‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départements (volume 2)Chapitre 83 sur 164 · DU 21 MAI AU 24 JUIN · texte numérisé non relu

DU 21 MAI AU 24 JUIN

A la faveur de l'insurrection des Jacques, les Parisiens se flattent de reprendre la forteresse de Meaux et viennent l'assiéger. Les défenseurs sont sauvés par l'arrivée Inopinée de plusieurs chevaliers revenant d'un pèlerinage. — Déconfiture des Parisiens, et défaite des Jacques. — Heprésailles exercées par la noblesse. — Amendes imposées par le régent aux fauteurs de la Jacquerie. — Dépopulation qui en est la conséquence.

L'insurection éclata presqu'eii même temps en Picardie, en Champagne, dans l'Ile de France ' , et dans tous ces pays elle se souilla de tels excès que, « si Dieu n'y eût mis remède par sa grâce, « tous riches gens eussent été détruits, et sainte Eglise après » ^. Car les Jacques, en certaines contrées, comme dans les bailliages de Chaumont et de Vitry, faisaient une guerre non moins ouverte aux prêtres qu'aux nobles. Ils les croyaient de connivence et les poursuivaient d'une haine égale. C'est ce qu'éprouva d'une étrange façon Jean Morel, curé de Blacy. Ses paroissiens, qui l'accusaient, entre autres choses, d'avoir vendu aux nobles les cloches de son église, firent si bien par leurs menaces qu'il se vit contraint de les suivre à Saint-Vrain, où s'étaient donné rendez-vous les communes du Perthois, conduites par un certain Jean Flageollet, de Favresse. Là, pour les distraire de leurs desseins sanguinaires, il leur suggéra la pensée de danser, organisa lui-même les danses et dansa avec eux, formant leurs rangs avec son bâton et les excitant à se divertir. 11

* V. sur l'objet de ce chapitre, indépendamment des chroniques du temps et du Trésor des Chartes, V Histoire de la Jacquerie de M. Siméon Luce, VHist. de Meaux de M. Carro, etc.

* Froissart, édit. Siméon Luce, t. V, p. 101, et Buchon (Panthéon), t. 1", 1. 1^', 2« partie, c. Lxv, p. 376.

évita ainsi et calma leurs fureurs, mais il n'échappa ni à la convoitise de ceux qui étaient restés à Blacy et qui profitèrent de son absence pour piller ses grains, ni à la vengeance des nobles qui « de jour en jour » pillaient « ses biens meubles » et appliquaient « à eulx et à leur prouffit ses rentes et aqués », pour le punir de la part, cependant bien innocente et involontaire, qu'il avait prise aux troubles * .

Les Parisiens n'avaient pas vu la révolte des Jacques avec déplaisir ; ils pensèrent même en profiter, pour déloger de la forteresse de Meaux les hommes d'armes qui la tenaient pour le dauphin. Si le grand capitaine de la Jacquerie, Guillaume Galle, se sépara d'eux en cette circonstance, ils étaient assurés des sympathies de la population de la ville, ennemie de la noblesse qui l'opprimait^, et savaient qu'ils pouvaient compter sur l'appui du maire, Soûlas. Gelui-ci n'avait même pas craint de témoigner son mécontentement au comte de Joigny du coup de main qui l'avait mis en possession du marché, ajoutant que, s'il l'avait su envoyé par le dauphin pour occuper la place, il n'aurait jamais souffert qu'il mit le pied dans la ville.

La forteresse ou marché de Meaux était devenue le refuge de plus de trois cents dames et damoiselles fuyant les fureurs des vilains, et parmi ces dames se trouvaient la duchesse de Normandie, femme du régent, sa fille et madame Isabelle de France, sa sœur, qui devait épouser Jean Galéas Visconti et devenir comtesse de Vertus. Le dauphin ne les avait pas quittées, au commencement de juin, pour se rendre à Montereau-Faut- Yonne, le 7, et de là à Sens, le 9, sans les placer sous la garde du duc d'Orléans, son frère, qui se trouvait à Meaux avec la duchesse d'Orléans, sa femme. Il se plaisait à compter d'ailleurs sur la parole de Soûlas, qui avait juré de lui être fidèle, et sur l'assiette de la place. Gelle-ci était un immense carré fortifié qui occupait une île formée au nord par un repli de la Marne, et au midi par le canal de Gornillon, œuvre de Thibault V, comte de Champagne. Deux ponts jetés sur la rivière et le canal

* Siméon Luce, Hist. de la Jacquerie, p. 73 et 102. — Le régeni, lui tenant compte des difficultés de sa situation, lui accorda, en septembre 1358, des lettres de rémission, et c'est de ces lettres que sont tirés les faits qui le concernent.

* Contin. de Nangis.

LE MARCHÉ, dans le plan de la VILLE de MEAUX

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faisaient communiquer la forteresse, le premier avec la ville, et le second avec la Brie.

Mais la garnison était très faible et les Parisiens ne l'ignoraient pas. Obéissant aux ordres du prévôt des marchands, un certain nombre d'entre eux partirent donc en deux corps, conduits, l'un par un officier nommé Pierre Gilles, l'autre par Jean Vaillant, prévôt des monnaies du roi. Ils s'avançaient, pillant, démolissant les châteaux qui se trouvaient sur leur chemin, et contraignant à les suivre tous les hommes valides des villages qu'ils traversaient. Ils atteignirent ainsi Meaux, au nombre de plusieurs mille, et y firent leur entrée par la porte Saint-Remy, toutes bannières déployées : c'était le samedi 9 juin, veille de la fête de saint Barnabe, apôtre. Des rafraîchissements les attendaient, et l'on avait même dressé dans les rues des tables chargées de vin, de pain et de viande. Quand il sont bien repus, ils se disposent à attaquer la forteresse, et soudain Parisiens, paysans et habitants de Meaux, tous réunis, s'approchent de la porte qui fermait le pont.

Leurs cris sauvages, leurs menaces de brutale vengeance retentissent aux oreilles des nobles dames renfermées dans le marché et plus tremblantes encore pour leur honneur que pour leur vie. Mais par le pont opposé arrivait à la garnison un précieux renfort. Comme ils revenaient d'une croisade ou d'un pèlerinage, selon le mot de Froissart, contre les payens de la Prusse, Gaston de Foix, surnommé Phœbus, le plus brillant chevalier de son temps, et le captai de Buch, .Tean deGrailly, son cousin, en passant par CJiâlons en Champagne, avaient appris le danger que couraient les nobles prisonnières : il y avait là de grands coups d'épée à donner, des femmes à sauver d'un affreux péril, des vilains à châtier ; ils pouvaient avoir à leurs ordres 40 lances, c'est-à-dire 150 à 200 hommes ; sans hésiter ils étaient accourus. En voyant s'avancer la foule des agresseurs, ils n'attendent pas leur assaut et faisant ouvrir toute grande la porte du marché, ils se précipitent sur le pont ; là ils engagent avec leurs adversaires une lutte furieuse, dans laquelle l'armure de fer et la lance ou Pépée du chevalier finissent par avoir raison du poignard ou de la fourche du vilain. Le trouble se met dans les rangs des assaillants qui se rejettent les uns sur les autres pour éviter les coups. Les poussant alors intrépidement, les seigneurs en font une horrible boucherie. « Si les abattaient, dit

« Froissart, à grands monceaux et tuaient ainsi que bestes ; et les « reboutèrent tout hors de la ville. . . et en tuèrent tant qu'ils en a étaient lassés et tannés ; et les faisaient saillir (sauter) en la « rivière de Marne. Briefment, ils en tuèrent ce jour et mirent à lin « plus de 7,000. Et quand les gentilshommes retournèrent, ils bou- « tèrent le feu dans la désordonnée ville de Meaux et l'ardirent « (brûlèrent) toute et tous les vilains du bourg qu'ils purent dedans « enclore » '. Le maire, Jean Soûlas, qui était parmi les prisonniers, fut pendu (9 juin). La ville, « convaincue du crime de lèse-majesté « au premier chef, disent les lettres de décembre 1373, eût mérité « d'être et de demeurer toujours inhabitable ; » mais en considération du doyen et du chapitre de Meaux, et à la prière de quelques bonnes villes, le régent voulut bien lui octroyer des lettres d'absolution ; toutefois la commune de Meaux fut supprimée et réunie à la prévôté de Paris.

A partir de cette déconfiture, encore aggravée par la défaite de la grosse armée des Jacques taillée en pièces à Glermont en Beauvoisis, et par le supplice de Guillaume Cale, on ne vit plus de rassemblements de paysans ; mais alors ce fut le tour des nobles d'exercer leurs vengeances. Elles furent terribles.

Le régent, qui était arrivé à Sens le jour même de l'attaque du marché, informé, le 15, de la situation, quitta aussitôt cette ville 2, pour se rendre à Provins, et de là à Château-Thierry, à La Ferté- Milon, à Gandelu et dans les environs de Meaux. Derrière lui accouraient les gentilshommes ardents à la poursuite et à l'extermination de l'ennemi commun. « Ces gens d'armes exercèrent des représailles vraiment atroces. Tout fut mis à feu et à sang dans le pays situé entre la Seine et la Marne. Les chaumières furent partout brûlées ou abattues, et les paysans massacrés, ainsi que leurs femmes et leurs enfants. Un chroniqueur évalue à plus de 20,000 le nombre des victimes qui avaient péri avant le 24 juin.

« Dans les seules communes de Saint-Thierry, de Thil, de Pouillon, do Chenay, de Chalons-sur-Vesle, de Villers-Franqueux, petits

' Froissart, ocl. Siiuéon Luce, t. V, p. 105 et 106, el Buchoii, t. l'''", c. Lxvii et Lxviii, p. 377 el 378.

'2 C'ciail le jour mémo où lo roi de Navarre venait à Paris, el élail élu capitaine de cette ville.

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villages situés aux environs de Reims, cinquante paysans furent massacrés dans une rencontre par les nobles, qui les avaient assaillis en poussant le cri de : Mort aux vilains I Les auteurs de ce massacre chevauchèrent ensuite pendant plusieurs jours, à travers les hameaux de la contrée, brûlant les uns, rançonnant les autres, et saisissant partout les chevaux qui pouvaient leur tomber sous la main, dételant au besoin les charrettes des pauvres laboureurs. Ceux-ci, exposés sans défense aux traitements les plus barbares, s'enfuyaient devant eux du plus loin qu'ils les apercevaient. Aussi tout ce pays fut-il bientôt converti en désert. « Les maisons, disent « les lettres de rémission qui nous ont conservé ces détails, « sont demourées vagues, et les biens qui sont ou pais périssent « aux champs » ' .

Après les nobles, ce fut le tour du régent. Les nobles s'étaient vengés en versant le sang des paysans, le régent se vengea en extorquant leur argent. L'occasion était bonne, sous apparence de justice, de remplir aux dépens des vilains les coffres vides de l'Etat. [1 envoya donc de tous côtés des lieutenants pour imposer des amendes aux villes, bourgs et communes qui avaient trempé dans la Jacquerie. Le comte de Vaudemont, sire de Joinville, chargé de cette mission dans le Perthois, s'en acquitta avec tout le zèle désirable : « à Bouchy-le-Repos, l'amende fut de 200 florins d'or à l'écu ; à Sainte-Livière, de 1,200 florins d'or à l'écu; à Bettancourt, de 2,000 écus ; àHeiltz-le-Maurupt, de 1,000 écus ; à Chavanges, de 1,000 florins d'or au mouton - » .

Les malheureux frappés de ces énormes amendes n'en devaient pas moins acquitter les rentes et redevances seigneuriales ; de plus, ils étaient depuis quelque temps assujettis à un double subside extraordinaire, que le régent s'était fait octroyer pour la défense et la garde du pays. Après tant de charges, comment s'étonner de la dépopulation signalée par les lettres de rémission, et de la résolution que prirent les habitants du Perthois d'abandonner leurs campagnes et de déserter en masse le royaume pour se retirer dans le duché de Bar ? ^

* Siméon Lucc, p. 179, 180.

2 ld.,p. 183.

3 Le comté de Bar paraît avoir été érigé en duché vers 13u4.

Toutefois le régent ne tarda pas à rassurer les populations en délivrant des lettres de rémission aux communes ou aux particuliers qui les sollicitaient. Il fit plus, il récompensa plusieurs localités qui lui étaient restées fidèles, et Dormans fut une des plus favorisées : il y établit, dit M. Siméon Luce, un marché hebdomadaire et deux foires annuelles en considération de son chancelier, Jean de Dormans, « et pour le rapport à nous fait que yceulx habitanz se sont portez bien et loyaument et empeschié et destorbé plusieurs villes voisines du pays d'environ à faire plusieurs entreprises contre les nobles »' .

1 La Jacquerie, 2* édit. p. 191. — L'auteur, dans ses a Indications et extraits de documents relatifs à divers épisodes de la Jacquerie, aux lieux qui en ont été le théâtre et aux individus qui yontpris part » (p. 174-224), cite 49 localités appartenant à la Champagne. Sur ce nomljre 38 font aujourd'hui partie du département de la Marne.

Les 49 localités sont : 1° dans l'Aisne, Château-Thierry ; 2° dans l'Aube, Chalette, CJiavanges', 3° dans la Haute-Marne, Bailly-aux-Forges, Perthesen-Perthois, Saint-Diz-ier, Yignory ; 4° dans Seine-et-Marne, Courtry, La Ferté-sous-Jouarre , Meaux, Provins ; 5° dans la Marne (arrondissement de Châlons), Ecury, Vitr y-la- Ville — (arrondissement d'Epernay), Bouchy-le- Repos, Dormans, Epernay — (arrondissement de Reims), Avenay, Chalonssur-Vesle (*), Chenay, Criogny, Loivre, Merly (le-Grand et le-Petit), lieudit d'Hermonville, Pouillon, Saint-Thierry, Thil, Villers-Franqueux et ViLlers-Sainte-Anne — (arrondissement de Vitry), Bayarne (écart de Soulanges), Bettancourt, Bignicourt et Brouilly, Blacy, Conflans, Côtes (les-Grandes), Couvrot, Etrepy, Favresse, Heiltz-le-Maurup)t, Heiltz-le- Hutier, La Chapelle-sur-Colle, Loisy-su/r- Marne, Maisons, Saint-Amand, Sainte-Livière, Saint-Lumier-en-Charnpagne, Saint- Vrain, Sompuis, Songy, Yroil.

{*) Les localités soulignées sont celles qui ont été le plus cruellement éprouvées.

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