LA LOI DE BEAUMONT
Mais, en dehors de la Champagne, la loi de Beaumont devait être accueillie et se répandre avec empressement. Dans sa prodigieuse extension et sous son action bienfaisante, la classe bourgeoise s'accrut et se fortifia, affirmant sa puissance par un développement inusité do l'agriculture, du commerce et de l'industrie.
Les villes neuves de la Champagne, sans pouvoir rivaliser en nombre avec celles de la Lorraine et du duché de Bar, n'en eurent pas moins leur part de prospérité, et, le 10 avril 1302, pour la première fois depuis l'existence do la monarchie française, leurs députés seront appelés avec les maires, jurés et notables des bonnes villes du royaume, à l'honneur de siéger aux côtés de la noblesse et du clergé. Ce sera la reconnaissance officielle do la bourgeoisie comme ordre politique, comme Tiers Etat ' .
Guillaume de Champagne devait, avant de mourir, laisser à la ville de Reims une dernière marque de sa libéralité. 11 fit bâtir, en 1201, près de la porte Bazée ^, un hôpital de pauvres atteints du feu de saint-Antoine, et le dota magnifiquement. La destination spéciale de cette maison en fit remettre plus tard (1391) la direction aux religieux de Saint-Antoine-en-Viennois ^.
— id. de Semuid, Semoye (1248) ; — id. de Tournon et Pourresse, BrieuUe-sur-Meuse (1260) ; — id. de Biisancy, Busancy (1357).
Archevêché de Reims, Beaumont (1182), La Besace (1220), Létanne (1237), Yaux-lez-Mouzon, Evilly, Tétoig'we (1294) ; — abbaye de Belval, Vaux-en-DieuIet (1315).
A ces communes il convient d'ajouter AuU-ecourt et Rouffi (1263), affranchis par l'abbé de Mouzon ; Balan (l27o), Bazeilles (1252).
^ V. l'excellent ouvrage de M. Edouard Bonvallot sur la Charte de Beaumont et le Tiers Etat, Paris, Alph. Picard, 1884, et le travail de M. l'abbé Defourny.
2 Ad portam BaccM.
3 Elle demeura du reste en la pleine et entière autorité des archevêques jusqu'en 1649, où, par suite d'un accord du 30 octobre entre Léonor d'Etampes et l'ordre de Saint-Antoine de Viennois, elle passa aux mains de cet ordre, qui le fit administrer, comme toutes ses autres comraanderies, par un supérieur triennal.
§ IX. — Thibault III, XIV'' comte de Champagne. 1197-1201.
Thibault épouse la sœur du roi de Navarre. Douaire qu'elle reçoit. Il se croise, et, avant de partir, il fait rechercher les hérétiques de son domaine, et place ses états sous la protection du Saint Siège. Les barons le mettent à la tête de rcxpédilion ; mais la mort le surprend avant qu'il en ait pris le commandement. — Succès de la croisade : fondation en Grèce d'un état champenois.
Thibault avait à peine dix-neuf ans, quand, avec son frère Henri, il perdit sa mère ; le roi ne l'en admit pas moins à l'hommage (avril 1198), après l'avoir armé chevalier. Un peu plus d'un an après (l^"" juillet 1199), il épousait à Chartres Blanche, fille de Sanche le Sage, roi de Navarre, décédé en 1194, et sœur de Sanche le Fort, successeur de oe prince. Blanche recevait en douaire les sept châteaux A' Epernay , Vertus, Sézanne, Chantemerle, Pontsur-Seine, Nogent-sur- Seine, Mèry-sur-Seine, avec leurs dépendances, et devait, à la mort de son frère (1234), réunira la Champagne le royaume de Navarre, destiné à s'unir bientôt, comme le comté, à la couronne de France.
Cependant, dès le 13 août 1198, le pape Innocent III, effrayé des désastres qu'avait entraînés pour la Terre-Sainte la mort du comte Henri, avait convoqué les chrétiens à une nouvelle croisade, et Foulques, curé de Neuilly, l'avait prêchée en France avec un grand succès. Jaloux d'en recueillir les fruits spirituels, et passionné pour la gloire, Thibault, dans un tournoi qui se célébra à Ecly, près de Rethel, à l'entrée des avents de 1199, prit la croix avec le comte de Blois, son cousin germain, Simon de Montfort, que devait illustrer la guerre des Albigeois, Geoffroy de Joinvillc, sénéchal de Champagne, Villehardouin, maréchal de Champagne, célèbre par le récit qu'il nous a fait de l'expédition, l'évêque de Troyes, Garnier de Trainel, et un grand nombre d'autres barons. On se réunit successivement à Compiègneet à Soissons (1200), pour convenir de l'époque du départ, de la voie que l'on suivrait, et après s'être accordé pour faire le voyage par mer, on remit aux trois plus hauts seigneurs de l'assemblée, les comtes de Champagne, de Flandre et de Blois, le soin d'organiser la croisade. Ils choisirent chacun deux représentants, et ceux du comte de Champagne furent Villehardouin et Milon le Breban. Après une mûre délibération et munis de pleins
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pouvoirs, les six députés partirent pour Venise et y arrivèrent au mois de février 1201. Là, dans l'église de Saint-Marc, en présence du doge et du peuple, le sénéchal de Champagne, justement renommé pour la sagesse de ses conseils et l'éloquence de sa parole exposa l'objet de leur mission, et supplia les Vénitiens en termes si pathétiques d'avoir pitié de la Terre-Sainte d'Outremer, que le doge et le peuple s'écrièrent tous d'une voix : « Nos l'otroyons, « nos l'otroyons. »
Pendant ce temps-là, Thibault mettait ordre aux affaires du comté. Les grands barons de France tiraient d'énormes profits des juifs, et ceux-ci étaient nombreux en Champagne. Thibault et Philippe-Auguste convinrent de ne point se dérober les juifs de leurs domaines et de leur interdire de contracter entre eux, d'Etal à Etat, des prêts d'argent. Philippe ordonna en outre à ses baillis et à ses prévôts de faire payer à son neveu l'argent dû à ses juifs. D'un autre côté, le jeune comte s'attachait les habitants d'Ervy (1199) en leur donnant les coutumes de Lorris.
Les hérésies faisaient tous les jours de grands progrès, et Thibault, qui se disposait à aller combattre au loin des infidèles, n'entendait pas en laisser derrière soi. 11 fit rechercher ceux qui se trouvaient à Troyes, et parmi les malheureux qui furent arrêtés, quelques-uns échappèrent au châtiment par une profession de foi orthodoxe ; mais huit d'entre eux, cinq hommes et trois femmes, furent condamnés au feu. Deux de ces femmes, déjà âgées, propageaient particulièrement les doctrines de la secte. Leurs adhérents leur avaient donné à l'une le nom de Sainte-Eglise, à l'autre celui de Sainte-Marie, afin de pouvoir, devant les juges, jurer par sainte Marie qu'ils n'avaient pas d'autres croyances que celles de sainte Église. Mais ils ne trompèrent personne et furent impitoyablement livrés aux flammes (1200). Cette secte manichéenne, dont les membres s'appelaient popelicains ou publicains, commençait à devenir puissante dans le midi de la France, et à menacer l'autorité de l'Eglise.
Enfin Thibault prenait des sûretés contre ceux de ses ennemis qui auraient pu être tentés de profiter de son absence pour entreprendre sur ses états, et obtenait du pape Innocent III la promesse d'une protection générale du Saint-Siège « pour sa personne et pour « tous les biens dont il avait actuellement la possession régulière,
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« ou que dans l'avenir il pourrait légalement acquérir avec l'aide a du Seigneur » (15 mai 1200).
Cependant les députés des croisés, ayant heureusement rempli leur mission, en obtenant des Vénitiens des transports pour 4,500 chevaliers avec leurs chevaux, 9,000 écuyers et 20,000 sergents, s'étaient remis en route et avaient regagné la France ; mais, quand Geoffroy Villehardouin atteignit Troyes, il y trouva Thibault atteint d'une maladie mortelle.
Celle-ci n'empêcha pas les barons croisés, réunis à Gorbeil (mai 1201) pour ratifier les conventions passées à Venise, de le choisir pour général en chef de l'expédition ; mais il mourut peu de jours après (24 mai), non sans avoir chargé Renaud de Dampierre d'exécuter son vœu et de le représenter en Palestine. « Aucun « prince de son âge (22 ans), dit Geoffroy Villehardouin, n'avait été a plus chéri de ses vassaux, ni plus universellement de tous ».
On sait que, détournée de son but, la croisade aboutit au bouleversement de l'Empire grec, et qu'au profit de la maison de Villehardouin, elle devait, sous le nom de Principauté d'Achaïe et de Morée, créer en Grèce un État champenois^. Quant à Renaud de Dampierre, il fut fait prisonnier par les infidèles, mais il ne tarda pas, dit-on, à recouvrer sa liberté.
Du mariage de Thibault était née une fille, et quelques jours après la mort de son père, allait naître un fils, qui fut pour cette raison surnommé le Posthume, et que ses poésies ont fait appeler plus tard le Chansonnier.
' Elle fut fondée par un prince de la maison de Champagne, Guillaume de Champlitle, vicomte de Dijon, qui, au moment de rentrer en France, nomma pour son hailli Geoffroy de Villehardouin, neveu de l'historien, avec promesse de lui abandonner la souveraineté de la Morée, s'il demeurait absent plus d'une année, ce qui arriva. Ainsi la principauté d'Achaïe passa dans la famille du maréchal de Champagne.