SOUS LE ROI JEAN
« de l'obscurité et du chaos des lois » : le roi partageait la souveraineté avec les états, dont la permanence était décrétée ; l'égalité des trois ordres était reconnue ; bien plus, l'ordre qui avait refusé son consentement atout projet de loi n'était pas lié par le vote des deux autres : la liberté dépassait ici déjà 'a limite de la monarchie constitutionnelle, où la majorité absolue des sufl'rages est essentielle à l'achèvement de la loi. La nation avait la libre disposition des impôts ; les charges étaient égales ; les droits tendaient à le devenir. « Les états de 135o devançaient ainsi en principes politiques et « administratifs les lumières de leur siècle : ils changeaient la nature « de la monarchie. Aussi ne resta-t-il rien, pour le moment, de ces « essais salutaires ; les temps et les malheurs firent avorter, dans « un sol encore mal préparé, ces germes d'une civilisation trop «c hâtive. »
En ce qui touchait particulièrement les impôts, les états nommaient « en chascun pais », pour les percevoir et en distribuer le produit aux gens de guerre, des receveurs particuliers ^ soumis à la direction de deux receveurs généraux également nommés par eux^. Les receveurs généraux et particuliers étaient d'ailleurs placés sous la haute surveillance d'une commission de neuf « généraux et super- « intendants » élus par l'assemblée entre ses membres et en nombre égal dans chacun des trois ordres, lesquels ne devaient avoir aucun maniement d'argent : c'était la séparation des pouvoirs judiciaire et administratif^ .
Mais les états, peu versés dans les affaires de finances, trouvèrent le moyen d'indisposer la nation et de troubler le royaume par les mesures qu'ils adoptèrent pour obtenir les millions qu'ils avaient votés. Ils n'avaient imaginé rien de mieux que la gabelle sur le sel et une taxe de huit deniers par livre sur le prix de toutes
* Dits îiw~,?\ commissaires ou depputez j^^^rticuliers.
2 Les receveurs particuliers ne tardèrent pas à être élus par les receveurs généraux, et ceux-ci par le roi sur la présentation des surintendants .
^ Ordonnance du 28 décembre 133o, ap. Isamljert, t. IV, p. 740 et 746. La séparation des deux pouvoirs avait rigoureusement commencé dès le xni'^ siècle, du jour où la cliam])rc des comptes et le conseil du roi eurent une existence distincte de celle du Parlement.
marchandises, et ces impôts devaient être acquittés par toutes personnes, clercs ou laïques, nobles ou non nobles; le roi, la reine et les princes du sang n'en étaient point exempts. Or « la gabelle « était moult déplaisante au peuple », l'ordonnance du 15 février 1346 l'avait clairement témoigné ; l'égalité des charges était une nouveauté insupportable à la noblesse. Il y eut des résistances, surtout dans la Picardie et la Normandie, où elles furent encouragées par le roi de Navarre, par Jean d'Harcourt, et par d'autres seigneurs. En présence de cette émotion, les états, réunis le l*"" mars 1356, abolirent la gabelle en même temps que l'aide sur les ventes, et ils y substituèrent une taxe proportionnelle sur le revenu. Mais elle était si étrangement combinée que les pauvres payaient plus que les riches. Cet impôt excita de nouvelles rumeurs habilement entretenues par les barons mécontents. Jean crut mettre un terme à leurs menées, en faisant traîtreusement emprisonner Charles le Mauvais et décapiter d'Harcourt. Sa violence ne fit qu'allumer l'indignation générale et précipiter la guerre.
On sait par quelle catastrophe elle fut signalée. La journée de Poitiers (19 septembre 1356) ne fut qu'une honteuse déroute oîi s'abîma l'honneur de la chevalerie. « Trois des quatre fils du roi, « avec plus de 800 lances saines et entières, qui oncques n'appro- « chèrent leurs ennemis, s'enfuirent » des premiers, fatal exemple qui entraîna la fuite ou la reddition d'un grand nombre ; du plus loin qu'un chevalier français apercevait un homme d'armes anglais, il lui tendait son épée pour demander quartier. Le roi, presque seul sur le champ de bataille, la tête nue, le visage couvert de sang, combattait intrépidement sans autre souci que celui du salut de Philippe, son plus jeune fils, qui veillait de son côté aux jours du monarque. 11 fallut se rendre : onze mille morts couvraient le champ de bataille. Là gisaient notamment l'évêque de Châlons, Regnauld Chauveau, à qui le roi avait donné le commandement de la cavalerie, et dont les funestes conseils avaient décidé Jean à repousser les offres du prince de Galles ; Geoffroy de Charny, seigneur de Lirey, dont les bras raidis par la mort tenaient serrée l'oriflamme qu'il n'avait pas abandonnée, comme s'il n'y avait plus, selon l'expression de M. de Chateaubriand, que les fleurs de lys debout sur le champ de bataille; André de Charny, le duc d'Athènes, comte de Bricnne, connétable de France, dont le corps fut rapporté
en Champagne et enterré dans l'abbaye de Beaulieu, que ses ancêtres avaient fondée.
Aussi la consternation fut grande dans la province, et les magistrats de Reims en particulier, « fort troublés de si piteuses nouvelles », témoignèrent des sentiments de la ville en défendant les jeux, les tournois, les concerts et tous les spectacles. Leur zèle pour le roi alla même jusqu'à leur faire soupçonner la fidélité de l'archevêque, qui, après avoir cherché des prétextes pour se dispenser de faire service au roi de France, une fois la bataille perdue, se disait hautement parent d'Edouard, alors que tout bon Français aurait dû taire ses alliances avec l'Anglais '. Au reste les sentiments de la Champagne étaient ceux de la France entière.
Le deuil était général, l'indignation profonde ; car, si dans ses autres mauvais jours, à Courtray, àCrécy, la noblesse s'était montrée imprudente et téméraire, du moins elle avait fait preuve d'une incontestable bravoure : elle avait tout perdu, fors l'honneur ; mais à Poitiers, elle se laissa prendre lâchement, si bien que l'ennemi
' Anquctil, Hist. de Reims, t. 11, p. 181 et Ï82, et Arch. adm., ibid., p. 77-82. Le roi lui avait donné, le 18 mars 1356, une marque spéciale de confiance en le nommant capitaine de la ville, avec ordre de faire faire aux portes, tours et murailles, toutes les réparafions nécessaires. Jean de Craon n'ayant tenu compte de cette mission, la ville lui en témoigna son mécontentement, et le peuple, qui redoutait une trahison, finit par exiger (29 septembre) que le prélat quittât son château de Porte-Mars pour venir résider au palais archiépiscopal. L'archevêque ne se prêta pas seulement de bonne grâce au désir qui lui en fut exprimé par les échevins, pardonnant à tous la violence qui lui était faite, et leur promettant, la main au pis, in verbo sacerdotis, que jamais il ne lui en souviendrait ; mais il remit, le 6 octobre, à quatre habitants notables de la ville le soin de visiter les forteresses et de les faire réparer. Il les nomma à cet effet capitaines d'icelles, et depuis, au mois d'avril 1338, il Iciu- adjoignit deux autres citoyens. Toutefois, après la défaite du parti de Marcel, sous l'empire d'une subite terreur, il s'enfuit précipitamment de Reims, sous le prétexte d'aller à Sept-Saulx, mais A'éritablement pour courir s'enfermer à Mouzon (Rogicr, Arch. adm., p. 79 à 81). Cf. ci-dessus, ann. 13'46, p. 303. Ce fut pour les échevins l'occasion de s'emparer des clefs de la ville, dont avaient jusque-là disposé les archevêques de Reims, et d'usurper le gouvernement mihtaire que ces prélats y avaient toujours exercé (Arch. admin., t. 1*^% p. 16).
était embarrassé de savoir où il mettrait ses prisonniers. Quand il fallut payer tant de rançons, ce fut en définitive sur le paysan que le poids en retomba. Les exactions dont il eut à souffrir lui furent d'autant plus dures qu'il semblait que la noblesse voulût venger sur lui sa honte en redoublant de tyrannie, aussi bien que de faste et d'insolence. « Elle avait déjà, depuis quelque temps, )i dit le continuateur de G. de Nangis, Jean de Venette ', « adopté la mode « de vêtements si courts que la décence en était choquée. Mais, cette « année même, ils se mirent, avec un luxe plus outrageant encore, « à charger de perles, de bijoux, de pierres précieuses leurs cha- « perons, ornés de plumes d'oiseaux, et leurs ceintures étincelantes « d'or et d'argent. Ils s'abandonnèrent en même temps aux plus « grossiers plaisirs, passant desjournéesetdes nuits entières à jouer « aux dés et à la paume ». «Redoublant de haine et de mépris « envers les vilains, ils faisaient bon marché des intérêts de la cou- « ronneet de ceux de leurs vassaux, laissaient le pays exposé sans « défense aux attaques des ennemis, le foulaient eux-mêmes et y « exerçaient des rapines et des brigandages, sans que le régent fit « semblant d'y prendre garde...» On eût dit que se vérifiait la fable du Loup et du Chien. « Il y avait, en effet, autrefois, dit Jean de « Venette, un chien très fort dans lequel son maître avait pleine « confiance, espérant qu'il défendrait vigoureusement ses brebis « contre les attaques du loup ; et ce fut ce qui arriva plusieurs fois. « Mais avec le temps le loup devint l'ami du chien, et alors celui-ci « lui dit : Tu peux attaquer sans crainte et enlever les brebis ; je ferai « semblant de te poursuivre pour les reprendre et les rendre à mon « maître ; mais lorsque nous serons l'un et l'autre près du bois et « loin des yeux du berger, nous nous partagerons la proie et la « dévorerons tout entière. Cette manœuvre se renouvela souvent, « et toujours le chien recevait les éloges de son maître, qui était « persuadé qu'en courant après le loup, le fidèle animal avait fait « son possible pour sauver la brebis. 11 arriva ainsi que ce chien « maudit finit, avec l'aide de son compagnon, par dévorer tout le « troupeau dont il avait la garde » -.
' D'Achery, Spicil., t. III, p. lOo, col. 1, et p. 124, col. 2.
^ Id.. ibid., p. 131. On devine sans poiiic que, dans cet apolo|;iR', J. de Venette désigne par le maître aveugle le roi, par le chion la nol)lessc, et par le loup les anglais, les brigands.
Il était difficile de peindre d'une façon plus saisissante l'état de la société et de désigner plus clairement les oppresseurs du peuple.
Le Grand et secret Conseil lui-même qui siégeait aux côtés du roi était loin d'être irréprochable. La plupart des membres dont il se composait étaient gens de petit lignage, que leurs talents et leur souplesse avaient élevés jusqu'à la cour, juristes habiles dont les services souvent équivoques avaient fait la fortune, financiers enrichis aux jours de détresse, tous gens avides et dissipateurs, recueillant « en bourse trouée » le produit des subsides, et partant si impuissants « à garir les grandz playes » du royaume, que Jean avait dû en absoudre plusieurs de \e.\iv?,offenses, prises non loisables, f?ows recew^^, détournement des deniers royaux, etc. ^ Aussi est-ce à ces hommes tarés que les députés de la nation adresseront particulièrement leurs coups.
Le dauphin, Charles, duc de Normandie, dont la conduite avait été l'une des causes du désastre de Poitiers, portait, en effet, la peine de sa faiblesse, pressé qu'il était entre les nécessités d'argent que lui imposait la défense du pays, et les exigences croissantes d'une bourgeoisie chez qui le sentiment de sa puissance grandissait avec le mépris qu'elle faisait des grands. Les états généraux du 17 octobre 1356, composés des mêmes députés qu'en 1355, en prétendant lui imposer un conseil investi des pouvoirs les plus absolus, avaient mis leurs services à un prix qu'il n'avait pas cru devoir accepter ; ceux du 3 mars 1357 ne se montrèrent pas moins énergiques ni moins résolus. Après avoir en partie renouvelé le Grand Conseil, en y faisant entrer, avec quelques prélats dévoués à la cause populaire, comme l'archevêque de Reims, Jean de Craon, plusieurs partisans du roi de Navarre, ils soumirent à son contrôle tous les actes du gouvernement. Le conseil ainsi modifié n'avait rien eu de plus pressé (8 mars) que de nommer dix ou douze généraux réformateurs chargés d'épurer le Parlement et la Cour des Comptes. Ils le firent durement, en même temps qu'ils indisposèrent les
1 Ainsi en usa-t-il, au mois d'août \ 3o3, à l'égard d'un certain Simon de Bucy, fdsd'un obscur homme de loi dont une rue de Paris devait retenir le nom (V. la Revue des questions histor., 73'=livr., p. 66 et sq.). Anobli en 1335, Simon reçut en mai 1339 de nouvelles lettres d'anoblissement. Son père, après avoir perdu sa femme, obtint une prébende de chanoine à Ghâlons-sur-Marne, et mourut diacre.
provinces par leurs demandes réitérées d'argent. Aussi ne tardèrentils pas « à décliner, et leur puissance à apeticier ' ». Ce fut pour l'archevêque de Reims, qui jusque-là s'était montré des plus ardents, un motif de se rallier au parti du lieutenant-général.
Le dauphin se sentant soutenu, après avoir heureusement chevauché par aucunes des bonnes villes, pensa pouvoir gouverner en s'adressant directement à celles-ci, et au mois d'octobre 1357 il en pria 70, parmi lesquelles se trouvait Troyes, de lui envoyer des députés à Paris. Les députés réunis déclarèrent ne pouvoir prendre de résolution sans que les trois états fussent assemblés, et les états, convoqués pour le 7 novembre, avaient à peine ouvert leurs conférences que le bruit se répandit de la délivrance de Charles de Navarre - et de son arrivée prochaine dans la capitale. A cette nouvelle plusieurs députés, et particulièrement ceux des villes de la Champagne et de la Bourgogne se retirèrent sans prendre congé, ne voulant pas être contraints d'approuver ce qui s'était ourdi pour tirer de sa prison l'ennemi du roi de France.
L'entrée de Charles à Paris (29 novembre) se fit au milieu d'une multitude considérable, dont les acclamations étaient bien propres à l'enhardir. C'était un homme instruit et éloquent autant qu'ambitieux et porté à l'intrigue ; à l'éclat de la naissance il joignait le charme des manières, et la sympathie qu'il avait souvent témoignée pour les souffrances du peuple le rendait d'autant plus cher à la foule qu'il apparaissait en ce moment comme une victime de la jalousie royale. Voyant son crédit établi parmi la population parisienne, il adressa aussitôt au conseil, qui la lui accorda, une demande en restitution des biens que Jean avait fait saisir ; puis, comme les commandants de quelques places refusaient de les lui remettre sans un ordre exprès du roi qui leur en avait confié la garde, jetant le masque, il leva des troupes et se dirigea vers la Normandie.
Le dauphin crut le moment favorable pour se faire un parti dans Paris ; mais le prévôt des marchands n'était pas homme à se laisser déposséder de l'autorité qu'il avait usurpée. La bourgeoisie faisait déjà mine de reculer. Jugeant que le seul moyen de la pousser en avant était de la compromettre par un grand coup, qui, en intimi-
'• V. la Revue des questions historiques, ibid., p. 63 à llî». * Elle eut lieu daus la nuit du 8 au 9 novembre.
dant les partisans du duc de Normandie, lui livrerait ce prince timide, il se met à la tète d'une compagnie bourgeoise et se rend avec elle à l'hôtel du duc. C'était dix jours après l'ouverture des la session des états généraux (i22 février 13S8). Le dauphin avait alors auprès de lui, avec plusieurs seigneurs et députés, deux serviteurs dévoués, le maréchal de Normandie, Robert de Clermont, et le maréchal de Champagne, Jean de Confians, petit-fils de celui qui avait péri à Courtray : « Youlez-vous, lui dit Etienne Marcel, mettre « fin aux troubles et donner défense au royaume ?» — « Ce n'est « pas à moi, répondit le prince, à y pourvoir, mais à ceux qui « reçoivent l'argent des impôts. » Sur ce : « Ne vous étonnez, sire, « dit Marcel, de ce que vous allez voir, car cela est ordonné et il a convient qu'il soit fait » ; et le prévôt faisant un signe à ses hommes, ceux-ci massacrèrent sans pitié les deux maréchaux sous les yeux du dauphin, ainsi que plusieurs de ceux qui les entouraient : de ce nombre fut Henri de Bar, capitaine de Châlons, que cette ville avait envoyé aux états généraux avec Jean de Confians, et pour qui le dauphin avait une affection particulière ^
Marcel semblait le maître de la France ; son ami, Charles de Navarre, était accouru à son appel, et l'intervention des reines Jeanne et Blanche^ avait réconcilié ce prince avec le dauphin, qui s'engagea à lui donner son hôtel de Nesle, les comtés de Bigorre et
' Ce crime révolte Eustachc Deschamps, qui de ses vers indignés poursuit la cité parisienne, la grande coupable :
0 peccatrix civitas Francorum, Parisius, mater peccatorum, Bis rebellis contra tuos reges, Prima vice sumens Anglicorum Tecum turmam, et ad marescalles Clarimontis, Campaniae, mors es, Eos necans, offendendo leges, Obprobrium ubique lerrarum.
Vœ misère, quia nunc corrues !
(Ballades Mcccxxxn, t. VU, p. 102, de l'édit. de la Société des anciens textes français).
^ Celle-ci était veuve de Philippe de Valois et sœur de Charles de Navarre.
316 LA PROVmCE DE CHAMPAGNE 1358.
deMâcon et autres terres devant produire dix mille livres de rentes. Mais le dauphin ne pouvait oublier le sanglant outrage fait à sa dignité, l'odieux attentat commis contre sa liberté ; il crut voir aussi dans le titre de régent qu'à l'instigation de Marcel les états lui décernèrent (14 mars) ', un moyen de le dominer plus sûrement, en lui laissant toute la responsabilité de ses actes, tandis que, lieutenant du roi, il lui fallait pour ceux-ci l'agrément de son père. S'aperccvant qu'on surveillait ses moindres démarches et se sentant sûr de l'appui de la noblesse, dont la criminelle audace de Marcel et de ses bourgeois avait soulevé l'indignation, il ne songea plus qu'à s'échapper de Paris, et il y réussit.
Il alla s'établir à Mcanx, où était la duchesse de Normandie, puis il convoqua pour le 9 avril les états de la Champagne'^ à Provins. Là les nobles s'étant retirés en un jardin « pour parler « ensemble », firent prier le régent de les y venir trouver, et après lui avoir déclaré que les députés de la province ne se rendraient plus aux états généraux à Paris, Simon de Roussi, comte de Braine, au nom de la noblesse, lui demanda s'il avait jamais reçu aucun mal ou violence de messire de Conflahs, maréchal de Champagne, pour qu'on dût le mettre à mort, ainsi qu'avaient fait les Parisiens ; et comme le régent eut répondu que le dit maréchal et le duc de Clermont l'avaient toujours servi et conseillé bien et loyamnent : « Monseigneur, reprit le comte de Braine, nous Champenois qui « sommes ici, vous remercions de ce que vous venez de dire et nous « souhaitons que vous fassiez bonne justice de ceux qui noire ami « ont mis à mort sans cause. » Et ils lui firent offre de leurs corps et de leurs biens pour en tirer vengeance. Après quoi l'assemblée s'ajourna pour le 29 avril à Vertus, « pour ce que les plus grands « et les plus puissants de Champagne n'étaient pas venus à « Provins. »
Cette dernière réunion, présidée par Simon de Roussi, accorda
^ Le premier documcnl où le Daiipliiii prend ce titre est du 18 mars 1358. D'après ce document la régence lui aurait été conférée dans une assemblée des gens de son grand conseil.
2 Les états de Champagne laissèrent dans les esprits une profonde impression ; 430 ans plus tard, on invoquera le souvenir des services qu'ils rendirent à la monarchie, pour demander une plus large représejilatinn de la province aux états généraux de 1789.
1358. SOUS LA REGENCE DU DAUPfUN. 317
au régent les subsides qu'il réclamait du patriotisme champenois ; elle décida que les bonnes villes fourniraient un homme d'armes par 70 feux, les personnes franches ou libres un par 100 feux, les serves un par 200 ; que les membres du clergé seraient taxés au dixième de leur revenu, les nobles à 5 livres pour cent du revenu immobilier, les bourgeois possesseurs de fiefs au même taux qu(3 les nobles.
Fort de cet appui et des aides que lui avaient votées les autres états provinciaux, le régent se mit en mesure de faire rentrer dans le devoir la commune parisienne. Marcel, informé des résolutions prises à Provins, s'était emparé du Louvre et de l'artillerie qu'il renfermait ; il avait pris à sa solde des compagnies de Navarrais et de Brabançons, et mis Paris en défense. Le Dauphin, sïnspirant de la pensée des états généraux qu'il avait convoqués à Compiègne (4 mai), c'est-à-dire des conseils de la noblesse qui y dominait, prit le parti décerner la ville et de l'affamer, afin d'en soulever la population contre les factieux, cause de ses maux. Il fallait, pour le succès du plan, que les forteresses qui commandaient les trois rivières par où s'approvisionne Paris, la Seine, la Marne et l'Oise, fussent mises en état de défense et occupées par des partisans du régent. Celui-ci, qui, prévenant en cela Marcel, avait déjà surpris et occupé la forteresse ou marché de Meaux, « fit donc, » dit un chroniqueur contemporain,» mandement aux chevaliers de France et de Beau- « voisis qui avaient forteresses, que briefment ils y missent des « garnisons nombreuses. Et les dits chevaliers s'assemblèrent «t ensemble pour savoir comment ils pourraient accomplir le man- « dément du régent ; car la plupart n'avaient pas le moyen de garnir « les châteaux. Et ils convinrent que ceux qui n'avaient pourvoiance « en prendraient sur leurs hommes. Par ce conseil prirent aucuns « des biens de leurs hommes outrageusement, tant que les paysans « dirent que les chevaliers, qui les devaient garder, avaient résolu « de leur ôter tous leurs biens. Pour ce fait, s'émurent les paysans « moult merveilleusement, et coururent sur les chevaliers et sur « tous les nobles, et même sur leurs seigneurs ^ y>
11 n'avait pas suffi au pauvre Jacques Bonhomme d'être exposé à
' Bibl. nat., dép. des ms. Supplément français. Chron.,n. 530 (ap. Siméon Luce, Sist. de la Jacquerie, p. 56 et 57),
toutes les entreprises de ces soldats mercenaires qui, dans l'intervalle des expéditions pour lesquelles ils avaient été soudoyés, cherchaient dans la rapine et le pillage leurs moyens d'existence ; il fallait encore que ceux qui auraient dû le protéger le dépouillassent du peu que les voleurs lui avaient laissé. Il en vint à penser que « ce serait grand « bien qui tous ces nobles détruirait », et encouragé par la guerre de la bourgeoisie parisienne à la noblesse, « il crut qu'il lui était « permis de se soulever contre les seigneurs et de prendre sa « revanche des mauvais traitements qu'il en avait récusa » L'ordonnance du mois de mars 1356 n'avait-elle pas donné à chacun pouvoir et autorité de « résister de fait par toutes les voyes et manières qu'ils pourrait mieux »à tous les soudoyers qui le pilleraient ? Celle du 14 mai 1338, rendue à la suite de la réunion des états de Compiègne, n'avait-elle pas proclamé le droit qu'ont les gens du peuple de résister à leurs oppresseurs en « s' assemblant contre eux par cri a public ? » Les Jacques se rassemblèrent donc, et le cri de guerre fut poussé le 21 mai.
* Contin. de Nangis.