‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départements (volume 2)Chapitre 5 sur 164 · LES BARBARES · texte numérisé non relu

LES BARBARES

de la Belgique et de la Lyonnaise, Amiens, Beauvais, Soissons, résidence du gouverneur Syagrius, Reims, Ghâlons, d'une part, Sens et Troyes, de l'autre.

Langres relevait des Burgundes. Le reste de la Gaule, sauf l'Armorique, appartenait aux Wisigoths et aux Franks.

§ V. — Etat de la Champagne en 481.

La division en provinces devient ecclésiastique. — Cités et administration municipale ; les défenseurs des cités.— Les hommes libres, les colons, la classe servile. — Les comtes.

De Dioclétien à Théodose le Grand, les six provinces de la Gaule organisées par Auguste avaient été portées à 17 par des démembrements successifs : la Belgique avait été divisée en deux, la Lyonnaise en quatre . A la Belgique 2"'^ appartenaient Reims, qui en était la métropole, Ghâlons, Soissons, Amiens, Arras, Boulogne et Cambrai ; à la 4^ Lyonnaise, Sens, sa métropole, Troyes, Auxerre, Meaux, Paris et Chartres. Langres dépendait de la première Lyonnaise, qui avait Lyon pour chef-lieu, en sorte que la Champagne, autrefois partagée entre la Belgique et la Celtique ou Lyonnaise, se trouvait à la fin faire partie de trois provinces.

Cet état de choses subsista jusqu'au temps où la domination romaine dut faire place à celle des Barbares. Alors la division en provinces, qui avait un double caractère, cessa d'être civile pour devenir exclusivement ecclésiastique, c'est-à-dire que les 17 archevêchés établis dans les métropoles des 17 provinces conservèrent leur suprématie sur les évêchés qui leur étaient subordonnés.

La subdivision de la Gaule en cités ne fut point changée. Chacune d'elles continua d'avoir pour son gouvernement particulier un collège municipal, qui se nommait tantôt l'ordre des décurions ou simplement l'ordre, tantôt la curie, le sénat. Chacun des membres de ce collège prenait le titre de décurion, de curiale ou de sénateur.

La classe des curiales formait l'une des trois classes de la société . elle était intermédiaire entre la classe àa privilégiés, exempts des charges municipales, et la masse des hommes libres sans fortune.

Elle comprenait les habitants en possession d'un certain nombre d'arpents de terre et se recrutait soit par la naissance, — tout fils

de curiale étant curiale, — soit par la désignation, laquelle était un effet naturel de la propriété.

Le décurionat, qui était un honneur au temps de la prospérité publique, avait fini, avec les malheurs de l'Empire et la misère commune, par être une charge écrasante pour ceux qui en étaient revêtus. Forcés d'administrer les affaires de la cité à leurs risques et périls et de percevoir les impôts publics sous la responsabilité de leurs biens propres, les curiales en étaient venus à être exposés à une menace perpétuelle de ruine, car les officiers impériaux étaient impitoyables, et à encourir la prison ou la mort, s'ils essayaient de se soustraire à la ruine par la fuite.

Le mal s'aggrava au point que l'empereur Valentinien se vit obligé de donner à chaque cité un défenseur, chargé de protéger le peuple contre les exactions de la curie aux abois, et la curie contre les persécutions du fisc (365). Le temps n'était pas éloigné (409) où une autre loi des empereurs Honorius et Théodose le Jeune confierait au dévouement des évêques le choix et l'institution des défenseurs des cités, en attendant que la chute de la domination romaine fît passer aux mains des évêques eux-mêmes le soin des intérêts du peuple.

Les hommes libres sans fortune, qui viennent après les curiales, n'étaient pas plus heureux que ceux-ci. Ecrasés sous le poids des impôts et des dettes, la plupart avaient dû se placer sous le patronage des nobles ou des riches, capables de les soutenir de leur bourse ou de leur crédit : le plébéien était devenu client.

Les ouvriers eux-mêmes, formés en collèges ou corporations, étaient tenus de se choisir un 73a^row, comme de transmettre leur profession à leurs enfants et de résider dans une ville désignée ; . mais ils jouissaient de certains droits, comme d'avoir une bourse commune et de se faire représenter par un préfet et des magistrats quinquennaux. Il était même certaines classes d'ouvriers que leurs professions exemptaient de toutes charges', comme les armuriers employés dans les ateliers de l'Etat ; l'un de ces ateliers était établi à Reims.

Quant à la population agricole, elle était tombée, sous le poids des charges publiques, dans un état voisin de la servitude. Mais, en

* Code Thèodosien, 1. XIII, lit. 4.

LA CHAMPAGNE EiN 481. 33

se rapprochant de l'esclave domestique par des degrés divers, le colon ou serf de la glèbe ne contribua pas peu au relèvement de la classe servile. Déjà, sous l'influence du christianisme, Constantin a défendu que, dans le partage des terres, on se partageât la famille de l'esclave ; il a aussi multiplié les affranchissements et permis qu'ils se fissent dans l'église, en présence du peuple et du clergé. Ce bienfait se développera avec le temps, jusqu'à ce que la servitude personnelle ait tout-à-fait disparu : ce sera l'œuvre de l'épiscopat, à qui l'on doit d'avoir ouvert, dès les premiers temps du triomphe de la religion, l'asile des églises aux esclaves, comme à tous les opprimés, débiteurs ruinés, curiales, etc. ^ .

Le dévouement avec lequel les évèques prirent en main les intérêts du peuple au milieu de la tourmente des invasions, ne pouvait manquer d'accroître leur influence et de leur donner une grande prépondérance dans la direction des affaires. Comment oublier le sacrifice d'un saint Nicaise, et le courage avec lequel saint Alpin et saint Loup exposèrent leur vie pour le salut de leur troupeau 1 La charité de saint Loup, en particulier, qui, après avoir sauvé les Gallo-Romains de la barbarie d'Attila, sauva le Hun luimême de la vengeance de ses vainqueurs, devait fixer sur lui tous les respects et la reconnaissance universelle.

Saint Loup, qui avait été choisi au commencement de son épiscopat pour aller avec saint Germain d'Auxerre dans la Grande- Bretagne combattre les erreurs de Pelage, n'était pas seulement un habile dialecticien ; versé dans les belles-lettres, il se plaisait à en entretenir le goût dans un commerce assidu avec Sidoine Apollinaire, et quand il apprit que celui-ci embrassait la carrière sacerdotale, il l'en félicita en termes d'une éloquence attendrie, auxquels Sidoine fit une réponse aussi pleine d'humilité et de mépris pour sa propre personne que de haute estime pour les vertus de son ami - .

Mais c'était surtout à soulager l'infortune que les pieux prélats faisaient servir leurs relations, se concertant, par exemple, pour

' Code thèodosien, 1. IV, tit. 45. — Concile d'Orange (441); concile d'Arles (452).

* Œuvres de Sid. Apoll., édil. Grégoire et Colonibet, t. Il, p. 101.

rendre à sa famille tantôt un père, an époux fugitif, tantôt une malheureuse femme enlevée et vendue par des brigands.

Quand saint Loup vint à mourir (479), on se plut à le voir revivre dans les nombreux disciples qu'il avait formés, et les bienfaits non interrompus de l'épiscopat continuèrent de captiver les cœurs.

Dans chaque cité, le pouvoir central était représenté par un comte, exclusivement chargé de la défense du territoire. Ce commandant militaire, quand les Barbares se seront substitués aux Romains, se verra, à la faveur de l'éloignement du pouvoir supérieur, du bouleversement de la société, de la misère des populations et de la faiblesse croissante des autorités municipales, invest d'attributions civiles que le décurionat déléguait à quelques-uns de ses membres: au commandement de la milice, il joindra la perception des impôts et l'administration de la justice.

Le comte était d'abord un simple officier révocable au gré du prince qui l'avait nommé ; plus tard, l'affaiblissement graduel du pouvoir royal lui permettra de se rendre inamovible et de s'approprier l'autorité qui lui avait été confiée.

On peut croire que, dans le bouleversement causé par les invasions des barbares, les esprits furent peu portés vers la connaissance des lettres, et que celles-ci se ressentirent de l'abandon où elles furent laissées. Toutefois, les hérésies que les premiers barbares contribuèrent à répandre dans les Gaules eurent pour effet d'appeler les évêques à la défense de l'Eglise, et d'entretenir ainsi dans la société la vie intellectuelle et morale ; mais les luttes théologiques du V*^ siècle n'eurent sans doute dans la Champagne qu'un retentissement fort affaibli : nous n'avons du moins aucun monument qui atteste la part ou l'intérêt qu'elle y prit, si ce n'est une vie de saint Loup, évêque de Troyes, par un auteur anonyme, qui paraît avoir été l'un des disciples de ce prélat, et avoir écrit sous Camélien, son successeur. Encore faut-il remarquer que ce fut dans la Grande-Bretagne, au berceau même du pélagianisme, que saint Loup alla combattre cette hérésie avec saint Germain d'Auxerre, et que les deux prélats en avaient reçu la mission d'un concile et du pape. De saint Loup lui-même, il ne nous reste que deux lettres, dans l'une desquelles il montre bien le fond de son caractère et sa vertu propre, quand il conseille à son ami, Sidoine

Apollinaire, évèque de Clermont en Auvergne, de regarder l'épiscopat comme un ministère d'humilité.

Si le latin se soutenait encore dans l'Eglise, il ne tarda pas à s'altérer dans le langage populaire par l'effet du mélange des barbares avec la nation. Sidoine s'en plaignait déjà 30 ou 40 ans avant la fin du siècle '. Les nobles qui pouvaient prétendre aux honneurs sous la domination des conquérants du midi, en étaient arrivés, pour plaire à ceux-ci, à n'oser plus se servir de la langue latine ^ Mais le moment était proche où la conversion des Franks, en leur inspirant pour le caractère du clergé et par suite pour le génie romain une particulière estime, les disposerait à rechercher les services de l'épiscopat et des grands que recommandaient leur savoir et leur habileté. Le latin devint la langue officielle des cours frankes, et la connaissance en fut recherchée de ceux qui aspiraient aux charges du gouvernement tout aussi bien qu'aux dignités sacerdotales. Toutefois, il y a lieu de penser que, dans les relations familières comme dans le peuple, l'oubli ou tout au moins l'altération de cette langue devint de plus en plus sensible. La Champagne, pays du nord en contact plus immédiat avec les barbares, dut éprouver particulièrement l'effet de leur voisinage, et il n'est pas étonnant que la vie intellectuelle y paraisse comme éteinte ou ne se révèle par aucun écrit.

^ Œuvres de S. Sidoine, édit. Grégoire et Colombet, t. 111, p. 202. - V. ï Histoire littéraire de la France, t. If, p. 28 et sq.

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