SACRE DE PHILIPPE-AUGUSTE
de Sainte-Sabine, légat du siège apostolique et oncle du jeune prince, avait versé sur son Iront l'huile sainte.
Le roi d'Angleterre, Henri H, en sa qualité de duc de Normandie, « tenait humblement un côté de la couronne sur la tête du roi; « devant lui se voyait le comte de Flandre qui portait l'épée royale ; « le comte était lui-même escorté d'un grand nombre de ducs, de « comtes et de barons remplissant divers offices' )>.
Les vassaux de la couronne sont encore ici confondus, comme on le voit, et appelés indistinctement à représenter, pour ainsi dire, la monarchie au sacre du roi ; deux seulement d'entre eux, à raison de leur puissance, jouissent de prérogatives spéciales : c'est un premier pas vers la distinction des douze pairs'^-.
Toute la cour, en cette circonstance, avait été magnifiquement traitée par l'archevêque, qui, consultant plus sa générosité que ses ressources, fit des dépenses au-dessus de ses forces. Il dut, pour les acquitter, recourir à son chapitre. Celui-ci accorda une somme considérable, mais ce ne fut pas sans prendre la précaution de se faire donner un acte de non-préjudice : précaution sage et qui témoigne de l'autorité que commençaient à exercer les lois après le règne de la force et de la violence, les seules barrières opposées jusque-là à l'avidité des grands.
§ VIII. — Henri II, le jeune, XIII« comte de Champagne. 1181-1197.
I. Alliances projetée.s et rompues, —, Henri se brouille à celte occasion avec le comte de Hainaut. H part pour la rroisude, est élevé sur le trône de Jérusalem et épouse l'héritière de Baudouin V. — Sa fin tragique.
H. La Cliaitc Wilhel.Tiino et la Loi de Beaumont.
Henri avait un peu plus de quatorze ans et demi quand il perdit son père, et il ne devait être majeur, selon la coutume champenoise, qu'à l'expiration de sa vingt-et-unièmc année, c'est-à-dire à la fin
' Yie de Philip2,e-Auguste, Collecl. Giiizot, p. 12. — Mariât, f. III.
- V. ci-dessus, p. 172, où Henri de France apparaît, en M 71, avec le titre de pair de France. Henri inl sans, doute le premier archevêque de Reims qui le porla. De la personne le privilège passa cnsnilc au siège.
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de juillet 1187. Avant son départ pour la Terre-Sainte, Henri le Libéral l'avait fiancé à Elisabeth ou Isabelle, fille de Baudouin Y, comte de Hainaut (1179) ; mais, moins d'un an après (28 avril 1180), Baudouin, infidèle à ses engagements, donnait sa fille en mariage à Philippe-Auguste.
C'était un affront pour la maison de Champagne, dont cette alliance faisait d'ailleurs passer l'influence aux mains du comte de Flandre, oncle de la jeune reine ; c'était pour la reine-mère, en particulier, que son fils n'avait pas même consultée, un sujet de profond dépit. Celle-ci quitta la cour avec toute sa famille, et courut se jeter dans les bras du roi d'Angleterre. La guerre paraissait imminente, quand l'intervention du cardinal Pierre', légat du Saint-Siège, amena entre les deux monarques une réconciliation, et rapprocha les deux maisons de Flandre et de Champagne. Il fut convenu, le 14 mai 1181, qu'au lieu d'Isabelle, Henri II épouserait Yolande, fille cadette du comte de Hainaut.
Cette convention, Henri la consacra plus tard par de nouveaux engagements, qu'il prit, le 13 janvier 1186, dans une assemblée solennelle de ses vassaux ; puis, le 29 mars 1187, rendant à Baudouin la pareille, il promettait au comte de Namur d'épouser sa fille Ermesende, qui avait à peine un an, et dès le 29 juillet, dès le jour où s'accomplissait sa vingt-et-unième année, après avoir renouvelé son serment, il se faisait remettre sa fiancée, selon un usage assez répandu, et la faisait conduire en Champagne pour y être élevée.
Cette conduite ne pouvait manquer de le brouiller avec le comte de Hainaut et d'animer celui-ci contre le comte de Namur. Des hostilités éclatèrent, en effet, entre ces derniers seigneurs, et le comte de Hainaut ne tarda pas à réduire à d'assez dures extrémités son adversaire, qui fit appel à la vaillance de Henri. Mais ce fut en vain : le comte de Champagne était constamment retenu à l'armée du roi, peut-être aussi découragé par l'opposition dont l'empereur Frédéric Barberousse entendait frapper les dispositions testamentaires du comte de Namur en faveur d'un seigneur f'ra?içais. Bientôt il allait prendre part à la troisième croisade, arrêtée le 13 janvier 1188, dans une grande assemblée féodale tenue entre Gisors et Trye-Château.
^ Ancien ôv. de Meaux, cardinal du litre de S. Chrysogon.
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Un an auparavant (H 87), le seigneur de Chaumont, Milon, sur le point de se rendre en Terre-Sainte, avait, pour acquitter un emprunt, abandonné à Henri la possession de cotte ville au cas où il ne reviendrait pas, et Henri, jaloux de se populariser, s'était hâté d'affranchir les habitants de Chaumont en les dotant des coutumes de Lorris. Milon revint en 1192 et rentra en possession de son domaine ; mais ayant, en 1202, repris le chemin de la Terre-Sainte, après avoir signé un nouvel acte de substitution, il arriva que la mort le surprit en son voyage, et la réunion de Chaumont à la Champagne dut alors s'opérer définitivement ^ .
Cependant le comte était parti, de son côté, vers la fin de mai 1190, après avoir confié la régence du comté à Marie de France, sa mère, et fait jurer à ses barons, réunis dans la petite ville de Sézanne, que, s'il ne revenait point de Terre-Sainte, ils reconnaîtraient son jeune frère Thibault pour son successeur. « Le trentece cinquième jour après avoir quitté le port de Marseille (c'est-à- « dire le 27 juillet 1190), on apercevait les promontoires désirés de « la Syrie... On aborde enfin auprès de cette fameuse cité que « l'antiquité nommait Acre, et qui depuis s'est appelée Ptolémaïs... « On tire les casques des coffres où ils étaient restés si longtemps « captifs ; les épées, les boucliers brillent au soleil de l'éclat de la « foudre, et réfléchis par les ondes semblent se jouer dans le sein « de la mer, tandis que la brise folâtre se joue dans les drapeaux « de soie ^ » .
Henri arrivait au surlendemain d'un échec essuyé, après plusieurs autres, par l'armée chrétienne ; les renforts qu'il amenait furent d'autant mieux accueillis. D'ailleurs, dit un chroniqueur anglais du temps, « si la France entière brille par le goût des armes, la
' Elle ne se fit cependant pas sans protestation de la part de Jobert, l'aîné des frères de Milon. Mais comme, après s'être désisté, en 1203, de ses prétentions, il ent l'imprudence de manquer à la foi jurée, il fut déclaré félon, et, en 1228, dépouillé de tout ce qu'il possédait encore.
^ Récit de Gui de Bazoches, chantre de la cathédrale de Châlons-sur- Marne, un des croisés (V. Histoire des comtes de Chatnpagne). Gui était frère de Nicolas, seigneur de Bazoches, etde Milon, abbé de Saint-Médard de Soissons. II publia sur les diverses parties du monde alors connu un écrit qu'il ajouta à son histoire universelle (V., ci-dessous, VEtnt de la Champagne de Hem-i II à la mort de Jeanne).
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« chevalerie de Champagne l'emporte sur celle des autres parties « du royaume. De cette province sort, pleine de vigueur, une « jeunesse guerrière, dressée de longue main aux combats par des « exercices préparatoires et par des jeux où l'on simule les « batailles. Ces cœurs magnanimes ne respirent que la guerre. » Aussi le comte de Champagne, malgré sa jeunesse, fut-il tout d'abord élu généralissime, en attendant l'arrivée des rois de France et d'Angleterre ; la faveur du dernier devait l'élever ensuite sur le trône de Jérusalem, en lui faisant épouser (5 mai J192) Isabelle, sœur et héritière de Baudouin V, mort sans enfants.
Isabelle avait d'abord épousé un homme simple et sans génie, Humfroy de Tlioron', dont les barons chrétiens l'avaient ensuite séparée, pour la livrer par une immonde union à un seigneur plus capable de les commander ; mais Conrad de Montferrat, son nouvel époux, n'avait pas tardé à tomber sous le fer d'assassins soudoyés par Thoron, et Isabelle se trouvait veuve. C'est dans ces conditions que le comte de Champagne s'était uni à la reine de Jérusalem. Les charmes et l'esprit de cette princesse avaient pu le séduire autant que la perspective d'une couronne ; mais elle semblait destinée à montrer dans la personne de ses époux adultères le châtiment que Dieu réserve à la morale outragée. Après avoir perdu Conrad assassiné, elle devait, le 10 septembre H 97, perdre Henri d'une mort non moins tragique. Ce prince était à l'une des fenêtres les plus élevées de son palais d'Acre, et appuyé sur le treillis dont elle était garnie, quand le treillis venant à céder, il tomba dans la cour et se brisa le crâne. « Ainsi » , disait deux ans plus tard le pape Innocent III, interprète de la conscience publique, « après avoir succédé à Conrad « dans la faute, Henri, jadis comte de Champagne, lui succéda « dans le supplice, et précipité par la justice divine, il a succombé « comme lui à une mort imprévue ».
- Ce prmce nous est un exemple de l'étude que la plupart des seigneurs francs faisaient de la langue arabe ; car il servit d'interprète entre le roi Ricliard d'Angleterre et le prince Malek-el-Adel dans les entrevues qu'ils eurent près d'Arsoulj, puis devant Jaffa, en 119:2. [Les colonies (ranques aux xii^ et xiw^ siècles, par E. Rey, p. 172. V. aussi sur l'alliance fraternelle de Humfroy avec l'un des émirs de Nonreddin, Guillaume de Tyr, éd.Gnizot, t. lU, p. 40.)
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En apprenant la nouvelle de cette fin, la comtesse sa mère en conçut un tel chagrin qu'elle en mourut, au moment où le pape Innocent Il[ recommandait sa personne et ses biens à la sollicitude des archevêques de Reims et de Sens, ainsi que de l'évêque de Meaux.
Henri fut du reste médiocrement regretté. Ami de la paix, il semblait aux yeux des croisés avoir subi la peine de la résistance qu'il mettait à leurs pieux desseins ; les Orientaux, de leur côté, ne lui pardonnaient point de ne s'être pas fait couronner. A dire vrai, Henri paraissait avoir des sentiments plus musulmans que chrétiens. Saladin lui ayant, en 1192, envoyé, entre autres présents, une tunique et un turban magnifiques : « Vous savez, lui « écrit le prince, que la tunique et le turban sont loin d'être « en opprobre chez nous : je me servirai certainement de vos « présents. » Et il porta fréquemment l'un et l'autre pendant qu'il résidait à Acre .
On sait avec quels honneurs le Vieux de la Montagne accueillit sa visite, quelles étranges marques ce cheik lui donna de l'autorité absolue qu'il avait sur ses hommes, et quelle promesse il lui fit de ne jamais attenter à ses jours-. Entraîné à la guerre par l'indocilité de chevaliers allemands dont il n'avait pu retenir la fougue, Henri songeait à reprendre aux musulmans Jalïa, dont ils venaient de s'emparer, quand la mort le frappa.
Ce prince laissait de son mariage avec Isabelle deux filles, Alix et Philippine, à qui leur naissance, considérée comme illégitime, devait interdire la possession du comté.
La Charte Wilhelmine et la loi de Beaumont.
Autant Henri le Jeune s'était montré léger dans sa conduite et le soin des affaires, autant son oncle, le cardinal Guillaume, archevêque de Reims, apporta de conciliation et de ménagements soit dans l'administration du royaume pendant la croisade de Philippe-
• Reinaud, Extraits des hist. arabes des Crohadcs, p. 528.
- Hist. des comtes de Champagne^ de d'Arbois de Jiibainville, (. IV.
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Auguste, soit dans le gouvernement de son diocèse. Ici le prélat avait pu se convaincre que, si la cité rémoise lui était soumise, les réformes d'Henri de France n'avaient point pacifié les esprits. Il considérait d'ailleurs que la commune s'était montrée ombrageuse, violente et étrangère à tous les égards, tandis que Véchevinaffe é[a.il une juridiction douce, amie de la paix et intéressée à la faire observer. Jaloux de s'attacher l'amour de son peuple, en rendant à la cité ses anciennes franchises, il rétablit donc le conseil des échevins, « lesquels devaient être élus tous les ans le jour des « Cendres, rendre bonne justice et conserver les droits des arche- « vêques (1 182)^ ». Guillaume n'avait pas manqué de faire confirmer sa charte par son royal neveu (7 septembre 1182). Mais cette charte célèbre, sur laquelle le chapitre n'avait point été consulté, se taisait sur la commune, en même temps qu'elle réservait aux officiers de l'archevêque la connaissance des crimes de larcin, meurtre et trahison, et que, par une usurpation manifeste, elle établissait à leur profit une cour d'appel des sentences de l'échevinage. En ne répondant ni à l'ambition des bourgeois, ni aux exigences des partisans de la seigneurie ecclésiastique, elle ne satisfit personne, et en ouvrant la porte aux revendications contraires des partis, elle entretint entre eux une perpétuelle hostilité ^
Guillaume gémit sans doute de voir ses intentions méconnues, et l'on peut croire qu'il s'en plaignait à ses amis ; à quoi l'un d'eux, Etienne de Tournay, répondit : « Il y a en ce monde trois choses « criardes et une quatrième qui ne s'apaise pas facilement : c'est « une commune de vilains qui font les maîtres, une assemblée de « femmes querelleuses, un troupeau de porcs qui grognent, et un
' « Cousiietiulincs voljis ab aiifujuis rétro temporibus coUatas, sed innlatioiie domiiiorum aliquando minus servatas, autorilatls noslrse muniniine, voljis et posteris duxinius rcstituendas et perpetuo confîrmandas. Volumus igitur quod scabini civitati restituantiir, qui singulis annis ia capile jejunii renovabuntur et jurabunt quod jusio dijiulicabinit judicio. » (Arch. adm., t. 1, l""^ partie, page 391, ci pour la coiilirmafion royale, page 398.)
2 Voir Archiv. adm. de la ville de Reims, t. I, 2" partie, deux lettres de Grégoire IX, l'unedu 4 avril, p. o79 (elle relaie plusieurs des violeuces commises par les bourgeois), l'autre du 18 mai 1235, p. 585.