ET LES BANDES ANGLO-NAVARR AISES
moment où l'on se battait au dit pont. Quand mossire d'Audley et les siens virent la bannière du seigneur de Grancey et les nombreux chevaliers et écuyers venus à sa suite, lors sentirent qu'ils avaient failli à leur entente, et se retirèrent par où ils étaient venus, traversant l'abbaye de Saint-Pierre. Leurs varlets les attendaient au plus près avec leurs chevaux ; si montèrent et repassant la rivière sans empêchement, retournèrent tranquillement devers Beaufort. De quoi furent ceux de Châlons moult joyeux ; ils louèrent Dion d'avoir si heureusement échappé au danger, remercièrent grandement le seigneur de Grancey du secours qu'il leur avait apporté, et lui donnèrent aussitôt 500 francs pour lui et pour ses gens. Ils retinrent à leur service l'un de ses chevaliers en lui délivrant de bons gages, et il les aida « à fortifier et à emparer la cité, là où « il besongnait le plus ' . »
Cependant le régent n'était pas demeuré inactif. Le siège épiscopal de Troyes était alors occupé par Henri de Poitiers, capitaine de la ville, « qui fut, dit Froissart, un bon guerroyeur et entrepre- « nant durement ». Le régent s'entendit avec ce prélat, le comte de Yaudemont, le comte de Joigny, messire Jean de Châlons et plusieurs autres seigneurs, pour engager « messire Brockars de « Fenestrange, un appert et hardi chevalier lorrain, renommé et « usé d'armes », à « aider et délivrer le pays de Champagne de ses « ennemis. « Brockars y consentit moyennant une forte somme de florins pour lui et ses gens, lesquels pouvaient bien être cinq cents. « Adoncques s'assemblèrent ces gens d'armes de Troyes, de Cham- « pagne et de Bourgogne, l'évêque de Troyes, le comte de Vaudc- « mont, le comte de Joigny, messire Jean de Châlons et messire « Brockars qui tenait la plus grande route (bande). » Ils étaient bien là mille lances et 1,500 brigands. On se dirigea vers le château de Hans, que les Anglais tenaient depuis plus de dix-huit mois, et on en fit l'assaut. Mais les assiégeants avaient affaire à de vaillants guerriers ; il fallut le renouveler et ce ne fut qu'au troisième qu'ils parvinrent à pénétrer dans la forteresse ; ils ne firent aucun quartier et tuèrent toute la garnison, qui était bien de 80 anglais -.
1 Froissart, édit. Siméon Luce, t. V, p. 137, et Buchon, p. 399 et 400. - Id., Siméon Luce, p. 165, et Buchon, p. 404.
33i2 LA PROVINCE DE CHAMPAGNE 1339.
Après cet exploit, qui eut lieu vers la Saint-Jean 1359 ', la troupe victorieuse revint à Troyes pour s'y reposer ; puis, sur le conseil des seigneurs, elle prit le chemin de Nogent-sur-Seine, afin d'aller combattre Eustache d'Aubrccicourt . A la nouvelle de ce dessein, Eustache joyeux sortit de la ville de Pont avec ses archers, et ayant appelé à lui les garnisons voisines, il se vit à la tête de 400 lances et de 200 archers. « Nous sommes gens assez, leur dit-il, pour com- « battre tout le pays de Champagne. Or, chevauchons au nom de « Dieu et de saint Georges. » Il était « armé de toutes parures, « excepté de son bassinet », et il montait une haquenée blanche qu'Isabelle de Juliers lui avait envoyée. Se souvenant de Poitiers, il vint s'établir sur un tertre près de Nogent, au milieu des vignes, et rangea ses archers en avant.
Cette ordonnance surprit les Français ; ils sonnèrent de leurs trompettes pour réunir le gros de leur troupe, et, après s'être concertés, ils se formèrent en trois batailles (corps) composées chacune de 300 lances. L'évèque de Troyes et Brockars commandaient la première ; Jean de Châlons et le comte de Joigny, la seconde ; le comte de Vaudemont était à la tête de la troisième. Après quoi on attendit, bannières déployées, l'arrivée des brigands et gens de pied qui étaient en arrière.
Quant à Eustache, en voyant au-dessous de lui se déployer ces trois batailles, dont chacune semblait aussi forte que tous ses gens réunis, il ne fut pas effrayé, mais s'adressant aux siens : « Seigneurs, Seigneurs, leur dit-il, combattons de bon courage, « cette journée sera nostre, et puis serons tous seigneurs de « Champagne. J'ai plusieurs fois ouï dire qu'il y avait eu jadis un « comté de Champagne ; je pourrai rendre assez de services au roi « d'Angleterre, que je tiens pour roi de France, car il réclame « l'héritage et la couronne, et par droit deconquête, il me donnera « la Champagne. » Ce langage plut fort aux compagnons d'Eustache : « Par monseigneur saint Georges, sire, s'exclamèrent-ils, nous y « mettrons peine. » Adonc le brave capitaine fit lors chevaliers plusieurs jeunes écuyers, ordonna à chacun de retailler son glaive de manière qu'il eut cinq pieds de longueur, fit mettre pied à terre,
' C'est la date que donne Jean le Bel, dont la clironiqiie, dit M. Siniéou Luce, est la source où Froissart a puisé ces détails.