‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départements (volume 2)Chapitre 85 sur 164 · ET LES BANDES ANGLO-NAVARRAISES · texte numérisé non relu

ET LES BANDES ANGLO-NAVARRAISES

pour le combat ; surtout bonne table et bon vin. Aussi ne manquentils aucune occasion de s'attacher qui peut satisfaire à leurs besoins et contenter leurs goûts de luxe, et les voit-on traîner à leur suite maréchaux-ferrants et selliers, couturières et lessivières, chirurgiens et médecins, cuisiniers et jeunes pages empressés de les servir.

Quand ils s'étaient bien engraissés et enrichis des dépouilles et des richesses des populations, « vendaient les uns aux autres, ces « capitaines des garnisons, leurs forts et leurs pourveances (provi- « sions), et échangeaient et donnaient sommes d'argent ensemble, « aussi bien comme de leur héritage. » « Grâce à ce système aussi ingénieux que lucratif de relais dans l'oppression, les victimes n'avaient pas de relâche dans leurs maux, pas même celle qu'aurait dû amener tôt ou tard la lassitude des malfaiteurs » ',

Il faut entendre l'un d'eux après qu'il eut vendu le château d'où il tenait à sa discrétion, depuis plusieurs années, tout le pays à l'entour - : '< Il n'est temps, dit-il avec l'accent du regret, il n'est « esbattement ni gloire en ce monde que de gens d'armes, de « guerroyer par la manière que nous avons fait ! Gomment étions- « nous réjouis, quand nous chevauchions à l'aventure et nous « pouvions trouver sur les champs ung riche abbé, ung riche prieur, « marchand, ou une route de mulles de Montpellier, de Narbonne, « de Limoux, de Fougans, de Béziers, de Toulouse et de Garcassonne, « chargées de drap de Bruxelles ou de Moustier-Yilliers, ou de « pelleterie venant de la foire au Lendit, ou d'épiceries venant de « Bruxelles, ou de drap de soie de Damas ou d'Alexandrie ! Tout « estait nostre ou rançonné à nostre volonté. Tous les jours nous (( avions nouvel argent. . . Nous étions gouvernés et estoffés comme « rois, et quand nous chevauchions, tout le pays tremblait devant « nous. Tout était nostre, allant et retournant. . . Par ma foy, cette « vie était bonne et belle. . . » -K

Faut-il s'étonner qu'étant si bonne, elle ait été recherchée et presque honorée. Rien ne manquait aux plus audacieux ni aux plus brillants, pas même les faveurs des nobles dames si recherchées

' /c/., ibid., p. 24.

2 II s'agit du célèbre brigand Aimerigot Marchèset du château d'AlIeuze en Auvergne.

3 M., ibid., p. 17.

des chevaliers du xiv« siècle. C'est ce qui arriva particulièrement à un jeune gentilhomme du Hainaut, messire Eustache d'Aubrecicourt, qui avait combattu à Poitiers dans les rangs des Anglais. Il s'était cantonné à la tète de cinq cents brigands à Pont-sur-Seine : « c'était (c sa chambre » , dit Froissart, et Nogent-sur-Seine, Damery, Lucy, Saponay (Aisne), Troissy, Arcis-sur-Aube, Planey et tous les environs reconnaissaient sa loi ^ « Il ravageait la province avec « tant d'entrain et d'ardeur, rançonnait nobles et manants avec « tant de succès, détroussait tous les voyageurs avec une audace si « chevaleresque, qu'une haute et noble princesse, madame Isabelle « de Juliers, veuve du comte de Kent et nièce de la reine d'Angle- « terre, entendant parler des prouesses de ce brigand, s'éprit « d'amour pour lui. » « La dite dame lui envoya haquenées et « coursiers plusieurs, et lettres amoureuses et grandes signifiances « d'amour, par quoi le dit chevalier en était plus hardi et plus (( courageux, et faisait de grandes appertises d'armes que chacun « parlait de lui. » Aussi les combattants ne lui faisaient-ils pas défaut. Il courait avec eux jusque devant Troyes ou Provins, Château-Thierry et Châlons, « et y conquit très grand avoir en « rançons, en vendages de villes et de châteaux, et aussi en rachat « de pays et de maisons, et en saufs-conduits qu'il donnait, car nul « ne pouvait aller ni venir, marchands ni autres, ni essir (sortir) « des cités et des bonnes villes, que ce ne fût par son dangier « (autorité), et tenait à ses gages bien mille combattants et dix ou « douze forteresses^ ».

Dans le même temps messire Picore d'Audley (Dudley), un chevalier anglais qui avait aussi combaUu à Poitiers, occupait le château de Beaufort (Montmorency), un vrai nid d'aigle, « qui était « de l'héritage au duc de Lancastre », et de là il exerçait le brigandage entre Châlons et Troyes. L'un de ses hommes vint un jour à Rosnay, et entrant dans l'église pendant la messe, osa mettre la main sur le calice et la patène dont le prêtre se servait pour la célébration de l'office. Comme il sortait de la ville emportant avec lui ces objets sacrés, son cheval tournoya tout-à-coup comme un

* Froissart, édit. Simcon Lucc, t. V, p. 135, 130 et Biichnii (Paulliéon), t. I«^ 1. I", p. 392.

« Id., ibid., p. 158, et Biicliou, I. 1, 2'" partie, c. xci, p. Wi.

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