‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départements (volume 2)Chapitre 65 sur 164 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

De Thibault IV à la réunion de la CJiampagne à la Couronne

§ P^ — Thibault IV, le Posthumr, le Juste, lr Grand,

LE Chansonnier, XV'' comte de Champagne.

I. Régence, do Blanche de Navarre (l'20l-1222). — Blanche se met avec son fils sous la protection durci, et prend ses mesures contre les prétentions des fliles de Henri H, surtout de Pliiiippine, dont Erard, duc de Brienne, convoitait et obtint la main. Pressé par les armes de Blanclie, Erard en appelle au jugement de la cour des Pairs. Comme il n'en poursuit pas moins les hostillités, et qu'il transgresse encela les dispositions du

quatri^me concile de Latran.le pape l'excommunie. Blanche, de son côté, le bat et le réduit h l'abandon doses prétentions sur la Champagne. — Elle marie son ûls, après avoir réuni à ses états le comté de Chaumont, et se retire à sa majorité.

II. De la majorité de Thibault à son avènement au trône de Navarre {l223-iê3i). — Thibault se brouille avec le roi, qu'on l'accuse d'avoir empoisonné. Il était entré dans une ligue contre la royauté absolue, mais aux premiers revers des barons rebelles, il se soumet. Vainement les barons tentent d'enlever Louis IX, vainement ils s'associent au roi d'Angleterre ; obligés de se rendre, ils se tournent contre Thibault, qui n'échappe à leurs coups que par la protection du jeune roi. Il les indispose de nouveau, en rompant son mariage avec la fj'le du duc de Bretagne, et ils pensent lui susciter de grands embarras en faisant venir de Chypre la fîlle aînée de Henri II ; mais les obstacles que rencontre Alix la décident à abandonner ses droits sur la Champagne, moyennant un certain revenu.

III. De Var'enement de Thibault au Irône ae Navarre à Vépoque de sa mort{12ôi-f2S3). — Appelé au trône de Navarre, Thibault ne tarde pas à allumer contre lui la colère du roi, en mariant sa fille avec le fils du duc de Bretagne. Contraint à la soumission, il se rend en Navarre, et à son retour s'apiirétc à partir pour la Terre-Sainte à la tôte d'une armée de croisés. Là, fatigué de lutter contre l'indiscipline des barons, Thibault n'a d'autre souci que d'assurer la paix du royaume de JerusaiCm ; ce qu ayant fait, il regagne la France. — II partage dès lors son temps entre la Navarre et la Champagne, entre l'administration de ses étuis et le culte de la po;5s:e.

Le premier soin de Blanche, dans l'abandon où la fin prématurée de Thibault laissait sa jeunesse, fut de se placer sous la protection du roi et du pape Innocent III, et d'assurer ses droits et ceux de ses enfants en faisant à Philippe-Auguste hommage du comté de

Champagne. Elle avait tout à craindre, en effet, des prétentions des deux filles de Henri II, ou du moins de la plus jeune, car Alix, l'aînée, en épousant (1208) le roi de Chypre, à qui son père l'avait promise, était désormais attachée à l'Orient ; mais un ambitieux pouvait convoiter la main de Philippine.

Aussi, tout en convenant avec le roi qu'il garderait auprès de lui Thibault jusqu'à sa treizième année (1214)^, et que le jeune comte n'aurait point à répondre en justice, avant sa majorité, aux réclamations qui pourraient s'élever au sujet de son héritage. Blanche n'omit pas de mettre en état les principales places de son domaine. Elle avait, entre autres, dès l'an 1204, fortifié le château doSainte- Menehould, qu'un échange entre Thibault III et le comte de Rethel avait fait entrer, en 1197, dans le comté de Champagne ; en 1210 elle construisit sur le plateau élevé et isolé de Montaimé une forteresse qui commandait au loin la plaine.

Ces précautions n'étaient pas superflues. Enflammé par l'exemple de la fortune de son cousin, Jean de Brienne, qui venait d'être couronné roi de Jérusalem (1210), Erard de Brienne avait rêvé la possession de Philippine, fondant sur cette alliance les plus brillantes espérances, et il s'était croisé pour pouvoir atteindre ses fins sans avoir à redouter aucune entreprise sur sa personne ou sur ses biens.

En vain Blanche le fit-elle un instant arrêter à Marseille comme voleur, en vain obtint-elle du pape des bulles qui, pour cause de parenté, interdisaient le mariage projeté sous peine d'excommunication, Erard n'en épousa pas moins Philippine le 12 mars 1215, et repartit presque aussitôt après pour la France. Mais les agents de Blanche ne le perdaient pas de vue : arrêté à Gênes, il est retenu près de cinq mois en captivité, parvient à s'évader, est ressaisi au Puy, puis, bientôt relâché, il arrive enfin en Champagne, au commencement de 1216.

Blanche était alors en possession de son fils, dont le roi avait reçu l'hommage, ainsi que l'archevêque de Reims et les évêques de Langres, de Châlons, d'Auxcrre et d'Autun, ses suzerains à des titres divers. Elle n'avait pas manqué de provoquer celui des

^ Le jeune prince prêle, cette ainiée-lùinênie, rhommage lige ù Philippe- Auguste. Arch. nat. i. CLXIX, 13.

vassaux du jeune comte, et elle avait obtenu de Philippe la promesse, sanctionnée par le pape, de ne point laisser attaquer Thibault pendant sa minorité.

Erard, de son côté, s'était assuré le concours de Thibault I, duc de Lorraine, en lui abandonnant une partie de la Champagne, et il croyait pouvoir compter sur celui de l'empereur d'Allemagne, Othon IV, ce vaincu de la célèbre journée de Bouvtnes (1214),où la chevalerie champenoise avait été si brillamment représentée, où l'un des vassaux de Blanche, Hugues de Mareuil, avait fait prisonnier Ferrand, comte de Flandre. Mais Othon devait être tenu en échec par Frédéric II, roi des Romains, son concurrent à l'Empire, et le duc de Lorraine par Henri II, comte de Bar.

Les hostilités une fois ouvertes (1216), Blanche va droit au château de Noyers (Yonne), où résidait son adversaire, et elle en pressait vigoureusement le siège, quand Erard pria le roi d'accepter son hommage. C'était un appel au tribunal suprême de l'Etat : Philippe cita les parties à y comparaître, et l'affaire s'y présenta au mois de juillet 1216, dans l'assemblée solennelle de Melun.

C'est ici que se manifeste sûrement pour la première fois la dignité àcXdi pairie de France. Les pairs, soit comme jurés ou témoins, soit comme vassaux, remontaient aux premiers temps de la monarchie ou de la féodalité. Le nombre des vassaux était, naturellement indéterminé, mais celui des jurés était ordinairement de douze, comme nous l'apprend Hincmar. On peut croire que ce nombre, inspiré sans doute par le souvenir religieux des douze apôtres de Jésus-Christ, n'agit pas moins que les traditions romanesques de Charlomagne et de ses douze pairs sur l'esprit de nos rois, pour les amener à réduire et à fixer à douze le nombre des vassaux immédiats de la couronne ou des pairs de France chargés de représenter pour ainsi dire le royaume au sacre du souverain.

Des nouveaux pairs, six, cinq ecclésiastiques etun laïque, faisaient partie de l'assemblée de Melun, qui réunissait dix-huit juges : les pairs ecclésiastiques étaient l'archevêque de Reims et les évêques de Châlons, de Langres ', de Beauvais et de Noyon ; le pair laïque,

* Gauthier, évcquc do Langres, avait acquis, en H79, ce comté du duc de Bourgogne Hugues III, son neveu, en remboursement d'une somme considérable due à son église. Louis VII l'érigca en duché.

Eudes, duc de Bourgogne. La cour ayant admis, sur la demande de Blanche, qu'on ne pouvait toucher au fond de la question avant la majorité de Thibault, Erard déclara qu'il se soumettait à la sentence. Mais, sans souci de sa parole, il reprit bientôt les armes.

La guerre ne fut de sa part qu'un affreux brigandage. « Erard », écrit le duc de Bourgogne au pape Honorius, « vient d'entrer dans « la terre du comte de Champagne : il a mis le feu à plusieurs « villages, il a dépouillé sur les grands chemins des marchands qui « se rendaient aux foires, et il ne cesse de dévaster le pays. S'il « n'est porté au mal un prompt et énergique remède, il deviendra a difficile de secourir la Terre-Sainte ; car cette guerre de Cham- « pagne ne présente pas seulement un intérêt local,... mais elle a touche plus de personnes qu'on ne croit. »

Le 4'' concile de Latran (1215) avait, en effet, prescrit une croisade, et, pour y encourager la noblesse, il avait ordonné que pendant quatre ans toute hostilité serait suspendue entre les princes chrétiens. Honorius répondit donc à l'appel du duc de Bourgogne, en enjoignant aux prélats de France de contraindre Erard par les censures ecclésiastiques à respecter la trêve (mai 1217) ; puis, comme les évêques d'Auxerrc et de Troyes hésitaient à agir, il lança lui-même l'excommunication contre Erard, Philippine et leurs alliés (1218), avec ordre de la publier, le dimanche et les jours de fête, les cierges allumés et au son de toutes les cloches.

Il fallut se rendre ; mais Erard n'entendit déposer les armes que pour le temps du carême. Ce temps expiré, comme une imprudente attaque du duc de Lorraine, Thibault I«% contre la ville de Mosheim (Alsace) avait attiré sur celui-ci la colère de Frédéric II, qui vint assiéger son vassal rebelle dans le château d'Amance (Meurthe), Blanche et le duc de Bourgogne accoururent avec le comte de Barle-Duc, brûlèrent en passant la ville de Nancy, et, unissant leur s forces à celles de Frédéric, contraignirent le duc à la soumission (l^"" juin). Thibault I'''" abandonnait Amance à son suzerain et se reconnaissait l'homme-lige du comte de Champagne.

Tranquille de ce côté, et après avoir jeté au-dessus d'Andelot (1218) les fondements d'un poste avancé (château de Alontéclair), Blanche se tourne contre Erard, le bat en deux rencontres et s'empare du château de Joinville, dont le seigneur, Simon, sénéchal de Champagne, lui remet pour gage de sa fidélité son fils aîné,

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Geoffroy; elle livre ensuite Sermaize aux flammes, prend et dépouille de ses biens Gilles de Saint-Jean-sur-ïourbe.

A la vue de ces désastres, Erard juge prudent de se soumettre à la décision du concile de Latran, et conclut avec Blanche (8 juillet 1218) une trêve de quatre ans, qui le remet en possession des biens que la comtesse avait saisis. Puis, voyant se détacher de sa cause ses partisans séduits par les libéralités de Blanche, il se décide à demander la levée de l'excommunication qui pesait sur lui. Mais il fallait avant tout réparer le dommage fait au comte de Champagne (8 juillet 1219). Ce jugement était dur : Erard essaie vainement de s'y soustraire. Enfin, impatient de sortir de la périlleuse situation où il s'était engagé, il prend la résolution de conclure avec Blanche, non moins impatiente de terminer cette affaire, un traité par lequel la comtesse le tenait quitte de toute réparation, et, moyennant l'abandon de ses prétentions sur la Champagne, lui assurait, outre une somme de quatre mille livres (400,000 fr.) une fois payée, une rente de 1.200 livres (120,000 fr.) conversible en immeubles d'un égal revenu (2 novembre 1221).

Blanche avait par sa vigueur et son habileté sauvé l'héritage de son fils : elle voulut encore l'agrandir en faisant épousera Thibault la veuve du duc de Lorraine, Gertrude, comtesse de Metz et de Dabo (mai 1220), qui apportait en mariage les chàtellenies de Nancy et de Gondreville. En même temps, Mathieu, le nouveau duc de Lorraine, pour prix de divers services, reconnaissait tenir en fief de la comtesse Blanche et de Thibault, son fils, les ville et châtellenie de Neufchâteau avec leurs dépendances, Frouard, Châtenay. Ces avantages indisposèrent contre la comtesse l'empereur Frédéric II, qui se plaignit au pape Honorius de n'avoir point été consulté sur le fait du mariage, et de voir un étranger envahir les biens de l'Empire. Moins de deux ans après, sous prétexte de parenté, l'union de Thibault et de Gertrude était rompue, et Thibault épousait Agnès de Beaujeu, nièce d'Isabelle de Hainaut, mère de Louis VIII ; mais il demeurait en possession de Neufchâteau. Blanche avait d'ailleurs, en 1202, par suite de la mort de Milon, uni définitivement à la Champagne le comté de Chaiimont, dont ce seigneur, en partant une seconde fois pour la Terre-Sainte, lui avait confirmé l'abandon conditionnel fait à Henri II.

Le jeune comte était arrivé à sa majorité, et Blanche allait lui

abandonner le gouvernement de ses états, pour donner ses soins exclusifs à la prospérité de son douaire, et se livrer aux goûts littéraires qui la distinguaient, non moins que ses talents administratifs et sa vertu. Elle vécut ainsi jusqu'en 1229.

Laguerre allumée, en 1209, contre les Albigeois, sévissait depuis neuf ans, quand vint tomber sous les murs de Toulouse (2o juin 1218) Simon de Montfort, chef de la croisade. Les yeux s'étaient alors tournés vers Thibault, le désignant pour le successeur de ce vaillant guerrier. Consulté par Blanche, Philippe-Auguste s'était montré touché de Vintérêt et de l'honneur du jeune comte : « Si « vos gens et votre conseil en sont d'avis, avait-il dit, il ne nous ce déplaît point que vous vous engagiez dans cette affaire : l'impor- « tant est que vous soyez toujours prêt à nous rendre immédiate- « ment, quand nous le voudrons, le service féodal auquel nous « avons droit ». Ainsi averti, Thibault s'abstint, et ce fut le fils du roi qui, sur l'ordre paternel, prit le commandement de l'expédition (1219).

11 échoua ; mais, lorsque la mort de Philippe-Auguste l'eut appelé au trône (14 juillet 1223), Louis VIII songea à descendre de nouveau dans le midi.

Dès le 6 août 1223, il s'était fait sacrer à Reims par l'archevêque Guillaume de Joinville, et son couronnement avait été célébré, surtout à Paris, avec d'autant plus de pompe qu'il était, depuis l'avènement de la dynastie capétienne, le premier qui se fit d'un roi régnant. Mais les frais n'en avaient pas été moins lourds pour Guillaume : ce fut l'origine de longues contestations entre les archevêques et les habitants de Reims.

Trois années s'étaient écoulées depuis le sacre de Thibault, quand Louis vint assiéger Avignon (6 juin 1226). Thibault l'accompagnait et ne lui épargnait point ses services. Mais, comme il était là depuis un peu plus de six semaines, le comte se présente un jour devant lui et lui demande la permission de se retirer, ses 40 jours de service obligatoire étant expirés. Louis entend le retenir, et Thibault résistant : « Je jure, s'écria le roi courroucé, que, si vous partez ainsi,

« j'irai porter l'incendie dans tout votre comté. » Mais, sans s'inquiéter de ces menaces, le comte, trois jours après, s'échappa furtivement du camp au milieu de la nuit, et galopa vers le nord, laissant là ses chevaliers, qui le lendemain partirent à leur tour, non sans être honnis de la valetaille.

Cette retraite et l'empressement que mit Thibault à faire réparer les murs et les autres défenses de ses villes et de ses châteaux, éveillèrent contre lui les soupçons les plus injurieux, et quand, trois mois après, le roi rentrant dans ses états avec une armée bien réduite vint à succomber, à Montpellier, aux atteintes de l'épidémie qui l'avait décimée, on ne manqua pas de dire qu'il était mort d'un poison que lui avait donné le comte. Thibault se vengea de l'accusation par une satire contre les guerres de religion et les clercs qui les prêchaient. Mais cette satire môme n'était pas faite pour calmer la haine de ses ennemis, et elle semblait plus propre à confirmer les défiances ' qu'à les dissiper ou à les atténuer, car le poète n'y omettait pas le souvenir de sa dame, et ses détracteurs, oiseaux ayant venin au bec, voulaient que celle-ci ne fût pas autre que la reine, la veuve de Louis Vlil.

La vérité est que, impatients du joug royal qu'ils trouvaient trop dur, les barons étaient disposés à le secouer, et que les principaux d'entre eux étaient entrés dans une ligue ourdie par Thibault, en vue de mettre un frein aux usurpations de la royauté. La minorité de Louis IX semblait très propre à les encourager. « Mais ce prince « avait pour mère Blanche de Castille, femme tendre et énergique, « pieuse et distinguée, magnanime et dévouée, dont la vie atteste « ce que le christianisme et la chevalerie avaient fait du cœur et de « la tête des femmes ^. » Blanche n'attendit pas l'attaque, et avant la fin de l'hiver elle alla droit à la Bretagne, qu'il importait d'isoler de l'Angleterre. Sa marche fut si prompte, son action si vigoureuse

' Ces défiances furent cause qu'on lui interdit d'assister au sacre de Louis IX (29 noveniI}re ït^^lQ). La comtesse de Champagne seule y fut présente et y disputa à la comtesse de Flandre, en l'absence de leurs maris, l'honneur de porter l'épée royale ; pour les mettre d'accord, celleci fut donnée au comte de Bourgogne. (Philippe Mouskes, V. 27, 707, ap. Le Nain de Tillemont, Hist. de saint Louis, t. 1'='', p. 434, éd. de la Société de l'Histoire de France).

^ Hist. de France par Lavallée, p. 406.

208 LA CHAMPAGNE FEODALE 1222-1234.

que les rebelles en furent déconcertés, et que les comtes de Champagne cl de Bar crurent prudent de se rendre et de faire hommage à Louis IX (1227).

La défection de ces seigneurs devait entraîner la soumission des autres ; mais ceux-ci ne pardonnèrent point à Thibault sa conduite. Ils sentaient qu'ils avaient été sacrifiés à la passion que la reinemère commençait à lui inspirer, et que cette princesse, dont il exaltait la beauté dans des vers pleins de tendresse, mais qui était trop vertueuse pour répondre à son amour, trop sage pour songer à épouser à quarante-et-un ans un jeune seigneur de vingt-sept ans, serait assez habile pour faire servir aux intérêts de son fils l'empire qu'elle paraissait avoir pris sur le cœur de Thibault. Dès lors, jugeant qu'il fallait soustraire Louis à la tutelle de sa mère pour le confier à son oncle, Philippe, comte de Boulogne, ils tentèrent de surprendre le roi dans une de ses promenades aux environs d'Orléans ; mais le jeune prince, averti, eut le temps de se jeter dans le château de Montlhéry (1228), où vint le chercher la milice parisienne.

Ils ne furent pas plus heureux dans une nouvelle prise d'armes à laquelle ils avaient associé le roi d'Angleterre : Louis IX montra en particulier au duc de Bretagne que la couronne n'était pas trop lourde pour son âge, et les Anglais, à la vue des succès de l'armée royale, se hâtèrent de repasser le détroit.

En même temps la guerre des Albigeois se terminait à l'avantage de Louis (janvier 1229) ; le pouvoir royal sortait de cette double lutte avec une force et un prestige nouveaux.

La médiation de Thibault n'avait point été étrangère au succès des négociations qui terminèrent la guerre des Albigeois, et dans la coalition seigneuriale de 1228, infidèle au mot d'ordre des rebelles de n'avoir chacun avec soi que deux chevaliers, quand Louis apellerait ses barons à repousser l'invasion anglaise, le comte s'était présenté à la tête de 300 lances. Impuissants contre Louis et furieux des trahisons de Thibault, les barons se tournèrent contre celui-ci, et parvinrent à entraîner dans leur alliance le duc de Bourgogne et le comte de Bar, autrefois ses amis. Ils répandaient contre lui l'accusation d'avoir empoisonné Louis VIll et usurpé sur Alix, reine de Chypre, le comté de Champagne. Ils se flattaient d'ailleurs de ne rencontrer aucune résistance dans la noblesse champenoise,

à leur avis mécontente des attentions du comte pour ses bourgeois et ses paysans.

Quant à Thibault, il n'avait d'autres alliés que le duc de Lorraine, ennemi naturel du comte de Bar, et le comte de Flandre, Fcrrand, que la reconnaissance attachait à la cour ; car la reine l'avait rendu, après douze ans de captivité, à ses états et à sa femme, au moment où Pierre Mauclerc, duc de Bretagne, les convoitait. Mais Thibault pouvait surtout compter sur l'appui du roi et sur le dévouement de son peuple. Réunis à Tonnerre, les barons se dirigèrent de là sur Troyes par Saint-Florentin, Ghaource, incendiant les villes, les châteaux et les villages. Gomme ils assiégeaient Bar-sur-Seine ^, Louis IX vint avec sa mère jusqu'à Troyes, et par prières et par menaces les décida à se retirer. Mais ils ne voulurent accorder qu'une trêve (octobre 1229).

Thibault en profita pour se fortifier tant au sud de la Marne, où il compléta les défenses de Provins et mit une garnison au Mont- Aimé, qu'au nord de la rivière, où il coupa le pont de Binson et remit la garde de Fismes au sire de Tréloup. Les alliés, de leur côté, réunissaient àBraine de grandes compagnies, et s'apprêtaient à « dompter si bien l'orgueil des champenois qu'il n'y eût pas de « roi qui pût les relever ».

Enfin, tandis que Hugues IV, duc de Bourgogne, s'avançait sur Troyes par le sud, brûlant, dévastant tout sur son passage, le gros des alliés marcha sur Fismes ; ils en firent inutilement le siège. Arrivés au pont de Binson, ils le trouvèrent si bien défendu qu'ils durent remonter la Marne, pour la passer au gué de Reuil. De là, pillant Damery, brûlant Epernay, saccageant Vertus et traversant Sézanne, que le comte avait livrée aux flammes, ils gagnent Provins où Thibault les attendait avec ses troupes. Une bataille s'engagea, et les Ghampenois, qui se croyaient les premiers guerriers du monde, y furent défaits. Thibault, ne songeant qu'à fuir, laissa là les débris de son armée pour aller presser l'intervention du roi de France.

^ Cinq ans plus tard (1234.), « Thiébaus, comte deChampaigne et de Brie, cuens palatins », affranchit les habitants de cette ville, qui, venue à la couronne par le mariage de Jeanne avec Philippe le Bel, y demeura unie jusqu'à ce ([ue le roi Charles VII la transp nia au duc de Bourgogne par le traité d'Arras. [Collect. de Champagne, t. II.)

210 LA CHAMPAGNE FEODALE 1232-123/..

Pendant ce temps les vainqueurs poursuivaient leur marche vers la capitale du comté, et les habitants de ïroyes, menacés d'un siège, appelaient à leur aide (août 1230) Simon de Joinville, le père de notre chroniqueur. Déjà la ville était cernée, quand se présenta Louis, accompagné d'une force imposante. Il fit signifier aux barons de se retirer ; mais eux prièrent le roi de les laisser vider leur querelle avec Thibault, et comme il rejetait cette offre, ils lui demandèrent de juger le procès de la reine de Chypre contre le comte : « Je n'écouterai rien, répondit le prince, et ne souffrirai « môme pas que le comte entende à aucun accommodement que « vous n'ayez évacué la Champagne. » Ce langage les intimida, et comme, à leur grand dépit, le comte de Boulogne se retira de leur alliance pour ne point résister à l'ordre du roi, son neveu, ils quittèrent le territoire champenois, non sans avoir incendié Fismes.

Bientôt ils firent leur paix (septembre 1230) avec Thibault, et le comte ayant perdu, moins d'un an après (11 juillet 1231), Agnès de Beaujeu, sa seconde femme, songea à épouser la fille de Pierre Mauclerc, duc de Bretagne. Déjà la fiancée était arrivée à l'abbaye de Valsecret, près de Château-Thierry, en compagnie de son père et des plus hauts barons du royaume ; Thibault, de son côté, quittait Château-Thierry pour Valsecret, où allait se célébrer l'union, quand un envoyé vint lui signifier l'opposition du roi, le menaçant, s'il passait outre, de la confiscation de ses biens ; « car vous savez », ajouta l'envoyé, « que nul en ce monde n'a fait plus de mal au roi que « le duc de Bretagne. » En présence de cette opposition, Thibault rentra à Château-Thierry, et le mariage fut rompu (1232). Trois mois après (22 septembre), le comte épousait Marguerite de Bourbon.

Cet affront ne pouvait que raviver les haines. Les barons crurent le venger en faisant venir la reine de Chypre en France, où elle arriva dans les premiers jours de 1233. Mais elle trouva l'autorité ecclésiastique liguée contre elle : le pape Grégoire IX faisait défense aux seigneurs de la reconnaître, la menaçait elle-même d'excommunication, si elle intentait au comte un procès, étendant la menace à ceux qui recevraient ou prétendraient juger la plainte ; finalement il l'assigna à comparaître en cour de Rome le 3 février

Pendant ce temps, Thibault réunissait à Montéclair ses vassaux,

et s'apprêtait à faire face à l'orage. Renier, seigneur de Nogent-en- Bassigny, n'avait point répondu à son appel : le comte vint, au mois d'août 1233, l'assiéger dans son château, et s'étant emparé de celuici, il le réunit à son domaine ^

En cet état de choses, Alix jugea prudent d'accepter les offres que lui fit faire le comte, et moyennant le paiement immédiat d'une somme de 40,000 livres, joint à la promesse d'une rente annuelle de 2,000, elle abandonna tous ses droits sur le comté (septembre 1234). Pour acquitter la première somme, les représentants de Thibault vendirent au roi ses comtés de Blois, de Chartr(!s et de Sancerre, ainsi que la vicomte de Ghâteaudun. Quant à la rente, elle fut garantie par des immeubles d'un égal revenu. Après quoi, Alix regagna l'Orient (novembre 1235).

Quand la reine de Chypre quitta la France, il y avait dix-huit mois que Thibault avait joint à son titre de comte de Champagne celui de roi de Navarre. Sanche VII, son beau-frère, était mort le 7 avril 1234, et les états de Navarre s'étaient empressés de lui offrir la couronne. Accouru à leurs vœux, il avait fait à Pampelune, le 5 mai suivant, son entrée solennelle au milieu des acclamations enthousiastes du peuple, et trois jours après il avait été proclamé roi dans la cathédrale.

Après avoir passé le reste de l'année au milieu de ses nouveaux sujets, qu'il charmait par son esprit et son affabilité, il revint en France, où il apprit avec autant de plaisir la fin de ses démêlés avec Alix, qu'il reçut avec peine la nouvelle du sacrifice de ses comtés. 11 pensa obtenir du roi l'annulation du traité qui les lui avait abandonnés, et lui fit exprimer le vœu de les recouvrer en remboursement des 40,000 livres que Louis IX lui avait avancées ; mais celui-ci demeura sourd à ses ouvertures. Mécontent de son refus,

' Nogent-en-Bassigny est aujourd'lnii connu sons le nom de Nogent-le- Roi.

Thibault se ligue alors avec Pierre Mauclerc, et sans avoir consulté le roi, son suzerain, donne au fils du duc la main de sa fille Blanche. A la nouvelle de ce mariage, célébré à Château-Thierry, le 15 août 123G, au mépris de tous ses droits, le roi convoque ses vassaux et se met en campagne. Une bataille semblait imminente, quand Thibault, manquant de résolution, au lieu de combattre, fit demander la paix.

Le roi, justement offensé de la conduite du comte, résistait ; il ne fallut pas moins que les instances de Blanche, l'intervention du pape Grégoire IX et les intérêts de la chrétienté menacés en Palestine, pour incliner son cœur à l'indulgence. Il fut convenu que Thibault renoncerait aux comtés, et que ce prince, à qui le traité de paix de 1230 avait imposé l'obligation de se croiser, et qui spontanément avait, en 1234, répondu à l'appel de la papauté en prenant la croix, partirait pour la Terre-Sainte : à ces conditions il jouirait de la paix et de l'amitié du roi (1236). On rapporte qu'à la conclusion définitive du traité, dans une entrevue qu'il eut avec Blanche, et où la reine lui reprocha doucement son ingratitude, Thibault, tout ému et tout interdit de la grande beauté de la sage princesse, lui répondit : « Je vous le jure, Madame, mon cœur, ma personne et « ma terre sont à vous ; je ferai toujours avec plaisir tout ce qui « pourra vous être agréable ; jamais, s'il plait à Dieu, je n'agirai « contre vous. » La paix ainsi faite, il crut pouvoir se rendre à la cour, mais la façon injurieuse dont il fut traité par les gens du comte d'Artois, Robert, frère puîné de Louis IX, qui lui jetèrent au visage un fromage mou et coupèrent la queue de son cheval, le décida à quitter Paris pour se rendre en Navarre.

Il resta là près de deux ans ; après quoi, de retour en Champagne (1238), il s'apprêta à partir pour la Terre-Sainte, à la grande salisfaction du pape, qui mit sa famille et ses états sous la protection du Saint-Siège. Il y avait alors en France, en qualité d'inquisiteur général, un moine dominicain, nommé Robert, homme fort dur et fort cruel, que l'iniquité de son ardeur devait plus tard faire révoquer par le pape et condamner à une prison perpétuelle. 11 avait fait arrêter à plusieurs reprises un certain nombre d'hérétiques de diverses provinces : au moment où Thibault allait partir (mai 123!)), ii fit paraître ceux du voisinage devant un tribunal qui siégeait au Mont-Aimé, et 183 hommes et femmes, convaincus d'hérésie, furent

condamnes au l'eu'. Ce terrible holocauste, bien propre, dit un contemporain, à calmer le courroux du Seigneur, ne pouvait manquer d'attirer un grand nombre de spectateurs : on en compta, diton, près de 700,000, parmi lesquels on remarquait, avec plusieurs seigneurs de la Champagne, Thibault, ce même comte Thibault qui avait autrefois condamné les persécuteurs des Albigeois (13 mai 1239).

L'exécution terminée, il ne tarda pas à se mettre en route pour la Palestine, en compagnie d'un certain nombre do barons. Ils étaient arrivés à Lyon, quand un envoyé du pape vint les inviter à retourner chacun chez soi : Grégoire IX avait appris leur dessein de prendre pour chef Frédéric II, et le pontife trouvait profondément regrettable ce choix d'un prince excommunié, de l'ennemi le plus acharné du Saint-Siège. Le mécontentement était grand parmi les croisés, et l'envoyé eût pu en ressentir les effets, si, sur ces entrefaites, ils n'avaient reçu une lettre de Frédéric, s'excusant de ne pouvoir s'éloigner à cause de sa rupture avec le pape et de la guerre qu'il avait à soutenir contre les Lombards. Dès lors, toute opposition de Grégoire s'évanouissant, les croisés mirent à leur tète le comte Thibault et allèrent s'embarquer à Marseille pour la ville d'Acre.

Thibault, qui était un brillant chevalier, n'avait pas les qualités d'un commandant d'armée. Impuissant à dominer l'indiscipline des barons, il ne fut guère occupé que d'en réparer les désastreux effets ; aussi, après avoir, par ses négociations avec le nouveau sultan d'Egypte, Maleck-Saleh, assuré la paix du royaume de Jérusalem, et fait son pèlerinage au tombeau de Jésus-Christ, il n'eut rien de plus pressé que de repartir pour la France (septembre 1240).

' Les malheureux expièrent leurs erreurs à l'endroit même, où un siècle auparavant, avait pris racine rhérésie d'un certain Fortunat, venu d'Afrique (Dollingcr, Beitrag zur sektengeschicte des 7mUelalters, Mûnchen, 1890, p. 61 et 100), laquelle se répandit ensuite vers le nord jusqu'à la mer.

« Le Mont-Aimê, dit M. d'Arbois de Jubainville (t. IV, première partie, p. 297, n. a), semble avoir été, jusqu'au commencement du xni^ siècle, inlialtité comme il l'est aujourd'liui. La première construction qui paraît y avoir été élevée est le château des comtes de Champagne, qui remonte à Vannée 1210 » (V. ci-dessus, p. 202).

214 LA CHAMPAGNE FEODALE i:34l253.

A partir de ce moment, il partage son temps entre la Champagne et SCS états de Navarre. Ici surgissent, en 1246, entre le souverain et l'évéque de Pampelune de graves difficultés, qui attirent sur la personne du prince les foudres du prélat, et sur le diocèse l'interdit. Thibault en appelle au pape Innocent iV, qui résidait alors à Lyon, et finit par obtenir une bulle qui le rétablit en grâce avec l'autorité ecclésiastique (1" novembre 1250).

Ainsi rendu à la paix et à la poésie, il chantait alternativement la Dame des ciex et les amours de la terre, quand la reine Blanche vint à décéder (l^"" décembre 1252). Thibault ne devait pas lui survivre longtemps : étant retourné en Navarre, il y mourut, le 14 juillet 1253, dans le palais épiscopal de Pampelune, et fut enterré dans la cathédrale.

Prince d'un cœur généreux et magnanime, mais d'un esprit plus brillant que solide, et d'un caractère inconstant et léger, si, dans la première partie de son règne, il eut la faiblesse de s'associer aux projets ambitieux de la noblesse et de conspirer contre une femme, contre un roi mineur, il sut du moins ensuite mettre à profit le temps d'expier les égarements de sa jeunesse, et il eut le courage de demander publiquement à Dieu, à son hiau dons sire, merci de ses viex péchies.

Il avait eu de sa seconde femme une fille, Blanche, qui épousa Jean, fils de Pierre Mauclerc, duc de Bretagne, et de la troisième, Marguerite de Bourbon, quatre fils et trois filles. De ses quatre fils, Thibault, Pierre, Henri et Guillaume, le premier et le troisième devaient lui succéder ; le second mourut de bonne heure avec le titre de comte de Muruzabal, et le quatrième entra dans la carrière ecclésiastique. De ses trois filles, Marguerite épousa le fils de Mathieu, duc de Lorraine ; Béatrix, le duc de Bourgogne, Hugues IV ; Eléonore mourut jeune et sans alliance.

§ IL — Troubles de Reims sous les archevêques Albéric, Hemri de Braine et Juhel.

Pendant la période de temps qu'avail duré le règne de Thibault IV, dix ans après que Guillaume de Champagne eut fondé l'hôpital

Saint-Aiitojnc ', de graves événements s'étaient passés dans la cité Rémoise. En 1211, la cathédrale, dont les colonnes et la voûte étaient sans doute de bois, comme celles des églises cathédrales de Chartres, de Laon, d'Auxerre et d'Amiens, qui éprouvèrent le même sort, avait été entièrement détruite par un incendie. Mais de ses cendres elle devait renaître plus belle qu'auparavant et devenir pour les âges futurs un sujet d'admiration. L'archevêque Albéric, qui avait eu la douleur de la perdre, eut la«alisfaction de jeter les fondements du nouvel édifice, où trente ans après (1241), la veille de la Nativité de la sainte Vierge, le chapitre commençait à célébrer l'office. Moins d'un siècle auparavant (1145), on avait vu tout un peuple concourir à l'érection de la cathédrale de Chartres, et les grands de la terre confondus avec les petits, les hommes avec les femmes, traîner jusqu'à la future demeure du Christ, et dans un silence qu'interrompait seule la prière, des chariots chargés des matériaux et des vivres nécessaires aux ouvriers. Cette fois ce fut l'argent et non les sueurs des fidèles, qui servit à l'érection de la cathédrale de Reims : les quêtes s'étendirent aux diocèses suffragants de l'église métropolitaine, et le 6 mars 1251, Innocent IV sollicitait encore en faveur de celle-ci la libéralité des évoques de. ces diocèses "^.

Dans le temps même où Reims perdait sa cathédrale, les éche-

' V. ci-dessus, p. 197.

2 On avait jusqu'ici attribué cet édifice à Robert de Coucy ; des recherches nouvelles ont p'ërmisàM. Déniaisons, archiviste de la ville de Reims, de démontrer que les vrais auteurs de ce monument sont Jean le Loup, Jean d'Orbais, Bernard de Soissons et Gaucher de Reims, qu'il croit pouvoir ranger dans l'ordre chronologique suivant : Jean d'Orbais (1211-1231), Jean le Loup (1231-1247), Gaucher de Reims ^1247-1233), Bernard de Soissons (1253-1290). Ces noms étaient inscrits dans le labyrinthe de la cathédrale, qui fut détruit au xviu" siècle ; mais le chanoine Coquaull les avait conservés dans des notes manuscrites que possède la bibliothèque de la ville. Les trois derniers étaient du reste déjà connus par les trois figures du labyrinthe représenté sur le pavé de la nef de la basilique : notre première édition les signalait en note à la page 203, d'après Lacour et Marlot.M. Dcmaisons a rendu à la science le service d'y ajouter cchii de Jean d'OrJjais, (|ui aurait conçu le plan de la cathédrale, et de prouver que Robert de Coucy n'a pris aucune part à celui-ci .

216 TROULES A REIMS. 12111243.

vins rémois étaient aux prises avec Albéric, qui, peu conl'iant dans la fidélité du peuple, entendait avoir seul la garde de la ville, et exigeait que les clefs des portes lui fussent remises. Ils en appelèrent vainement au roi : Philippe-Auguste les condamna, en termes qui ne souffraient point de réplique (novembre 1211)', et saint Louis devait confirmer la sentence le 25 mars 1258, en leur interdisant de faire entre eux aucune alliance (alianciam), et en commandant aux échevins de rechercher et de détruire les cspr ingales et autres armes de guerre qui pouvaient avoir été faites '''.

Albéric, que ses inclinations martiales autant que pieuses allaient emporter vers la Terre-Sainte, crut pouvoir alors charger du commandement de la place Milon de Nanteuil, évèque élu de Beauvais et prévôt de la cathédrale. Gomme Milon hésitait à accepter cette charge, les échevins s'adressèrent au pape pour qu'il l'y autorisât : « Nous sommes placés, lui dirent-ils, sur les frontières du royaume (( et de l'Empire, et également pillés par nos voisins et par l'étran- « ger. Tenus comme bloqués dans nos murs, nous n'osons en sortir, « pour vaquer à nos affaires, sans risquer d'être maltraités, dé- « pouillés et taxés à de grosses rançons. Daignez ratifier le choix de « notre vénérable archevêque. » Honorius III acquiesça à leur prière.

Cette situation devait enhardir Henri de Brainc à saisir la première occasion qui s'offrirait de réduire la bourgeoisie à une entière obéissance. Elle ne tarda pas à se présenter. Des nécessités pressantes ayant amené la ville à faire sur elle-même un emprunt, Henri prétendit, en qualité de suzerain, et conformément au droit féodal, en revendiquer une partie; mais les habitants de Reims ne se considéraient point comme les vassaux des archevêques, et comme s'il pressentait des résistances, en même temps qu'il demandait, Henri, par de nouvelles fortifications ajoutées au château de Porte-Mars ^, se mettait en mesure d'exiger.

Les citoyens ne lui en donnèrent pas le temps. Ils s'étaient adressés à saint Louis, et le roi les avait autorisés à se défendre contre les surprises de l'archevêque ; ils se jettent donc sur les

* Arch. admin., 1. I, 2'' parlio, p. 480.

2 Id. ibid., p. 776.

3 Qu'on croit avoir été l'œuvre de ilcuri de France.

121I-124U. TROUBLES A HEIMS. 217

ouvriers, s'emparent des matériaux, dont ils se font un rempart et des armes, refoulent la garnison du château, qui perd dans la mêlée le maréchal de l'archevêque ; puis, courant aux églises, ils en tirent les machines de guerre qu'on y avait abritées, et entreprennent le siège de la forteresse, en même temps qu'ils enlèvent les pavés des rues, les tombes des cimetières et les pierres destinées à la construction de la cathédrale, pour resserrer par une solide muraille, l'enceinte de la place (29 novembre 1233).

Le chapitre intervient alors en médiateur ; mais se transformant bientôt en juge, avec l'autorisation du pape, il ose citer les échevins à son tribunal. Cet acte porte au comble la fureur du peuple, et les chanoines, pour qui il n'y a plus de sécurité dans la ville, contraints de la quitter, se retirent tout tremblants à Courville et à Cormicy, où ils devaient demeurer comme exilés deux ans et deux mois. La bourgeoisie triomphait, mais le château de Porte- Mars tenait toujours bon, l'archevêque en appelait au Saint-Siège, et le chapitre faisait connaître au pape qu'il n'avait jamais été consulté sur la constitution de Guillaume de Champagne. Bientôt, après avoir chargé l'évêqucde Senlis et les abbés d'Ignyetde Saint- Remi d'intéresser le roi à la cause de l'Eglise de Reims (4 avril 1235), l'archidiacre et le doyen de Châlons d'assigner à leur tribunal les échevins (18 mai), Grégoire IX envoyait au doyen de Paris et à un chanoine de Langres (11 octobre) l'ordre de lancer contre les Rémois la sentence d'excommunication, de la publier dans la province de Reims au son des cloches et les cierges allumés, et de la renouveler tous les dimanches et fêtes avec les mêmes cérémonies.

En même temps, Henri de Brainc réunissait à Saint-Quentin un concile provincial, qui demandait au roi de faire justice à l'archevêque, sans l'obliger à plaider devant les juges royaux contre des excommuniés (23 juillet 1235). Peu après, un second concile, tenu à Compiègne, menaçait Louis IX lui-même de mettre ses terres en interdit, s'il ne se hâtait de réparer les maux de l'Église de Reims (5 août) ; puis, comme Louis temporisait encore, un troisième concile réuni à Senlis (14 novembre) jetait l'interdit sur les domaines que possédait le roi dans la province de Reims, déclarant d'avance excommunié tout évêque qui ne ferait pas observer la sentence à partir du lendemain de la Saint-André.

L'affaire prenait un caractère sérieux, et le roi, qui n'avait pas été

fâché de voir l'impérieux archevêque un moment humilié par ses bourgeois, commençait à redouter avec d'autant plus de raison les suites de ce différend, que le pape citait les échevins en cour de Rome pour répondre aux plaintes du chapitre, qui demandait l'annulation de tout ce qu'avait fait Guillaume, attendu que cela avait été fait contre tout droit, sans l'assentiment du chapitre, et au détriment de l'Eglise (11 janvier 1236).

Louis se décida donc à faire justice ; il remit l'archevêque en possession paisible de sa forteresse, commanda la destruction des ouvrages qui la resserraient, ordonna aux citoyens d'aller plaider au château et les condamna à une amende de dix mille livres parisis^ Henri aurait voulu déplus que la sentence royale privât les échevins de leur sceau, « attendu qu'ils n'avaient point de commune » ; mais le jugement de cette question fut ajourné (janvier 1236). L'archevêque, de son côté, promit au roi, sur les saintes évangiles, d'oublier le passé et de traiter désormais les citoyens en bonne foi par droit et raison. Copie de son serment fut adressée par Louis aux échevins.

Mais la ville était épuisée d'argent, le recouvrement de l'amende s'opérait lentement, et les collecteurs du prélat se montraient inexorables. Leurs violences soulevèrent le peuple, et dans la lutte le bailli de l'archevêque courut risque de la vie. Emporté par l'indignation et la colère, Henri fait aussitôt garder les portes de la ville, et se mettant à la tête de ses troupes, arrête les échevins et les principaux citoyens, emprisonne les uns, bannit les autres, fait raser un certain nombre de maisons, détruire les créneaux que les habitants avaient construits, puis il met en interdit la cité et excommunie tout le peuple (1238). H le laissait gémir depuis deux ans sous le poids de ses anathèmes quand il mourut ^

Ce fut le chapitre qui, pendant la vacance du siège (1240-1244), releva de l'excommunication les malheureux habitants, à la sollicitation de l'évêque de Senlis et de l'écolâtre de Reims. Les plus

' Les lettres royaux sont de janvier 1236; la sentence arbitrale des commissaires royaux nommés en vertu de ces lettres, de février suivant [Arch. de Reims, série G. 6).

- V. sur tous ces faits les Arch. admin. de Reims, Statuts, 2'' vol., p. 610 ctsq. — Cf. Anquetil, Hist. de Reims, t. II, p. 22 et sq. ; Marlot, t. II, p. 315 et sq.

coupables en furent quittes pour assister, trois dimanches consécutifs, à la procession habituelle, en chemise, pieds nus, une torche à la main, et pour recevoir ensuite la discipline. En outre, un député dut aller donner le même spectacle à chacune des cathédrales suffragantes. L'expiation accomplie, le chapitre remit le reste de l'amende (1240). Le successeur de Henri de Braine, Juhel, trouva que le chapitre avait été trop libéral et prétendit faire payer à la ville la somme entière, mais l'attitude frémissante des habitants le convertit à des sentiments plus généreux, et la paix fut enfin rendue à la cité.

C'est ce même prélat qui, en mai 1245, constitua le collège ou Pauvreté des Bons-Enfants\ ainsi nommé parce qu'il réunissait dans un hôpitar- fondé sur l'emplacement du lycée actuel, et sous la direction de l'écolàtre de Reims, un certain nombre d'écoliers pauvres, jaloux de s'avancer dans l'étude des lettres. Ils étaient douze dans le commencement (xii'= siècle) ; mais ils s'étaient accrus sous l'impulsion de Guillaume de Joinville, ce même prélat qui avait, en 1212, doté l'église de Langres du Val-des-EcoUers.lem.ova. du bien que produisait l'institution, Juhel donna au collège des Bons-Enfants une règle en vingt-six articles, qui à l'étude allie la pauvreté et les pratiques les plus rigoureuses de la piété ^.

Cet établissement ne devait pas tarder à devenir insuffisant.. C'est pourquoi, derrière l'hôtel de ville, il en surgit un second, fondé en 1254, sous le pontificat de Thomas de Beaumetz, par Albéric-le-

1 Après la charte de Juhel, ce qu'on peut citer de plus authentique et de plus ancien relativement à ce nom est le testament de Sibille, épouse de Jean de la Panse, laissant en 1287, 40 sous tournois aux Bons-Enfants (D. Marlot, t. III, p. 828. — Cf. YHist. du collège des Bons-Enfants, par M. l'abbé Cauly, p. 27).

2 Cet hôpital s'était élevé sur les ruines d'un couvent de femmes, dit Vabbaye de Saint-Pierre-le-Bas, fondé par S. Gombert vers 69o, d'après Anquetil, et qu'il ne faut pas confondre avec le monastère de Saint-Pierreles-Dames (V. dans notre tome III la Nomenclature des abbayes de la Champagne, note). Celui-ci, fondé hors des murs, au Vl^ siècle, par S. Baudry, dis de Sigebert, roi d'Austrasie, et transporté dans la ville sous Charles Martel, occupait l'emplacement de la Congrégation de Notre-Dame.

^ V. le règlement de Juhel dans les Actes de la province de Reims, t. II, p. 390.

220 LA CHAMPAGNE FEODALE I2b3-1256.

Crevé {Alhrictis crepatus), et dont on trouve, quelques années plus tard (1270), la mention sous le nom d'hôpital, qui en marquait bien le caractère charitable : ce fut le collège des Ecrevés.

§ III. — Thibault V, XVP comte de Champagne. 1253-1270.

I. Régence de. Marguerite {1535-1256). — Difficultés que rencontre en Navarre la régente pour faire reconnaitre roi son fils. Autres difficultés suscitées par le duc de Bretagne relativement à la succession au trône de Navarre. La régente désintéresse le duc et marie son fils à l'une des filles de Louis IX.

IL Rbgne de Thibmdl K. — Thibault étend en Lorraine son protectorat. Il reçoit l'Iiommage de la châtellenie de Ligny, et l'offre de la moitié des biens de l'abbaye de Luxeuil. — Ses relations d'amitié avec saint Louis. Il se décide à l'accompagner dans sa seconde croisade. Préparatifs, départ. Courage déployé par Thibault dans l'expédition 11 meurt au retour, ainsi que sa femme. Leurs héroïques qualités.

Thibault avait à peine dix-huit ans quand il perdit son père. Marguerite, sa mère, administra donc pour lui ses états, et elle le fit avec autant de sagesse que de bonheur, n'ayant rencontré de difficultés qu'en Navarre, où les barons exigèrent de Thibault qu'il fit serment d'observer leurs privilèges. Dans l'impossibilité de résister, Thibault prêta le serment, et fut ensuite proclamé roi dans la cathédrale de Pampelune (27 novembre 1253). Mais en même temps il envoyait au pape une protestation contre la violence qu'il avait subie, et Alexandre IV le relevait, quatre ans après, de son serment. Bientôt, pour rehausser le prestige de la royauté, en lui conférant un caractère plus auguste, Thibault obtenait du Saint-Siège (5 novembre 1267) le droit de se faire sacrer par l'évêquc de Pampelune, comme les rois de France par l'archevêque de Reims, et, l'année suivante, avait lieu cette pompeuse solennité.

Cependant Marguerite, que les barons navarrais avaient exclue de toute participation au gouvernement, était rentrée en France après leur avoir fait reconnaître pour roi son fils, et Thibault n'avait pas tardé à venir la rejoindre en Champagne où l'appelaient de graves intérêts.

I2o3-i:;20. THIBAULT V. 221

Scan le Roux, tliic de Bretagne, à qui Thibault IV avait marié sa fille Blanche, en assurant à celle-ci la succession au trône de Navarre, réclamait cette couronne ou, ù titre de compensation, une partie de la Champagne. Cité à comparaître devant le parlement du roi pour répondre à la requête du duc (décembre 1254), Thibault V en demandait le rejet parce motif qu'il n'appartenait pas aux pères d'mtervertir l'ordre légal des successions, et il pressait d'autant plus vivement le roi de décider la cause, qu'il recherchait en mariage Madame Isabelle, une de ses filles, et attendait avec impatience le consentement de Louis IX. Mais le roi opposait à ses instances une sage lenteur, et comme le sénéchal de Champagne, Joiyiville', à qui le roi témoignait une vive amitié, intercédait en faveur de Thibault : « Faites d'abord la paix avec le comte de Bretagne, lui dit Louis, et « puis nous ferons le mariage » . « Eh quoi ! répliqua Joinville, ne « serait-il pas possible de le faire sans cela ? » — « Non, jamais, (( reprit le roi, je ne ferai le mariage avant la paix ; je ne veux pas « qu'on dise que je marie mes enfants au préjudice de mes barons. » Informés de cette réponse, Marguerite et Thibault se hâtèrent de désintéresser Blanche moyennant la promesse d'une rente de 3,000 livres.

La paix ainsi faite, « le roi de France, dit Joinville, donna sa « fille au roi Thibault, et les noces furent faites à Melun, grandes et « plénières » (6 avril 1255). La nouvelle reine avait treize ans et Thibault dix-neuf ; quand, au sortir de Melun, ils vinrent à Provins, où s'était réunie la noblesse champenoise, on compta, dit-on, aux fêtes qui leur furent données, 320 femmes de chevaliers, et la jeune couronnée, bien l'ai appris, dit un poète du temps, l'emportait sur toutes en beauté. De là, ils ne tardèrent pas à gagner la Navarre dont le jeune roi devait affermir la paix, l'année suivante (mars 1256), par un traité d'alliance avec les rois de Castille et d'Aragon .

C'était Tannée même où Thibault sortait de minorité et prenait en main les rênes de l'administration de la Champagne, abandonnant à sa mère, qui ne devait en jouir que pendant deux ans, c'est-à-dire jusqu'au 12 avril 1258, époque de sa mort, le douaire qu'avait possédé Blanche de Navarre .

' V. ci-dossiis, p. 198.

222 LA CHAMPAGNE FEODALE

Thibault, appelé à gouverner seul ses états, fut assez juste pour ne point convoiter ceux d'autrui ; mais il fut assez habile pour saisir les occasions qui lui étaient offertes de s'agrandir, et assez brave pour appuyer son droit de son épée. Non seulement avec le consentement de Ferri III, son beau-frère^, qui avait pour lui une affection particulière, il étendit à titre gracieux son protectorat sur onze localités de la Lorraine, que le duc dota des avantages de la loi de Beaumont {Frouard, Pomjiey, Bruyères, Muni fort, Chatenois et Arches, 1263 ; Dompaire, 1264 ; Nancy, Saint-Nicolas-de-Port, Lunèville, Gerbeviller et Amance, 1266) ^ ; mais il vit au milieu des dissensions qui agitèrent la Bourgogne, les moines de Luxeuil, abandonnés sans défense, lui offrir, en 1258, la moitié de leurs biens. Hugues de Châlon, comte de Bourgogne, considérant ce traité comme une atteinte à ses droits, l'attaqua par les armes ; mais la guerre, un instant suspendue par la médiation du roi de France, puis rallumée par Alix, veuve de Hugues, dont l'abbaye de Luxeuil eut à souffrir de nombreuses violences, finit par s'éteindre (1207), sans dissoudre le traité qui l'avait provoquée.

L'année suivante (1208), se terminait également à l'avantage de Thibault une autre guerre. Le comte de Luxembourg, en lui faisant hommage-lige de la chàtellenie de Ligny, avait soulevé contre soi le comte de Bar, et celui-ci, profitant del'éloignement de Thibault, alors retenu en Navarre, s'était emparé du château. Fortifié de l'alliance du duc de Lorraine, le comte de Luxembourg songeait à le recouvrer, quand, surpris par son adversaire, il tomba aux mains du vainqueur et fut enfermé au château de Mouzon. Les fils du prisonnier n'en continuèrent pas moins les hostilités, et, appuyés d'une armée champenoise, ils envahirent le comté de Bar, où ils portèrent

* Fcrri avait ôpousé, en 12oa, Margnerile, fille de Thibault IV. Cette princesse apportait en dot 12,000 livres monnaie de Provins, et recevait comme douaire du duc de Lorraine Neufchâlcau, (^lialenoy, Nancy, Port et Varangeville.

2 V. d'Arbois de Jubainville, t. IV, p. [VU.

le pillage, le meurtre et l'incendie. Le retour de Thibault allait rendre la lutte encore plus menaçante pour le comte, quand saint Louis s'interposa. Grâce à son intervention, Ligny fut rendu au comte de Luxembourg, et le iils de ce seigneur fit hommage à Thibault du château, qui devint ainsi fief du comté de Champagne.

Thibault, qu'avaient si bien servi au dehors les conseils et la haute influence du roi, sut aussi dans le gouvernement de ses états s'inspirer de la sagesse de son beau-père, et la confiance qu'il lui témoigna fut payée d'un attachement qui n'avait d'égale que la tendresse de saint Louis pour sa fille. Les deux princes étaient d'ailleurs unis par les mêmes sentiments de piété, de justice et d'humanité : au jour de l'inauguration de l'Hôtel-Dieu de Compiègne, reconstruit par saint Louis (1259), ils firent l'admiration de toute l'assistance, lorsqu'on les vit transporter tous deux, sur un drap de soie, le premier malade. De même, trois ans plus tard(l!:^6i2), à la cérémonie de la translation dans la cathédrale de Senlis des reliques de 24 martyrs de la légion thébaine, portèrent-ils une des châsses sur un parcours d'une demi-lieue <.

Aussi, quand saint Louis se décida à entreprendre contre les infidèles sa seconde expédition, et se croisa le 25 mars 1257, Thibault n'hésita point à suivre son exemple, comme la pieuse et douce Isabelle, à l'imitation de sa mère dans la précédente croisade, voulut accompagner en celle-ci son royal époux.

Les deux rois auraient bien désiré emmener avec eux le sire de Joinville ; mais leurs instances furent inutiles : son bien et son peuple, leur dit-il, avaient trop souffert de sa longue absence pendant la première campagne, et il croyait, en restant, suivre l'inspiration de Dieu, qui se sacrifia pour sauver son peuple. Peut-être aussi se souvenait-il de ce qu'il avait souffert lui-même vingt-deux ans auparavant, quand, après avoir reçu des mains de l'abbé de Gheminon l'écharpe et le bourdon, il quitta Joinville, « ne voulant pas « retourner les yeux de ce côté, de peur de s'attendrir à la vue du « beau château qu'il laissait, et au penser de ses deux enfants ».

' Ses relations avec saint Louis le décidèrent, en 1263, à acquérir une hal)ilation à Paris. Elle était située près de la porte qui menait à Saint- Gerniain-des-Prés, c'est-à-dire rue Saint-André-des-Arts (d'Arbois de Juhaiaville, t. IV. p. 388).

224 LA CHAMPAGNE FEODALE 1256-1270 .

On mit trois ans à réunir les ressources nécessaires à la croisade. Celles de Thibault consistaient, indépendamment des sommes acquittées pour rachat de vœu des croisés, et des dons et legs consacrés à la défense de la Terre-Sainte, dans le produit du centième du revenu des biens ecclésiastiques en Champagne, et du dixième en Navarre, dans une subvention spéciale de cinq jurées (impôt direct) votée par les habitants de Provins, et dans les avantages que procura la confiscation des biens des juifs (15 septembre 1268).

Les préparatifs terminés, Thibault quitta Chaumont vers la miavril 1270, et se dirigea sur Marseille, où il s'embarquait le 2 juillet, c'est-à-dire le même jour que saint Louis à Aygues-Mortes. Réunies à Cagliari, le 11, les deux flottes appareillaient le IS, et, naviguant de conserve, arrivaient, le 18, devant Tunis. Quinze jours à peine s'étaient écoulés que la dyssenterie, au milieu d'une foule d'autres victimes, enlevait à saint Louis Jean de Nevers, son fils préféré. Louis lui-même fut bientôt atteint du fléau.

Sur ces entrefaites, par un ciel pur et serein, l'armée chrétienne prenait son repos, quand, sortant tout à coup de la ville, les Sarrasins se précipitent au cri de Tunis ! L'alarme est au camp, et le trouble, le désespoir s'emparaient de l'àme des guerriers. Mais Thibault, ayant revêtu son armure et se faisant amener son cheval, s'élance en criant Navarre ! et se jette intrépidement dans la mêlée. A cette vue les Navarrais reprennent courage, et demi-nus attaquent les Sarrasins avec une telle furie qu'ils les refoulent dans leurs murs. Lorsque Thibault fut de retour, le roi Louis le reçut avec un visage sévère : « Beau fils, lui dit-il, vous vous êtes conduit en « jeune homme, car votre témérité pouvait vous perdre ; cependant « vous avez pour toujours honoré votre lance, tout est donc pour le « mieux ; mais gardez-vous désormais d'exposer comme aujourd'hui « par votre fougue le salut de l'armée. » — « Seigneur, répondit « d'un air joyeux le roi Thibault, notre espérance est en Jésus- « Christ ; si nous mourons en le servant, je crois que nous serons « pesés au bras droit de la balance. Après tout, nous ne sommes « pas ici pour dormir, mais pour exalter la foi de celui qui est notre « salut. » Alors, en signe d'amitié, le roi Louis le baisa gaiement sur la joue, et ce spectacle mit la joie dans tous les cœurs.

Hélas ! la joie se convertit bientôt en douleur. Louis meurt (25 août), et quand, après tiois victoires, Philippe le Hardi, son fils et

i'2oC-i27û. THIBAULT V. 225

son successeur, peut à la faveur tl'une trêve de dix ans, ramener en France les débris de l'armée, Thibault, arrivé, le 21 novembre, à Trapani en Sicile, y meurt à son tour, au couvent des Carmes, de la maladie qui lui avait ravi ses plus chères affections. La reine Isabelle devait peu survivre à tant de deuils, et Philippe, qui venait de perdre sa femme après son père, son frère et son beau-frère, devait avoir la douleur de perdre encore sa sœur. Elle succomba aux environs de Marseille, le 23 avril 1271, répandant autour d'elle une odeur de sainteté que ne devait point affaiblir son confesseur, quand il révéla que la pieuse princesse portait de temps en temps autour de son corps une ceinture de crin large comme une paume de main d'homme, présent que lui avait fait son père pour l'aider à sanctifier son àme parla mortification.

Si Thibault ne connut point ces pieuses austérités, on peut dire qu'il fut un noble cœur, et que la générosité de son caractère, l'héroïsme de sa dévotion en font la gloire la plus pure peut-être de la maison de Champagne. 11 mourut sans postérité.

§ IV. — L'Abbaye de Notre-Dame-aux-Nonnains et la Collégiale DE Saint-Urbain.

A l'endroit où se voit aujourd'hui l'hôtel de la préfecture, s'élevait à Troyes une antique abbaye de femmes', célèbre par ses grands biens et surtout par les privilèges singuliers dont elle jouissait : c'était l'abbaye de Notre-Dame, dite aux-Nonnains, dont on attribue les premières origines à saint Leuçon, évèque de Troyes vers le milieu du vu* siècle. L'abbesse ne percevait pas seulement sur plusieurs églises de la ville les droits d'oblatîon, elle avait encore sur l'une d'elles, celle de Saint-Jacques-aux-Nonnains, une autorité directe et absolue, nommant à la cure et jouissant de la

1 C'était véritablement un collège de chanoinesses, dont les membres s'assemblaient seulement pour les offices du chœur. Cet état de choses dura jusqu'en 151'8,où l'abbesse Catherine de Courcelles fit embrasser à ses religieuses la règle desaint Benoit et la clôture (V. Documents sur l'abbaye de Notre-Dame-aux-Nonnains, par M. l'abbé Charles Lalore, p. lo4 et 162).

226 LA CHAMPAGNE FEODALE 1249-1389.

moitié des offrandes, disposant dos cloches et faisant célébrer par ses chapelains l'office des jeudi, vendredi et samedi saints. Bien plus, elle ne reconnaissait point les droits de procuration exercés par les prélats dans toutes les abbayes de la chrétienté, et lorsqu'un nouvel évoque de Troyes était à la veille de prendre possession de son siège, il devait se rendre processionnellement à l'abbaye, monté sur un palefroi ; et l'abbesse, allant au-devant de lui, le recevait à l'entrée de son domaine, l'introduisait au chapitre, et là, après l'avoir revêtu d'une chape somptueuse, et lui avoir mis la crosse en main, la mitre sur la tête, elle lui faisait jurer de respecter les droits, franchises, libertés et privilèges du monastère ; après quoi, elle le conduisait à l'appartement où il devait passer la nuit, en attendant la cérémonie religieuse, et le lit sur lequel il avait couché lui appartenait tout garni, comme le palefroi tout harnaché du prélat demeurait à l'abbesse.

Les comtes de Champagne n'avaient pas peu contribué par leurs libéralités à fortifier la puissance de cette abbaye, et les religieuses n'avaient pas manqué d'assurer le respect de leurs privilèges en les plaçant sous l'égide du Saint-Siège. Elles obtinrent même d'Innocent IV, en 1249, une bulle qui faisait défense à tout fidèle d'élever sans leur permission aucun monument religieux dans tout le ressort des paroisses où elles avaient droit de patronage.

Or il advint, quelques années après, qu'un enfant de Troyes, le fils d'un humble savetier, Jacques Pantaléon, que son mérite avait fait asseoir sur la chaire de saint Pierre (29 août 1261), voulant reconnaître ce qu'avait fait pour lui la Providence en le tirant de la poussière pour l'élever au plus haut degré d'honneur oùun homme puisse monter, conçut la pensée d'ériger aux frais du trésor romain une superbe basilique sur le lieu même où se trouvait la modeste échoppe de son père. Les fondements de l'édifice furent immédiatement jetés, et quand Urbain /F vint à mourir (2 octobre 1264) *,

1 L'année même de sa mort, il y avait institué la première confrérie canonique du Trés-Saint-Sacrement, dont il « avait fait instituer et céléljrer « la fête dès 1233 », alors qu'il était archidiacre de I^aon, Il en avait alors « composé l'office qui s'est chanté longtemps dans l'église de Laon. » (]e serait donc à tort (juc Robert de Torote, ancien évoque de Langrcs, passerait pour avoir fondé la Fête-Dieu à Liège eu I2'ir().

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