‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départements (volume 2)Chapitre 6 sur 164 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

§ I. — De Glovis aux Ducs.

Conversion de Clovis, ses conséquences. — Etendue de la Cliampagne en 511 et en 561. — Royaume du Perthols. — Mort de Mérovée et de Théodebert, fils de Chilpéric. — Le château de Pontliion.

Quarante-cinq ans à peine s'étaient écoulés depuis la défaite d'Attila et l'affranchissement de la Gaule, que le petit-fils de Mérovée, Clovis, se faisait baptiser par saint Rémi dans la basilique de Reims (496). Il avait anéanti à Soissons les derniers débris de la domination romaine (486), sauvé la Gaule à Tolbiac d'une invasion allemande (496), et, dans l'intervalle de ces deux succès, épousé à Soissons, Clotilde, nièce de Gondebault, roi des Burgundes (492). Il lui avait fait parvenir en secret par Aurelius, noble gallo-romain des environs de Sens, l'anneau royal, gage de sa foi, et avait été lui-même recevoir la princesse à Villery, près de Troyes. Clotilde, formée aux pieuses leçons de saint Apruncule, évèque de Langres, jeta dans l'esprit de son époux les premières étincelles de la foi qui devait l'éclairer, et les instructions de saint Waast, après les émotions de la journée de Tolbiac, achevèrent de le convertir au Dieu des chrétiens orthodoxes.

Saint Rémi, de son côté, afin d'orner le triomphe de la foi catholique, déploya pour la cérémonie du baptême la plus grande pompe. « Le parvis de l'église fut décoré de tapisseries et de guirlandes ; des voiles de diverses couleurs affaiblissaient au-dedans l'éclat du jour, et les parfums les plus exquis brûlaient en abondance dans des vases d'or et d'argent. L'évêquede Reims, en habits pontificaux, se rendit au baptistère, tenant par la main le roi qui allait devenir son fils spirituel : « Patron, » lui disait celui-ci, émerveillé de tant

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de splendeurs, « n'est-ce pas là ce royaume du ciel où tu m'as promis de me conduire ? » Trois mille des guerriers de Glovis le suivaient, prêts à recevoir comme lui le baptême : le prince, impatient, pria le pontife de l'y admettre le premier ; alors saint Rémi, d'une voix éloquente, lui dit : « Baisse humblement la tête, Sicambre ; adore ce que tu as brûlé et brûle ce que tu as adoré ».

En sortant des fonts baptismaux, Glovis se trouva le seul des rois chrétiens qui méritât le nom et les privilèges de prince catholique ; car tous les Barbares, et ceux de la Gaule en particulier, étaient imbus de l'hérésie d'Arius. Aussi l'Eglise reconnut-elle le roi Frank pour son fils aîné, et le clergé pour son souverain légitime et son libérateur. Gette alliance eut pour effet de ranger la Gaule entière sous la loi du Ghrist comme sous le sceptre du même prince, et de préparer avec l'unité politique l'influence morale de notre patrie . Gomme c'était à Reims qu'était le baptistère de Glovis, ce fut aussi de là, comme d'une source plus vive, que se répandit tout d'abord la prédication apostolique ; ce fut de là que partirent les Waast, les Genebaud et les Atimont, envoyés par saint Rémi lui-même pour évangéliser l'Artois, le Laonnois et le pays de Thérouanne.

D'autre part, en suivant l'usage de se faire sacrer par les évêques de Reims, nos rois s'attachèrent naturellement à la ville où leur autorité puisait une force divine, et cette cité devint en quelque sorte le cœur du royaume. Elle en acquit une influence considérable, et ses pontifes une grande puissance ; aussi, concentrera-t-elle pendant plusieurs siècles la vie de la France, et les destinées du pays s'agiteront-elles pour ainsi dire autour de ses murs.

Quand, à la mort de Glovis (511), ses fils se partagèrent ses conquêtes, Thierry ou Theuderic reçut en partage l'Austrasie ou royaume de Metz. Ge royaume comprenait la plus grande partie de la Ghampagne, c'est-à-dire les diocèses de Reims, de Ghàlons et de Troyes dont elle se composait alors ; mais, au second partage de 561, le nouveau royaume de Bourgogne, à la ville de Langres que possédait déjà la Burgundie indépendante, devait joindre les villes de Troyes', de Sens et d'Auxerre, et la Champagne austra-

^ De là vient que cette ville, en particulier, est désignée comme ville

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sienne se réduisit, en 625, aux deux cités ou diocèses de Reims et de Châlons.

Thierry, le premier roi d'Austrasie (511-534), n'était pas un prince ordinaire ; car il se montra jaloux de conformer à la loi chrétienne les coutumes des Franks orientaux, soumis à son autorité, et ayant réuni à cet effet, dans la ville de Chàlons-sur-Marne, des hommes sages et instruits de l'antiquité, il leur dicta la loi des Ripuaires, à laquelle le roi Dagobert devait donner sa forme définitive *.

Mais Thierry était le fils d'une concubine de Glovis. A ce titre, il dut d'abord défendre l'intégrité de ses états contre l'ambition d'un certain Munderic, qui, se prétendant parent du roi défunt, disait : « Qu'y a-t-il de commun entre Thierry et moi ? La royauté ne « m'appartient-elle pas aussi bien qu'à lui?» Par ces paroles, Munderic entraîna dans son parti le peuple des campagnes et se fit reconnaître roi dans la ville de Perthes ; mais bientôt, obligé de se retirer devant l'armée de Thierry, il se réfugia dans les murs du château de Vitry-, où il travailla à se fortifier. Le siège menaçant de traîner en longueur, Thierry envoya à Munderic un de ses fidèles, Arégisille, qui, l'exhortant à cesser toute résistance et à reconnaître l'autorité du roi, jura sur les autels qu'il aurait la vie sauve et rentrerait à ce prix dans les bonnes grâces de son souverain. Trompé par ce serment, Munderic sortit du château, tenant par la main Arégisille ; mais à peine en avait-il franchi les portes qu'à un signal convenu des soldats apostés se précipitèrent sur lui : « Ah ! traître, s'écria-t-il, en s'adressant à Arégisille, tu m'as trompé par ton parjure : eh bien ! personne ne te verra plus en vie » ; et d'un coup de sa lance dans le dos il le transperça ; puis se jetant avec les siens sur la foule armée qui l'enveloppait, il ne cessa de tuer jusqu'à ce qu'accablé par le nombre et épuisé de forces, il tomba à son tour. Ses biens furent réunis au fisc et le royaume du Perthois s'évanouit.

Il y avait vingt-sept ans que Thierry n'était plus, quand la mort de

de Bourgogne. Clotairc II y réunit les grands et. les ducs de Bourgogne. (Grég. (le Tours, t. II, p. 414).

1 V. Baluzc, t. I", p. 25.

2 Vitry-en-Perthois.

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Clotaire I^"" (561) vint ouvrir un nouveau partage des Etats franks entre les quatre fils de ce prince. Le sort, qui avait donné à Chilpéric le royaume de son père avec Soissons pour capitale, assigna à Sigebert le royaume de son oncle Thierry, Sigebert établit d'abord à Reims le siège de sa puissance, mais bientôt il l'abandonna pour Metz, afin de se trouver un peu plus au centre de ses états. Or, il advint en 565 qu'une invasion des Avares ayant appelé Sigebert à la défense de sa frontière orientale, Chilpéric ne rougit pas de profiter de son éloignement pour attaquer Reims ; mais Sigebert battit les Avares, délivra Reims et se jeta à son tour sur les états de Chilpéric, qui ne dut son salut qu'à la médiation de Contran, roi de Bourgogne.

Huit ans plus tard (573), la mauvaise foi du roi de Soissons lui attirait de la part de son frère un nouveau châtiment ; mais quand il vit les hommes de Sigebert dispersés dans leurs foyers, Chilpéric, reprenant ses projets ambitieux, envahit le royaume de Metz et ravagea la Champagne jusqu'à Reims, pendant que son fils Théodebert entrait dans la Touraine. Cette fois, l'indignation remplit Sigebert lui-même de l'inflexible dureté de Brunehild. Il rappelle ses Germains et réduit bientôt Chilpéric à une telle extrémité que la perte de ce prince semblait certaine, lorsque Frédégonde le sauva en armant contre Sigebert les bras de deux assassins.

Rendu à la vie et à ses états, Chilpéric ne vit dans la minorité de son neveu, Childebert II, roi d'Austrasie, qu'une occasion favorable de conquérir les domaines que celui-ci possédait au delà de la Loire : mais il fut rappelé par une invasion de Champenois, qui assiégeaient Soissons, sa capitale. Il avait vainement tenté de les éloigner par des propositions d'accommodement ; forcé de les combattre, il les défit en une journée, où grand nombre de leurs guerriers restèrent sur le champ de bataille.

Il jouissait de son triomphe, quand des préoccupations domestiques vinrent en troubler la joie (576).

Mérovée, l'un de ses fils, né d'un premier lit, et pour cette raison exposé aux persécutions de Frédégonde, qu'animait le désir d'assurer la couronne à ses propres enfants, avait eu le malheur d'exciter encore contre lui le ressentiment de cette reine en épousant Brunehild, sa rivale et son ennemie mortelle. Arrêté, il fut privé de sa longue chevelure, tonsuré, revêtu de l'habit ecclésiastique et

envoyé au monastère de Saint-Calais, près du Mans. Mais des amis le délivrent en route ; il regagne l'Austrasie à travers mille dangers, puis, de là, fuyant la colère paternelle, il vient se cacher dans la Champagne rémoise. Chilpérick l'y fait inutilement rechercher ; il avait dû se retirer, lorsque des gens de Térouane, gagnés, dit-on, par Frédégonde, et plus habiles que le roi, parvinrent à découvrir la retraite du jeune prince. Sur la promesse de l'emmener en Morinie et de le reconnaître pour chef, ils le déterminent à les suivre ; mais bientôt, tirant le glaive contre lui, ils le refoulent avec sa suite dans une métairie et font avertir Chilpérick. Alors, se voyant perdu et craignant de satisfaire par beaucoup de tourments à la vengeance de ses ennemis, Mérovée s'adressa à l'un de ses fidèles et lui dit : a Gaïlen, nous n'avons eu jusqu'ici qu'une âme et « qu'une volonté ; ne souffre pas, je te prie, que je tombe vivant « entre leurs mains ; mais prends une arme et donne-moi la mort. » Gaïlen, sans hésiter, frappa le jeune prince de son poignard, et le roi, en arrivant, ne trouva qu'un cadavre.

Chilpérick, un an auparavant (575), avait déjà eu le malheur de perdre un autre fils, Théodebert, que la main divine semble avoir voulu punir de la violation de ses serments. Il avait été fait prisonnier sur le champ de bataille par son oncle Sigebert (565), et, enfermé dans la villa de Ponthion, il n'en était sorti qu'en jurant de ne jamais agir contre ce prince. Mais il oublia plus tard sa parole, et ayant pris les armes contre Sigebert, il envahit la Touraine, qu'il dévastait. Vaincu et tué dans une action, il fut dépouillé par ses ennemis, et ne dut la sépulture qu'au pieux dévouement de l'un de ses guerriers, qui, ayant recueilli son corps, le lava et l'enveloppa de vêtements honorables.

Cette villa de Ponthion, où Théodebert fut un moment retenu captif, était une de ces résidences d'origine romaine que les rois franks semblaient rechercher de préférence aux palais des villes ; les princes austrasiens y séjournaient volontiers, et le donjon qui la protégeait servit plus d'une fois de prison d'Etat. Après Théodebert, l'abbé saint Lonvent, mandé par la reine Brunehild pour répondre d'une accusation téméraire portée contre lui, y fut traîtreusement conduit et y souffrit de nombreux tourments.

La villa de Ponthion, qui était silnc-e sur le territoire du village actuel de ce nom, au confluent de la Saulx et du Brusson, acquit de

cette position une importance que A'inrent encore accroître des fortifications nouvelles. Elle la conserva jusqu'au milieu du dixième siècle, où Louis d'Outremer incendia le château et en construisit un autre en face de Vitry-en-Perthois (952).

§ II. — Les Ducs de Champagne.

Leur caractère et leurs actes. -Loup (575-590). - Wintrion (590-598).— Wai mère (674-678). Drogon (693-708). — Naissance et développement de la vie monastique eu Champagne.

A l'époque où nous sommes arrivés, commencent à paraître des ducs de Chatyipagne. Au siècle qui précéda la grande invasion des Barbares et le démembrement de l'Empire, les ducs étaient des généraux spécialement chargés de la défense des frontières, et investis, à cet effet, d'un commandement absolu et permanent. Quand les barrières de l'Empire furent tombées, les Barbares s'approprièrent l'institution, mais sans se mettre en peine de lui conserver son premier caractère. Ainsi les rois franks eurent des ducs, officiers amovibles, non-seulement dans les pays frontières, mais dans l'intérieur même de leurs états, où ils les préposaient à la direction d'un nombre plus ou moins considérable de cités avec une autorité supérieure à celle des comtes '. Toutefois, on aurait tort de croire que la Gaule fût alors partagée, sous le nom de duchés, en circonscriptions fixes et régulières : l'esprit de ces temps ne comportait pas une telle organisation, et le mot latin ducatus s'appliquait bien moins à des territoires qu'à la dignité ducale elle-même ; mais, au milieu des aspects variés que présente l'administration des états mérovingiens, il est une vaste région dont, par exception, le nom nouveau ne se produit guère qu'avec le titre de duché : c'est le territoire de Reims et de Chàlons, c'est la Champagne.

Le premier duc de Champagne dont parle l'histoire se nommait Loup (Lupus) : c'était un des seigneurs les plus considérables de l'Austrasie, qui aimait et protégeait les lettres, et en qui le poète

^ Comme Ennodius, qui fut donné pour duc aux villes de Toiu'S el de Poitiers (Grég. Tur. Hist. eccl., I. VUl, 26) ; comme le duc Rauchinguc, dont il est question plus haut (Id., 1. V, 3, et VIII, 26), et Magnowald, son successeur (Id., I. IX, 19).

Fortunat s'est plu à louer la sagesse du conseiller, l'intégrité du juge et la valeur guerrière. Il avait servi Sigebert, et après la mort de ce roi, il resta attaché à la reine Brunehild, qui avait toujours eu pour lui une affection particulière.

Mais cet attachement le rendit odieux aux grands qui gouvernaient l'Etat pendant la minorité de Childebert et à qui le caractère impérieux de Brunehild portait ombrage. Ils formèrent contre lui une ligue, dont l'évêque de Reims, EgicUns, était l'àme, et ayant réuni des troupes sous le commandement d'Ursion et de Bertfried, ils vinrent attaquer Lupus, bien inférieur en forces (581).

La ruine du duc semblait inévitable, quand, revêtue d'un habit de guerre, apparaît la reine au milieu des bataillons ennemis prêts à s'entrechoquer : « Guerriers, s'écrie-t-elle, ne commettez pas « une mauvaise action, ne persécutez pas un innocent; n'allez pas « pour un homme livrer une bataille qui désolera tout un pays. » — « Retire-toi, ô femme », répondit Ursion ; « qu'il te suffise d'avoir « régné sous le nom de ton mari ; maintenant c'est ton fils qui « règne, et c'est à nous qu'est confié le soin du royaume et non à « toi. Retire-toi, si tu ne veux que ton corps soit foulé par le sabot « de nos chevaux. »

Cette menace n'intimide point la reine, et par ses éloquentes et fermes instances, elle fait si bien qu'elle empêche le combat et donne à Loup le temps de se mettre en sûreté.

Il s'était retiré à la cour de Gontran, roi de Bourgogne. Soutenu par ce prince, il ne tarda pas à rentrer en possession de son gouvernement et des biens qu'on lui avait enlevés. Mais ses adversaires n'en devinrent que plus ardents à poursuivre sa perte. Excités par Frédégonde, et de concert avec le duc Rauchingue, homme ambitieux et cruel, Ursion et Bertfried osèrent même conspirer contre le roi. Rauchingue ne songeait à rien de moins qu'à tuer Childebert et à constituer, sous le nom de Théodebert, fils de ce prince, un royaume de Chainpagne \ Averti par Gontran, Childebert lui tendit des pièges et le fit mettre à mort avec ses complices (587). Bientôt Egidius allait au même titre être jugé par un concile tenu

' Greg . Tur., L. IX, 9. Théodebert venait de naître, « l'an 27'" du règne de Gontran » (Frédégaire).

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