HENRI 1" LE LIBÉRAL
l'évêque hors de l'enceinte des murs. Ces concessions, consacrées par une charte et approuvées par le chapitre, Louis VII les appuyait, la même année ', du sceau de son autorité royale, et le pape Alexandre, « le 2® jour du mois de février », les munissait de celui de son autorité apostolique ^.
Dix ans après, Gauthier, en échange d'une somme considérable que devait à son église son frère, Hugues III de Bourgogne, reprenait (1178) possession des droits du siège épiscopal sur le comté de Langres^, et Louis YII (1179), confirmant l'union du comté au domaine de l'église, déclarait que, en considération de la constante fidélité du clergé et du peuple de Langres, « lesLangrois, placés à « l'extrémité de son royaume, y resteraient unis à perpétuité, sans « qu'il fût permis à aucun de ses successeurs de les en détacher* ». Langres était sorti de la Bourgogne pour être annexé à la couronne, en attendant qu'il fût englobé dans la province de Champagne.
Dans ce temps-là même, le comte Henri, s'étant croisé pour la seconde fois, la ville de Meaux profita de la circonstance pour obtenir du prince une charte de commune, et Henri la lui octroya (1179) moyennant une redevance annuelle de 140 livres % reconnaissant aux Meldois le droit d'avoir un maire et des échevins, d'être, hors les cas « de larcin, de meurtre, de rapt et de « bruslement, » jugés par les jurés de la ville, « de se porter « mutuellement secours les uns aux autres, de bonne foi suivant « leur pouvoir, » et de prendre les armes contre leurs ennemis du
^ Ses lettres sont datées de « Poissy, l'an de l'Incarnation 1168, »
2 Précis de l'Histoire de Langres par JVligneret, p. 109 et sq.
3 Ces droits, que les évêques tenaient de la libéralité du roi Lothaire (967), avaient été, par la piété de saint Bruno, aliénés au profit de la maison de Saulx, qui les avait ensuite cédés par échange à Hugues 111 de Bourgogne, qui lui-même avait donné le comté en fief à Henri P'" de Bar. Celui-ci n'était, du reste, que l'avoué ou le protecteur de l'évèché, auquel demeuraient réservés tous les droits eiïectifs. Saint Bruno avait voulu séparer le temporel du spirituel, et atïranchir les évêques des préoccupations terrestres.
* Gall. christ., t. IV, p. 188. — Cf. La Haute-Marne anc. et mod. par Jolibois, p, 301 et 303.
^ Prés de 4.000 fr, au taux actuel des monnaies.
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dehors, sans qu'il soit alors permis à aucun de la commune d'entretenir avec ceux-ci la moindre relation '.
Henri partit peu après, vers la fête de Noël 1179, pour la Terre-Sainte, après avoir confié sa terre aie patronage du pape Alexandre III. L'expédition qu'il conduisit était assez nombreuse, mais les opérations en furent stériles, et Henri, après avoir visité les principaux sanctuaires de la Palestine, revenait par l'Asie mineure, quand il tomba aux mains des Turcs. Délivré par la généreuse intervention de l'Empereur grec, il reprit par terre le chemin de la France, où il arriva au mois de février 1181. Après avoir été visiter à Sens, où il résidait alors, Philippe-Auguste, son neveu, qui venait de succéder à Louis VII (18 septembre 1180), il gagna la ville de Troyes. Mais à peine y était-il entré qu'il tomba malade et mourut (16 mars 1181). Il laissait quatre enfants, tous mineurs, sous la tutelle de Marie sa veuve : deux garçons, Henri., âgé de près de quinze ans, Thibault., qui en avait à peine deux, tous deux appelés à régner successivement sur la Champagne, et deux filles, Scholastique et Marie, la première future comtesse de Vienne et de Mâcon, la seconde de Flandre et de Hainaut.
Si le père de Henri avait mérité le surnom de Grand., le fils n'avait pas acquis moins de droit à ce titre qu'à celui de Libéral.
Henri fut grand, en effet, par ses alliances, puisqu'il était à la fois le gendre et le beau-frère du roi de France. Il le fut par les
' Si communia aJiquando contra hostes suos exierit... La charte de Meaux, écrite en latin, comprenait dans la commune Tril-le-Bordou et Charmentray, sauf les droits de l'cvèque, et Chambry, Congy et Nanteuil, sans condition. Elle présente une stipulation d'une étrange simplicité, que nous empruntons au texte français de la confirmation que la charte reçut, en 1222, de Thibault le chansonnier : « Li homme de Meaux me feront « créance de pain, de vin, de chair et d'autres viandes le jour que je « vanré à Meaus en mon chastel, et le lendemain si je hi suis tant, et si « je ne leur rendois ce qu'ils m'auront créhu dedans quinze jours, ils ne a me recroyeront plus, jusqu'à tant qu'ils fussent payés ». (V. le texte des deux chartes dans Y Histoire de Meaux par M. Carro, pièces justificatives, p. 497-o()7).
J.ETTRES, liNDUSTRIE ET COMMERCE. 177
palais dont il orna les villes do Troyes et do Provins, ses capitales ; par l'ouverture du canal de Trévois, dont il dota la première, et qui, destiné d'abord à l'assainissement de la cité, devint la source de sa prospérité industrielle. Il le fut aussi par le faste qu'il déployait dans sa cour, où se trouvaient réunis, comme à la coup du roi de France, un sénéchal, sorte de lieutenant général du comte, dont la prérogative, aux jours de cérémonie, était de mettre les plats sur la table seigneuriale ; un connétable, spécialement investi du soin des écuries; un houteillier ou échanson, des camériers ou chambriers, que regardait la gestion financière, et parmi lesquels il faut remarquer Artaiild, dont la commune de Nogent-l'ArtauU (Aisne) consacre le nom avec le souvenir du château qu'il y avait fait construire à ses frais ; des maréchaux, un chancelier, chargé de rédiger les actes de l'administration du comte ; un chapelain, un aumônier.
Henri n'était point d'ailleurs un esprit ordinaire ; il connaissait la langue latine et se plaisait au commerce des savants qui pouvaient l'aider à résoudre les difficultés que lui présentait la lecture des auteurs latins, principalement des théologiens et des scolastiques.
Tandis qu'il cultivait leur société, la comtesse Marie de France, à qui Chresticn de Troi/es < devait plus tard dédier son roman Lancelot ou de la Charette, en digne fille d'Eléonore, introduisait à sa cour l'institution méridionale des Cours d'amour, qui, contemporaine de la chevalerie, en reflétait l'esprit, en entretenait et en réglait la morale. Le tribunal que présidait la comtesse rendait des arrêts motivés et rédigés comme ceux des cours judiciaires de l'époque, et les sentences des preudes-femmes nous ont été conservées par maître André, chapelain de la cour de France. La prudence et la sagacité delà plupart de leurs jugements peuvent nous donner lieu de penser que la femme ygagna cnconsi-
1 Ce poète, sur la vie du([ucl nous avons peu de détails, mourut entre il9o et 1198. Il semble avoir été « attaché à Philippe d'Alsace, comte de Flandres, mort devant Saint-Jean-d'Acre, en 1191 ; car plusieurs de ses ouvrages lui sont dédiés. » (Hist. litt., t. XV, p. 193;. Ce fut en 1190 qu'il connnença son poëme de Lancelot, que devait achever Godefroiz de Leigni [Ligny, en Brie].