CHAPITRE m
Les Bandes Anglo-Navarraises.
Irrité des mauvais traitements faits à ses partisans, Charles de Navarre livre la Chîmpagne à des bandes d'aventuriers qui la pillent. — Ces brigands obéissent à trois capitaines principaux. — L'un d'eux tente de surprendre Cliâlons ; il est repoussé. — Brockars de Fénestrange, qui était au service du régent, défait, de son côté, Eustache d'Aubrécicourt. — Bientôt le régent recouvre Melun. — Trêve de Pontoise. — Difficultés entre le régent et Brockars ; celui-ci se venge cruellement et obtient enfin satisfaction.
La Champagne n'avait pas épuisé la série de ses maux. Après la mort d'Etienne Marcel et la chute de la commune parisienne (31 juillet 1358), comme après la ruine de la Jacquerie, la réaction avait été violente, et les partisans de Charles de Navarre avaient eu à souffrir. Charles, irrité du supplice de ses amis, avait déclaré la guerre au Dauphin, et rassemblant autour de lui tous les aventuriers, Anglais, Navarrais, Normands, Bretons, Gascons, Allemands et Flamands, que les trêves avaient jetés sur les routes, il avait lâché les terribles compagnies comme un torrent dans les provinces septentrionales de la France et particulièrement dans la Champagne et la Brie. Il convoitait toujours ces dernières, et, en se liguant avec Edouard III, il s'était engagé à le reconnaître roi de France, à la condition d'en obtenir la possession du comté. Tandis que, pour forcer Paris à se jeter dans ses bras, il bloquait cette ville en s'établissant à Mantes et à Meulan, d'où il dominait le cours inférieur de la Seine, et en occupant Melun qui le rendait maître du cours supérieur, les hrigancls ' à sa solde battaient les pays à l'est. L'occa-
' On appelait alors ainsi les soldats mercenaires, fantassins armés à la légère et particulièrement couverts d'une petite et mince cote démailles, qui prit d'eux le nom de brigantine. « C'est par suite des excès de ces soldats que leur nom ne tarda pas à perdre son sens particulier pour prendre l'acception plus générale, mais défavorable, dans laquelle il s'emploie aujourd'hui. » (Siméon Luce, Hist. de la Jacquerie, p. 8).
sion était meilleure que jamais : un roi captif, une noblesse amoindrie, un dauphin bien empêché par Tinsurrection parisienne et la turbulente ambition de son beau- frère. Aussi en profitaient-ils pour s'enrichir par la rapine et le pillage.
« Toujours, en effet, dit Froissart, gagnaient pauvres brigands à « dérober et piller villes et châteaux, et y conquétaient si grand « avoir que c'était merveille, et devenaient les uns si riches, par « espécial ceux qui se faisaient maîtres et capitaines des autres « brigands, que il y en avait de tels qui avaient bien la finance de « 60,000 écus. . . Ils épiaient. . . bien souvent une bonne ville ou « un bon chastel, une journée ou deux loin ; et puis s'assemblaient « vingt ou trente brigands, et s'en allaient, tant de jour que de « nuit, par voies couvertes... droit sur le point du jour, et boutaient (( le feu en une maison ou deux. Et ceux de la ville cuidaient que « ce fussent mille armures de feu qui voulaient ardoir leur ville, « si s'enfuyaient qui mieuxmieux, et ces brigands brisaient maisons, « coffres et escrins, et prenaient quant qu'ils trouvaient, puis s'en « allaient leur chemin, Chargés de pillage » ', Ils ne se contentaient pas toujours de piller et de brûler, ainsi que le témoigne entre autres documents une grande huile d'Urbain V donnée par ce pape à Avignon, le 9 juin 1365, contre les compagnies ; ils égorgeaient encore les adolescents, les femmes, les vieillards, les enfants à la mamelle ; ils attentaient à l'honneur des vierges et des religieuses , ils violaient les mères de famille, les emmenaient avec eux pour les employer à leur service, et les forçaient, sans égard pour la faiblesse de leur sexe, à porter leurs armes *.
Aussi bien la compagnie, où se confondent déjà pêle-mêle toutes les nations et toutes les races, présente-t-elle encore un singulier mélange de conditions : à côté des cadets ou des bâtards de familles nobles, des aventuriers sortis des derniers rangs de la société, soudards ignorants qui ont besoin de secrétaires pour rédiger les saufconduits qu'ils accordent, et enregistrer les rançons qu'ils lèvent ; gens avides de jouissances et jaloux de vivre en grands seigneurs. Il faut aux chefs des bêtes de somme pour leurs bagages, des haquenées ou chevaux de selle pour leurs maitresses, des destriers
' La Jacquerie, ibid., p. 8 cl 0.
* Id., ibid., p. 24, 2o.