LETTRES, INDUSTRIE ET COMMERCE
Reims, se signalent celles de Saint-Nicaise et de Saint-Remi de Reims. Celle-ci eut pour abbé Geoffroy, qui fut élevé,, en 1131, sur le siège épiscopal de Châlons-sur-Marne, et, après Geoffroy, Guillaume, dont les écrits témoignent d'une étude approfondie des pères de l'Eglise. Tous deux avaient été formés à l'école de Saint-Nicaise.
A toutes ces écoles étaient attachées des bibliothèques plus ou moins considérables, que protégeaient parfois des règlements sévères ; mais une des plus importantes, était sans contredit, celle de Saint-Remi de Reirns ; après les archevêques Vulfar, Ebbon et Hincmar, l'abbé Pierre de Celle, qui devint ensuite évèque de Chartres, l'avait enrichie de précieux manuscrits, où s'admiraient l'art des scribes et la richesse des ornements, comme en ce inautier que l'archevêque de Reims, Henri, fils de Louis le Gros, donna à l'abbaye de Glairvaux, et dont les lettres initiales de chaque psaume étaient en or moulu.
Le latin qu'on enseignait et qu'on parlait dans les écoles monastiques était devenu l'apanage exclusif du clergé, ainsi qu'on a pu le voir plus haut à l'occasion du concile de Reims de 1119; depuis longtemps le peuple n'entendait plus et ne parlait que le français. Aussi les traductions du latin en français se multiplient-elles, en même temps que les chants des trouvères répandent le goût de la langue nationale et concourent à sa perfection. Parmi les clercs de la chapelle de Henri, comte de Champagne, on cite Etienne d'Alinerre comme aussi bon poëte français que latin ; il florissait au milieu du xii^ siècle '.
Tout en se séparant des laïcs par son attachement aux lettres, Henri n'oubliait pas d'encourager l'industrie et le commerce. D'un côté, il donnait, en 1156, à l'abbaye de la Crète une forge dans la forêt de f^issi/ ; en 1157, à l'abbaye de Clairvaux, une forge dans Vassy même, ainsi qu'à l'abbaye à'Igny (1158) et à celle de Tr ois-Fontaines (1171), en joignant à ces donations le droit de prendre dans la forêt le bois
' Heliiiandi monachi Chronicon \n Biblioth. cisterc, t. Vil, p. 186, ann. 1148. Estienne était un disciple d'Abélard et de Gilbert de la Poirée ; il devint chanoine de Beauvais et de Saint-Quiriace de Provins.
nécessaire à l'exploitation ', de l'autre, il protégeait et multipliait les foires.
Cette institution, fruit naturel du grand concours de peuple qu'attiraient les solennités religieuses (foires, fériés), avait été longtemps entravée par les perturbations profondes qui accompagnèrent et précipitèrent la décadence de la dynastie carlovingienne. En prenant vigoureusement en main la tutelle des intérêts sociaux, l'Eglise n'oublia pas celui-ci, et dès le xi« siècle elle le plaçait sous la protection de la Trêve de Dieu, assurant, huit jours avant la fête et huit jours après, une ferme et inviolable sécurité à tous ceux qui se rendraient aux foires. Elle alla même, dans la charte de Richard, archevêque de Bourges, en 1065, jusqu'à faire des foires des asiles sacrés, ne voulant pas qu'un malfaiteur qui aurait volé pendant la trêve et (pd se serait réfugié dans une foire pût être atteint. Aussi, à partir de ce moment, y eut-il réveil des opérations commerciales, et les foires de Champagne, en particulier, commencèrent-elles à devenir florissantes.
Les principales se tenaient à Lagny, Bar-sur-Aube, Provins, Troyes, et quelques-unes d'elles remonteraient au temps de la domination romaine, celles de troyes, par exemple, s'il était vrai que Sidoine Apollinaire en eût fait mention dans une lettre à saint Loup 2. Celles de Provins, sans prétendre à une si haute antiquité, avaient elles-mêmes une origine assez ancienne ; du moins, le premier litre authentique qui les mentionne est une charte de 1137, d'où l'on peut inférer qu'elles étaient antérieures à cette époque^.
Henri en fonda deux à Troyes, celle du Clos en 1157, qui s'ouvrait le 22 janvier pour durer quinze jours, et celle de l'Assomption, que devait confirmer en 1181), son fils, Henri le Jeune. Sa veuve, la comtesse Marie, en donna une aux lépreux de la maladrerie des Deux-Eaux, et la fixa au l*^"" mai. Ainsi l'archevêque de Reims, Henri, fonda-t-il près de la ville, en
^ V. YHist. des comtes de Champagne de M. d'Arbois de Jiibaiuville.
2 L. VI, ép. 4. Voyez sur celle lellre, écrile de 472 à ft79,VA2)pendicê, n° IV.
3 Hist. de Provins par Boiircpielol, I. 1, j). 4U7.
faveur de ses frères infirmes, une foire que le pape Alexandre III confirma en 1174, et dont le successeur de Henri de France encouragea la fréquentation, en accordant des indulgences à ceux qui s'y rendraient (1176).
A dire vrai, ce qu'on appelait les foires de Cham'payne n'était qu'un seul et même marché, divisé en six époques, et transporté tour à tour de Lagny à Bar, do Bar à Provins et à Troyes, de manière à remplir le cercle entier de l'année. Mais le xn® siècle ne présentait à cet égard ni le nombre ni la succession régulière des foires qui se voient en un mémoire du xv", car les deux foires de Troyes finiront par être transférées, l'une à la Saint-Jean et l'autre à la Saint-Remi ; et Provins, qui comptait trois foires, celle de Saint-Martin, commençant le jour où mourut saint André ; celle de mai, « le mardi avant l'Ascension )>, et celle de Saint-Ayoul, le « jour de la Xaltation Sainte-Croix en septembre », ne conservera que les deux dernières '.
Ces foires n'attiraient pas seulement les marchands du royaume de France, au premier rang desquels se remarquaient ceux de Reims, de Metz, de Sens, de Vezelay, de Chàlons-sur- Marne, de Dijon, Lyon, Montpellier, Marseille, Béziers et des villes de la Flandre, de la Picardie, de la Normandie ; il en venait encore de la Suisse et des Pays-Bas, de l'Allemagne et de l'Italie, de l'Espagne et du Portugal.
On y vendait des laines de France, d'Angleterre, de Hollande et de Lorraine, en concurrence avec celles d'Espagne, de Castille et d'Aragon, surtout estimées pour leur finesse ; — des draps et des étoffes de laine, parmi lesquelles se distinguaient les couvertures de Provins, les futaines de Bar-sur-Aube, les draps de Troyes, de Chàlons-sur-Marne et de Lagny, les draps, tapis, serges, étamines et brussequins de Reims ; — les étoffes de soie, les tissus d'or, d'argent et de soie ; — les toiles de fil de chanvre et de lin ; — les cuirs, les pelleteries, les fourrures ; — les épices de toutes sortes ; — les poissons de mer salés, harengs, merlans, saumons, morues, etc. — les huiles, le sel, le miel, la cire, les vins
1 Mémoire au procureur du roi au bailliage de Troyes, adressé par Aidbin Régnier, garde es foires, et tous les officiers opposans aux foires de Lyon (vers 1486).
indigènes et étrangers, les fromages de Brie ; — les fers, les bois, le hrésil ou bois d'Inde, les cordages, la coutellerie, l'orfèvrerie, la poterie, la mercerie, etc.
Chaque nation avait sa halle, et les transactions s'y faisaient toutes en moyinaic de Provins: de là pour les marchands, qui apportaient chacun avec soi la monnaie do son pays, la nécessité de trouver aux foires des changeurs. Ces changeurs, la plupart Lombards, Florentins ou Cahorsins, se livraient sur des tables à leurs opérations, que protégeaient la vigilante police des comtes et l'autorité souveraine des papes.
Le denier de Provins constituait, en effet, la véritable monnaie champenoise, et dès le milieu du xn^ siècle, cette monnaie, qui semble dater de la seconde moitié du x^ *, jouissait d'une grande réputation; aussi était-elle dès lors répandue dans le Poitou, la Normandie, la Flandre, Ja Lorraine, la Bourgogne, l'Angleterre, et jusqu'au cœur de l'Italie, où elle fut imitée vers le milieu du xii^ siècle ^. La réunion de la Champagne à la couronne n'en arrêtera pas le cours, et Provins continuera de jouir du droit de frapper monnaie jusqu'en 1336, où ce droit lui sera retiré^.
Une juridiction spéciale, qui était composée d'un ou de deux gardes ou maîtres des foires, d'un lieutenant, d'un chancelier ou garde des sceaux, d'un receveur, de notaires et de nombreux sergents (huissiers) tant à pied qu'à cheval, et qui se déplaçait avec les foires, vidait juridiquement ou par voie amiable tous les faits contentieux du commerce forain. C'est à ce tribunal
^ « C'est seulement sous Char'cs le Chauve que se révèle à Provins l'existence d'un atelier monétaire » (Félix Bourquelot, Hist. de Provins, t. l", p. 430), et les monnaies de ce prince et de Louis d'Outremer sont les seules monnaies royales qui soient connues [Id. i])id., p. 432). Quant à la monnaie seigneuriale de Provins, le premier titre dans lequel on la voit apparaître est de 1083 [Id. ibid., p. 434).
2 « Elle était mentionnée presque seule dans les comptes des revenus royaux, et saint Louis, convaincu de son importance, appelait, pour l'assister dans la confection de 'son ordonnance datée de Chartres, 1262, trois bourgeois de Provins, qui la signèrent sous le nom de Jurati, avec trois bourgeois de Paris, deux d'Orléans, deux de Sens et deux de Laon. » [Id. ibid., p. 435.)
3 Id. ibid., p. 440.