait t'enlever toi et tous « ceux qui par mon ordre t'accompagnent, je n'aurais plus souci « ni du trône ni de la vie. » Le jeune prince arriva à Bordeaux, oîi l'attendaient des fêtes magnifiques, et un jour de dimanche, Louis et Eléonore reçurent la bénédiction nuptiale des mains de l'archevêque, qui posa des diadèmes d'or sur la tête des époux. On regagnait Paris, et on était arrivé à Poitiers, quand Louis apprit la mort de son père.

Ce voyage n'avait pas peu contribué à resserrer les liens qui unissaient Thibault à la cour, et à accroître son influence dans le royaume ; aussi passait-il pour ordonner, après le roi, toutes les affaires. C'est alors qu'eut lieu le concile de Sens (1140), qui devait juger un nouvel écrit d'Abélard.

Ce moine, aussi célèbre par ses faiblesses et ses malheurs que par l'indépendance de son enseignement, après avoir pris à Saint-Denis (1120) l'habit monastique, pendant qu'Héloïse, son épouse, prenait le voile à Argenteuil, s'était déjà attiré, en 1121, par la hardiesse de son traité de Y Unité et de la Trinité divine, les censures d'un concile tenu à Soissons, sous la présidence de l'archevêque de Reims ; il avait dû s'échapper ensuite furtivement de l'abbaye de Saint- Denis pour se soustraire aux conséquences de la témérité de sa critique, qui n'allait à rien de moins, disaient les moines, qu'à ravir au royaume de France l'honneur d'avoir Denis l'aréopagite pour patron.

Réfugié avec un pauvre clerc dans les états de Thibault, au prieuré

de Saint-Ayoul (Provins) ^ il obtint, en 1123, du comte Hugues et de Hat ton, évoque de Troyes, la permission de s'établir non loin de Nogent-sur-Seine, sur les bords de TArdusson. Le lieu était désert, misérable, et ne leur offrit tout d'abord pour abri que les roseaux de ses marais. Mais bientôt la réputation du philosophe avait attiré près de lui ses nombreux disciples ; aux cabanes de roseaux avaient succédé des bâtiments de bois et de pierre, et un oratoire s'était élevé , qui reçut le nom de Paraclet (consolateur).

Cependant, en voulant raisonner sur toutes choses, Abélard n'avait pas tardé à éveiller contre lui de nouvelles défiances, et il ne lui restait plus qu'à s'exiler, quand les moines de Saint-Gildas, ses compatriotes, l'appelèrent à la direction de leur abbaye (1126),

Mais la dignité qu'ils lui conféraient ne devait être pour lui qu'une source d'amertume. La situation de Saint-Gildas était déplorable. Abélard n'entreprit pas de la réformer sans s'exposer aux persécutions de ses frères. Contraint de les quitter pour leur épargner un crime, il était revenu à Paris, et là, sur le mont de Sainte-Geneviève, il réunissait autour de sa chaire de nombreux auditeurs séduits par les nouveautés de son enseignement, autant que captivés par le charme de sa parole, quand sa Théologie chrétienne et son Introduction à la théologie vinrent émouvoir la foi de saint Bernard. Le charitable abbé de Clairvaux avait pensé ramener à la vérité l'imprudent dialecticien par une démarche personnelle ; il ne fit que l'exciter à demander lui-même hautement la faveur de se disculper devant un concile général. Celui-ci s'ouvrit le 2 juin 1140, sous la présidence de Sanglier, archevêque de Sens, assisté des évêques de ce diocèse et de celui de Reims. Le roi Louis YII était présent avec Thibault, comte de Champagne, Guillaume, comte de Nevers, et un grand nombre d'abbés, de seigneurs et de dignitaires des chapitres.

On s'était attendu au spectacle d'une lutte entre le présomptueux philosophe et l'éloquent défenseur de la foi ; mais Abélard se tut

* Provins était une des possessions que Thibault avait en Champagne, avant que Hugues, son oncle, lui fît l'abandon de ses étals. Au nombre des autres, dont on peut voir l'énumération dans Y Histoire des comtes de Champagne de M. d'Arbois de Jubainville (t. II, p. 277 et sq.), nous distinguons Bray-sur- Seine, Château-Thierry, Coiilommiers, Fismes, Lagny, Rosoy-en-Brie, Sézanne et Vertus.

devant l'accusation portée contre ses doctrines, et, après en avoir appelé au Saint-Siège, il se retira, tandis que les évêques, par respect pour le jugement à intervenir, sans toucher à la personne de l'accusé, se bornaient à déclarer fausses et hérétiques les propositions soumises à leur examen.

Abélard avait espéré gagner le pape en allant à Rome plaider sa cause ; mais, arrivé à Lyon, il apprit qu'elle était perdue. Cédant alors aux conseils de Pierre le Vénérable, heureux de lui donner asile dans son abbaye, il se réconcilie avec saint Bernard, et se retire à Cluny, où il meurt deux ans après (1142), non sans avoir obtenu l'absolution du pape.

Au moment où il avait quitté la Champagne pour Saint-Gildas, Suger avait dépossédé d'Argenteuil Héloïse et ses compagnes. Abélard les établit alors au Paraclet, et le pape Innocent II leur en confirma la possession. Héloïse demeura abbesse du monastère jusqu'en 1164, époque de sa mort, faisant l'édification de tous par sa piété en même temps que l'admiration universelle par la vivacité de son esprit et la rare étendue de ses connaissances.

Cependant, après avoir paru accepter facilement les conseils de Thibault, Louis YII, une fois arrivé à l'âge de vingt ans, voulut se conduire lui-même, et alors les dissentiments ne tardèrent pas à se manifester entre eux.

Bien différent du comte, qui avait, en 1127, renoncé au droit d'élire l'abbé de Saint-Martin d'Epernay ^, et à celui de s'emparer, au décès de chaque évêque, des meubles existant dans les domaines de l'évêché de Meaux, Louis, dès le commencement de son règne, considérant comme une des prérogatives de la couronne son intervention dans les élections ecclésiastiques du royaume, s'était opposé à l'intronisation d'un certain nombre de prélats librement élus suivant les règles canoniques. Son ministre Suger avait vainement tenté de l'amener à des sentiments plus conformes aux prescrip-

^ L'abbaye, qui jusque-là avait été desservie par des chanoines séculiers, fut autorisée à suivre la règle de saint Augustin, et les chanoines à élire désormais leur abbé ou prévôt. Saint Bernard, qui avait favorisé ce changement, déjà deux ans auparavant (1125), à la mort du supérieur de l'abbaye de Toussaints, avait aidé les chanoines de l'église à lui trouver un successeur idoine. L'élu, du nom d'Eustache, introduisit à Toussaint la même réforme qu'avait reçue Saint-Martin.

Il'i5-ll52, THIBAULT II LE GRAND. 133

tions de l'Eglise ; à chaque vacance nouvelle uue lutte déplorable était toujours près d'éclater entre le monarque et le Saint-Siège.

Ainsi, quand le siège de Langres devint vacant (1138), l'élection du successeur de Guillaume de Sabran donna-t-elle lieu à quelque difficulté. Le doyen du Chapitre et le moine Olric s'étaient, à cette occasion, transportés à Rome, en compagnie de l'archevêque de Lyon, leur métropolitain, et après s'être concertés, ils avaient réuni leurs suffrages sur deux candidats, entre lesquels il était convenu que le chapitre aurait à choisir. Le pape avait approuvé cette disposition, et les délégués du chapitre rentraient en France avec l'archevêque et saint Bernard, qui les avait rejoints à Rome, quand, à la descente des Alpes, ils apprirent qu'une élection s'était accomplie subrepticement à Langres, et que l'élu était un moine de Cluny, agréable au duc de Bourgogne, mais d'une réputation fort équivoque. Bientôt, Pierre le Vénérable, profitant du passage de Louis YII auPuy (15 août 1138), présentait ce moine au roi, qui lui donnait l'investiture des regalia, et le métropolitain lui-même ne tardait pas à le consacrer.

Une telle violation du droit ne pouvait demeurer impunie. Grâce à saint Bernard, l'élection fut cassée, sans égard pour le sacre, et le chapitre de Langres, ramené au sentiment du devoir, se montra heureux de nommer, au défaut de l'abbé de Clairvaux, qui se déroba à cet honneur, son ami et cousin le prieur du monastère, Godefroy de la Roche.

Mais comment faire accepter ce choix indépendant à un prince si jaloux de ses droits, et qui venait de ratifier une précédente élection ? Louis hésitait : Saint Bernard fit cesser ses irrésolutions en lui montrant dans Godefroy un religieux fidèle à tous ses devoirs, et disposé à recevoir de ses mains tout ce qui appartenait à la royauté. En même temps, Gluny se soumettait humblement à la sentence de Rome. Godefroy reçut l'investiture et fut sacré avant la fin d'octobre 1138.

Il en alla bien autrement trois ans plus tard à la vacance du siège de Bourges (1141).

Le roi voulut forcer le choix du chapitre en faveur d'une de ses créatures. Le chapitre, jaloux de l'indépendance de l'Eglise et de son propre droit, résista et nomma un autre candidat, Pierre de la Châtre, que le pape sacra lui-même à Rome. « Le roi est un enfant,

io4 LA CHAMPAGNE FEODALE I)2;vii52.

« dit à ce sujet Innocent II; il faut faire son éducation et l'empêcher « de prendre de mauvaises habitudes. » Le roi, transporté de colère, jura sur les reliques des saints que jamais il ne permettrait à La Châtre d'entrer sur les terres de l'église de Bourges. Le nouveau prélat se réfugia sur celles de Thibault, tandis que le pape lançait l'interdit sur toutes les villes, tous les villages et châteaux oîi s'arrêterait le roi de France.

Sur ces entrefaites, le comte Raoul de Vermandois, sénéchal de France, sous prétexte de parenté, répudiait sa femmeEléonorc, nièce de Thibault, pour se marier avec Pétronille, sœur cadette de la reine. Thibault se plaignit : un concile qui se tint à Lagny-sur- Marne (juin 1142) déclara nulles et illicites les secondes noces de Raoul, et le légat, en présence du refus des deux époux de se séparer, les excommunia tous deux, tandisque la terre du sénéchal était mise en interdit.

Blessé dans ses prétentions et dans sa dignité, Louis VII, n'écoutant que son ressentiment, résolut de déposséder Thibault de ses états ', au profit du fils putatif de Hugues, Eudes le Champenois. Il entra brusquement en Champagne et vint assiéger la ville de Vitry, située sur la rive droite de la Saulx^. 11 la prit, non sans peine, au commencement de 1142, et pour la punir de sa résistance, ordonna d'y mettre le feu : les flammes gagnèrent l'église et le château, et 1,300 personnes furent ensevelies sous les débris fumants. La vue de ces ruines, dont il offrit à Eudes la possession, ne laissa pas, dit-on, d'émouvoir la pitié du roi ; il sentit surtout que, déjà chargé des anathèmes de l'Église, il venait d'encourir encore la malédiction des peuples. Il songea à se rapprocher de Thibault et lui fit offrir des propositions de paix, promettant de lui restituer ses états, s'il voulait s'engager à obtenir du pape, par l'intermédiaire de saint Bernard, la levée des censures ecclésiastiques qui pesaient sur Raoul et Pétronille. Thibault ne refusa point ces conditions, et fut assez heureux pour donner satisfaction au roi, qui lui rendit le comté de Vitry.

Mais les deux époux ne songeaient point à se séparer, ainsi que

' Parlicnlièrenient de ceux qu'il tenait de Hugues: Troycs, Bar-sur- Aube et Vitry.

* Et non sur la Marne, comme on le lit dans XHxstoire des comtes de Champagne, et dans V Histoire de saint Bernard de M. Vacandard.

l'avait espéré le pape. Comme celui-ci les menaçait d'une nouvelle excommunication, Louis VII répondit à la menace pontificale par celle de rouvrir les hostilités contre Thibault. Le comte de Champagne, en cette occurrence, se crut en droit de pourvoira son salut en s'attachant par des alliances de famille les comtes de Flandre et de Soissons : c'était, aux yeux du roi, former contre la couronne une redoutable coalition. 11 n'en fallut pas davantage pour entraîner Louis \\l dans une nouvelle campagne contre Thibault, dont il ravagea impitoyablement les terres. En môme temps, le siège de Châlons devenait vacant (H42): il s'oppose à l'élection qui devait le pourvoir.

La situation était pleine de périls. Ce fut pour saint Bernard un motif puissant de faire auprès des ministres du roi, Josselin et Suger, de pressantes démarches en faveur de la paix. Mais la reine soutenait avec opiniâtreté l'honneur de sa sœur, et tant de passions s'étaient soulevées pendant ces débats, tant de personnages éminents y étaient mêlés, qu'il était difficile d'y toucher sans s'exposer à des inimitiés redoutables. Le salut vint du côté de Rome. Innocent II venait de mourir (24 septembre 1143), et Célestin II, son successeur, montrait, avec un esprit conciliant, des sentiments très bienveillants pour la France . Louis Vil et Thibault n'eurent rien de plus pressé que d'invoquer son arbitrage. Confiant dans la parole des ambassadeurs du roi, le pape leva l'excommunication et l'interdit qui, depuis deux ans, pesaient sur lui et ses états, et convia les deux partis à la paix. Elle se fit à Saint-Denis (1144). Eléonore, après quelque résistance, finit par se rendre aux vœux des pieux négociateurs ^ ; Louis, de son côté, acceptant les conditions fixées par saint Bernard, retira ses troupes de la Champagne, rendit la liberté à l'église de Châlons, dont l'évêque, Guy 11 de Montaigu, fut sacré au commencement de 1144, et laissa Pierre de la Châtre occuper le siège de Bourges, tandis que Thibault renonçait aux alliances qu'il avait projetées. De Raoul, il n'était pas question ; il demeura excommunié jusqu'au décès de sa première femme (1147) et obtint peu après (1148) que l'Eglise validât son union avec Pétronille.

Le Roi n'était plus alors en France. Jaloux, dit-on, d'expier le

^ Elle en fut récompensée par la naissance d'un enfant, qu'elle demandait depuis longtemps au ciel, et qu'elle attendait des prières de saint Bernard.

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désastre de Yitry autant que de répondre à l'appel de l'Eglise, après avoir pris à Vézelay la croix des mains de saint Bernard, le 31 mars 1146, et avoir reçu à Saint-Denis de celles d'Eugène III le bourdon et la pannetière du pèlerin, Louis était parti pour la Terre-Sainte (8 juin 1147).

La croisade — c'était la seconde — avait été prêchée par saint Bernard avec un succès merveilleux non seulement en France, mais encore au-delà du Rhin. En revenant d'Allemagne à Clairvaux, le pieux abbé passa par Laon et Reims, et arriva à Châlons le 2 février, jour de la Purification. Là se trouvaient, avec le roi et les ambassadeurs de Conrad III, de nombreux seigneurs et une foule innombrable de peuple, impatients de l'entendre. Saint Bernard les réunit au Jard ', et sa parole enflammée ne put que confirmer l'assemblée dans ses belliqueuses dispositions.

En quittant Paris pour la croisade, Louis Vil avait pris le chemin de Metz, où se réunissaient les armées de France et d'Allemagne. Thibault ne l'accompagnait pas, mais il lui avait donné pour gage de son dévouement son fils aîné, et il avait la joie de recevoir, en 1149, de son souverain une gracieuse lettre où, après l'avoir assuré de son vif attachement, Louis le félicitait du zèle de Henri pour son service. Le roi se plaisait ensuite à témoigner au comte toute sa confiance en sa fidélité, sauvegarde de l'honneur de la couronne et de la paix du royaume, et il annonçait que les besoins de l'Eglise d'Orient le retiendraient en Palestine jusqu'à Pâques,

Peu de temps après le départ du roi, Eugène III vint à son tour à Châlons, où il consacra, le26 octobre 1147, la cathédrale, qui venait d'être reconstruite à la suite d'un incendie qui l'avait dévorée dix ans auparavant -. Il célébra solennellement la messe à cette occasion, et prêcha au Jard de l'évêque^. Six mois plus tard, le pape présidait

' On y avait élevé pour la circonstance une chaire de pierre qui subsista jusqu'en 1680. Saint Bernard passa deux jours à Châlons ; il rentrait, le 6 février, à Clairvaux.

^ Ce nouvel édifice devait être lui-même incendié en 1230 et remplacé par la cathédrale actuelle.

3 Ces circonstances, ainsi que celle d'une éclipse de soleil, qui se déclara au commencement de la messe, sont relatées dans une inscription intéressante, dont un tableau du xii^ siècle selon les uns, du xv^ selon les autres, présente la copie. Saint Bernard n'est pas mentionné parmi les

à Reims un concile (21 mars 1148), auquel assistaient Bernard, Suger, le régent de France, 18 cardinaux et plus de 400 prélats et abbés, venus de France, d'Allemagne, d'Espagne, d'Angleterre et d'Italie. On y condamna plusieurs hérétiques, dont les extravagances ou les erreurs séduisaient les simples, Gilbert de la Porrée, évêque de Poitiers, qui accepta docilement le jugement de l'Eglise, et un certain Eon de l'Etoile qui s'annonçait aux peuples comme le juge des vivants et des morts.

On y rappela aussi les conséquences de l'excommunication pour les coupables, et la défense pour les clercs de célébrer les saints mystères partout où se trouverait un excommunié, le roi fût-il présent.

On y frappa de nullité toute union contractée par un simple sousdiacre, à plus forte raison par un diacre ou un prêtre, et on y censura le luxe indécent des vêtements du clergé. Le costume ecclésiastique n'était pas alors réglé, et chacun s'habillait à sa guise. Or, la mode, au xii^ siècle, était aux couleurs voyantes, les robes étaient multicolores et d'étoffes légères ; ouvertes sur le côté, elles mettaient les jambes à nu presque jusqu'à l'aine. Aussi saint Bernard réprouvait-il de telles parures comme malséantes et respirant la mollesse et l'orgueil ^

Eugène III, qui devait regagner peu après l'Italie (1149), ne quitta pas la France sans visiter Clairvaux, qui avait été le berceau de son enfance en Jésus-Christ, et dont il continuait, sous les apparences du faste, les saintes austérités. Il y séjourna du 24 au 26 avril 1148, et sa présence fut pour tous les religieux, un sujet d'admiration et d'allégresse.

Louis, de son côté, de retour en France (1149), continua de vivre en bonne intelligence avec Thibault, et le comte consacra plus que jamais à des actes religieux ses dernières années. Il aida (1150) en particulier les moines de Pontigny à reconstruire leur monastère, et par cette libéralité il mérita d'être considéré comme le second fondateur de cette maison ^.

personnages présents. On est donc autorisé à penser qu'il n'assistait point à la cérémonie, bien que Buirelte affirme sans preuve le contraire.

lEp. 2, n° il.

- Cette année-là même (1150), l'évêquede Châlons, Barthélémy de Senlis, cédant à l'élan général, partit pour la Palestine, d'où il ne devait pas revenir.

158 LA CHA3IPAGNE FEODALE 1125-U52.

Son fils Henri, dont le retour avait précédé de quelques mois celui du roi, n'avait rien eu de plus pressé que de donner carrière à sa belliqueuse ardeur, en provoquant pour le 3 avril 1149 un de ces tournois que venaient de condamner le concile de Reims (1131), et après lui le concile général de Latran (1139). C'était un acte de rébellion contre les lois de l'Eglise qui pouvait, en l'absence du roi, jeter le pays dans le trouble et l'agitation ; car Henri devait lutter particulièrement avec Robert, frère de Louis, et ces princes étaient convenus de se précipiter l'un sur l'autre de toute la vitesse de leurs coursiers et de se combattre à outrance. Saint Bernard s'émut de ces dispositions et s'efforça d'obtenir de Suger, de Thibault et des évêques de Reims, de Soissons, d'Auxerre, que par leurs avis ou par la force ils s'opposassent à l'exécution d'un tel projet '. Mais les démarches du saint furent inutiles, et le tournoi eut lieu. Le Ciel permit qu'il se passât sans effusion de sang.

Thibault mourut, en 1152, vers le 10 janvier, à Lagni/, on il fut enterré. La postérité l'a surnommé le Grand^ non seulement pour ses vertus, mais encore pour sa puissance et sa belle lignée. Il avait eu dix enfants, quatre fils et six filles. Des quatre fils, Henri et Thibault lui succédèrent, le premier au comté de Champagne, et le second au comté de Blois ; Etienne devint comte de Sancerre, et Guillaume aiox-Blanches-mains, dit aussi Guillaume de Champagne, occupa successivement les sièges épiscopaux de Chartres, de Sens et de Reims (1177). Quant aux filles, la plus jeune, Alix ou Adèle, renommée pour son esprit et sa beauté, devait épouser Louis VH et donner le jour à Philippe-Auguste.

Dix-neuf mois après la mort de Thibault, les pieux cénobites de Clairvaux étaient agenouillés autour du lit de douleur de leur père mourant: ils priaient et pleuraient silencieux et consternés. Avec eux pleurait le vénérable abbé Gozevin, supérieur général de l'ordre de Citeaux, venu avec plusieurs autres abbés et des prélats pour rendre les derniers devoirs à celui qu'il reconnaissait comme son maître, et qu'il aimait d'un amour filial. Le saint les remercia tous, et comme d'une voix émue il leur disait un dernier adieu : « Oh 1 « père charitable, père bien aimé, s'écrièrent-ils en sanglotant,

* Saint Bernard dit ([u'ils voulaient se tuer (Sancti Bernardi epistolœ, 376, ap. d. Bouquet, t. XV, p. 612, 613).

« vous voulez donc abandonner votre famille ? Ayez pitié de nous, « qui sommes vos enfants... » Ces exclamations émurent le serviteur de Dieu, et mêlant ses pleurs à ceux de l'assistance : « Je ne « sais, dit-il, auquel des deux il faut me rendre, ou à l'amour de « mes enfants qui me presse de rester ici-bas, ou à l'amour de mon « Dieu qui m'attire en haut. » Et avec ces mots touchants il exhalait son âme (20 août 1153).

Soucieux de la paix et de l'honneur de l'Eglise, saint Bernard avait, par ses exemples autant que par sa parole et ses écrits, puissamment contribué non seulement à réformer la vie monastique, mais à ramener à la dignité apostolique des prélats trop mondains. Henri Sanglier, archevêque de Sens, fut un des premiers à lui ouvrir sa conscience : il lui avait demandé des instructions sur les devoirs de l'épiscopat. Tout en s'effrayantde la tâche, saint Bernard fit, sous forme de lettre, un traité que signalent à l'attention de l'historien la peinture des mœurs d'un certain nombre de membres du clergé, et la mention d'abus que le zèle des papes était depuis plus d'un siècle encore impuissant à extirper. Ainsi oppose-t-il à l'indifférence profonde qu'on a pour la vertu la recherche qu'on affecte dans les vêtements ; à la misère, à la nudité du pauvre les toiles brodées et les fourrures de prix dont les pasteurs du troupeau couvrent leur corps, les peaux d'hermine teintes en rouge et qu'ils appellent gueules, dont ils parent leurs mains et leur cou ; les brides dorées, les selles brodées de leurs coursiers qu'aiguillonnent des éperons argentés ; les riches caparaçons et les sonnettes resplendissantes de clous d'or de leurs mulets. Le moindre inconvénient d'un tel luxe, dit saint Bernard, c'est d'exciter les murmures des uns et la convoitise des autres : chacun veut monter aux postes les plus éminents, et on n'est pas satisfait qu'on n'ait atteint le faite des honneurs, comme si les vrais ornements de la dignité sacerdotale n'étaient pas une charité inépuisable, une humilité sincère, une vie chaste, une foi vive et une infatigable vigilance à procurer le salut des âmes et la gloire de Dieu.

Faut-il s'étonner que plus d'un diocèse de la Champagne ait eu le désir d'avoir pour premier pasteur celui qui tenait un si admirable langage, en le justifiant par une conduite plus admirable encore ? Mais ce fut en vain que Châlons-sur-Marne (1131), Langres (1138) élurent saint Bernard évêque, etReims archevêque (1139) ; il refusa

constamment ces sublimes, mais redoutables fonctions. On n'avait jamais vu tant d'humilité s'allier à tant de puissance '.

Sans parler des monastères issus de ses créations ni des maisons de femmes, saint Bernard laissait 68 abbayes qu'il avait fondées dans diverses contrées de l'Europe-.

Parmi ces abbayes, Trois-Fontaines (10 octobre 1118), Fontenay (29 octobre 1119), Joigny (11 juillet 1121) et Igny (12 mars 1127) s'honoraient du titre de ses filles aînées. La première et la quatrième appartenaient à la Champagne, la seconde au diocèse d'Autun en Bourgogne, et la troisième au diocèse de Laon en Picardie. Igny, de son côté, avait donné naissance aux abbayes de Signy (1134) et de la Valroy (1148) ; Trois-Fontaines, à celles de laChalade (1128), de Montier-en-Argonne et de Chéhery (1147); Signy, à celles de Cheminon (1137) et de Bonnefontaine (1132).

Grâce à l'influence de saint Bernard, plus de trente monastères cisterciens devaient fleurir en Champagne et y répandre avec l'amour de la vie spirituelle les bienfaits de leur activité agricole. C'est donc à juste titre que le fondateur de Clairvaux peut être compté parmi les gloires champenoises. Si la Bourgogne le vit naître, la Champagne fut le théâtre de ses prodiges.

Communes de Beims, de Chalons et de Sens. 1139-1147.

L'évêché de Bourges n'avait pas été le seul atteint par la politique de Louis le Jeune. Sans parler de celui de Paris, les diocèses de Reims et de Châ Ions avaient vu la vacance de leurs sièges se prolonger pendant deux ans, le premier du 13 janvier 1138 à la fin de 1139 ^,

1 Saint Bernard se déroba également, en 1132, à l'offre que lui firent les Génois et les Milanais de la dignité épiscopale et archiépiscopale.

2 Voyez-en la liste dans laV/e de saint Bernard^ par M. Vacandard, t. It, p. 354 et sq.

^ Ce qui donne près de deux années d'inlerrègne entre le pontificat de Rainald et celui de Samson. (V. Arch. admin. de Reims, t. l^"", p. 296, et

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