JEANNE
de Navarre et leur demanda à être mis en possession immédiate du royaume. Cette démarche, dont il importait à la cour de Gastille de prévenir le succès, détermina le roi Alphonse à envahir la Navarre : mais le patriotisme de la nation tint en échec les armes de ce prince et donna le temps à Blanche de ruiner tous les projets de ses ennemis, en s'adressant au roi de France. Par un traité conclu à Orléans au mois de mai 1275, elle abandonnait à Philippe le Hardi ses droits au gouvernement de la Navarre jusqu'à la majorité de Jeanne, convenait du mariage de sa fille avec le fils aine du roi, Philippe le Bel, et pour gage de sa parole livrait au monarque la jeune princesse, pour être, selon l'usage, élevée au milieu de la famille royale.
Avis fut aussitôt donné aux Navarrais de ces conventions, et ceux-ci, joyeux de se trouver ainsi placés sous le protectorat de la France, s'empressèrent de les consacrer de leurs suffrages.
Ainsi débarrassée de l'administration de la Navarre, Blanche, à qui pesait le fardeau des affaires, ne tarda pas à l'être encore du gouvernement de la Champagne par le mariage que Philippe le Hardi lui fit contracter avec Edmond de Lancastre, frère du roi d'Angleterre Edouard P'". Edmond fit hommage à Philippe comme régent du comté et remit le soin de la Champagne à Jean d'Acre, second fils de Jean de Brienne, successivement roi de Jérusalem et empereur de Constantinople.
Jean d'Acre jouissait de toute la confiance du roi, et il la méritait par son dévouement ; mais un grave événement, le seul du reste qui ait marqué son administration, devait le porter à des excès qui la souillèrent. Les souffrances de l'industrie avaient fait prendre au maire de Provins, Guillaume Pentecôte, le parti de prolonger d'une heure par jour le travail des ouvriers : c'était, aux dépens de ceuxci, donner satisfaction aux fabricants. Les ouvriers se soulevèrent contre la mesure, et le maire perdit la vie dans l'insurrection (30 janvier 1280). A cette nouvelle, Jean d'Acre accourt à Provins poursuit les coupables jusque dans les couvents où ils s'étaient réfugiés, et les en faisant arracher, pend les uns, décapite ou mutile les autres, et en bannit quarante-huit '. Les privilèges dont jouissait
' L'année suivante, 1281, Philippe le Bel vint à Cliâlons le mardi après rhivention de la Sainte-Croix, et il y demeura deux jours (Sacramentaire de Saint-Etienne).
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la ville n'avaient point été épargnés, en même temps que les habitants avaient été désarmés. Ce fut pour la prospérité de Provins le commencement d'une décadence irrémédiable. Vainement le comte Edmond octroya-t-il, l'année suivante (juillet 1281), une amnistie que confirma Philippe le Hardi; vainement rendit-il aux bourgeois leurs anciennes libertés, leur justice, leurs sceaux: la cité dépeuplée, ruinée, ne se releva pas.
Quatre ans après, Jeanne accomplissait sa onzième année, qui était en Champagne la majorité pour la femme, et la régence cessait (17 mai 1284)'. Mais le mariage d'Edmond avec Blanche donnait à la maison de Lancastre des droits, qui furent reconnus par Philippe le Hardi, sur la moitié des acquêts de la communauté de Henri 111, comme sur les acquêts d'Edmond et de Blanche, et ces droits expliquent la présence des Anglais en Champagne pendant la première période de la guerre de cent ans. Edmond mourut en 1296 et sa femme en 1302.
Cependant Jeanne avait, le 16 août 1284, épousé Philippe le Bel, et un an après (6 octobre 1285), elle était devenue reine de France. Sacré à Reims avec Jeanne en 1286, Philippe se fit aussi couronner avec elle à Pampelune en 1288. et reçut en don de son épouse la Navarre et la Champagne. Mais il n'en prit jamais les titres, tant qu'elle vécut. Jeanne demeura toute sa vie comtesse et reine ;dans tout ce qui concernait ses états, et particulièrement la Champagne, elle contrôla les actes de son mari, encore bien que les exceptions à la règle ne fassent pas défaut, et qu'il se trouve quelques actes qui manquent de l'approbation de Jeanne, comme l'ordre donné de Gand par Philippe le Bel, le vendredi après la Pentecôte 1301, de faire les travaux nécessaires pour rendre navigable jusqu'à Troyes la Seine, qui ne l'était que jusqu'à Nogent -. Du moins Philippe n'ordonnait-il rien que du consentement de sa chère compagne, {consortis).
< Philippe déclara le bail terminé à cette époque [Arch. nat. J. 199, 36, 37). Edmond et sa femme consentirent à l'émancipation de Jeanne, moyennant le payement de 60,000 livres tournois, et la confirmation d'un douaire comj)osé de cinq cliàlollenies (V. le Règne de PliiUppe III le Hardi, {lâr Langlois, p. 177 et n. 3).
* Arch. nat., rat., J. 199, 41, 42, 44.