ET LES BANDES ANGLO-NAVARRAISES
et tenant ferme son pennon d'hermine à deux hamèdes de gueules, attendit l'attaque des Français.
Ceux-ci, impatientés du retard des brigands, finirent par s'ébranler au signal de messire Brockars et assaillirent vivement Tennemi. Mais les Anglais, qui avaient l'avantage du lieu, les culbutèrent, et il y eut bien en cette première rencontre soixante hommes qui mordirent la poussière. Le second corps d'armée ne fut pas plus heureux ; enfin le troisième, donnant à son tour, soutint vaillamment le combat. Il futfait, dit Froissard, « maintes grandes appertises d'armes » et Eustache combattit en vrai chevalier, car l'attaque se dirigeait surtout contre lui. Il tua de sa propre main quatre Français des plus vigoureux ; nul n'osait plus l'approcher. Ce que voyant, Brockars prit son glaive à deux mains et par dessus les combattants le lança si droiteinent et si roidement qu'il vint frapper la visière du bassinet de messire Eustache, et que celle-ci en tombant lui « rompit trois « dents en la bouche. » Sur ces entrefaites arrivaient les brigands français au nombre de 900, bien armés et bien pavoises. Ils eurent bientôt rompu les archers anglais, fatigués de la lutte et impuissants à percer de leurs traits les pavois de leurs adversaires. En voyant ceux-ci faiblir, le deuxième corps d'armée les assaillit et acheva, si bien que tous demeurèrent sur la place ; puis, « se retournant sur « les garçons qui gardaient les chevaux de leurs maîtres )>, il les tua tous ou les prit ; « là perdit messire Eustache son coursier et sa « haquenée qu'il aimait tant ». Bientôt son pennon, « qui était « l'étendard et la ralliance des Anglais », fut pris tout déchiré, et lui-même, après avoir vu tomber ou se rendre la plupart de ses gens d'armes, dut se remettre aux mains d'un chevalier, qui ne le sauva pas sans peine de la fureur des habitants de Troyes (23 juin 1359)'.
Ce succès des Français eut un grand retentissement, et troubla si profondément les partisans d'Eustache, qu'ils « troussèrent tout « ce qu'ils purent », et abandonnèrent les forts qui lui obéissaient, Troissy, Saponay, Arcis, Méry, Plancy et tous les autres, tant ils redoutaient l'évèque de Troyes et le capitaine lorrain. Jean de Ségur, qui tenait le château de Pont-sur-Seine, se décida à le vendre à Henri de Poitiers. La vente opérée, il crut pouvoir, le 4 avril suivant
^ Froissart, édit. Siniéon Luce, p. lGG-174, et Buclion, p. 40a à 407.
(1360), se rendre à Troyes et aller se loger à l'hôtel épiscopal. Mais Henri de Poitiers, en l'y recevant, avait trop présumé de la magna. nimité des habitants ; ceux-ci s'ameutèrent, et pénétrant tumultueusement dans le palais, se saisirent, malgré les protestations de l'évêque, de la personne de son hôte, et mirent impitoyablement en pièces ce chef de bande.
Pendant que s'accomplissaient ces événements, le régent se tenait en personne avec 4,000 lances devant Melun, où trois reines faisaient alors leur résidence. Blanche, veuve de Philippe de Valois et sœur du roi de Navarre, Jeanne, femme de ce prince, et Jeanne, sa tante, veuve de Charles le Bel. Le régent assiégeait la ville depuis le 18 juin, et la pressait vivement, impatient qu'il était de rendre libres de ce côté le cours de la Seine et l'approvisionnement de Paris. Des renforts lui étaient arrivés avec « grand' foison de beaux engins, « d'espringalles, qui nuit et jour jetaient dedans la forteresse. » Mais il avait à craindre une attaque de Charles le Mauvais et de Philippe de Navarre, son frère, qui se fortifiaient à Meulan. Le 26 juillet, il écrit à ses chers et bien amés les bourgeois de la ville de Reims pour leur demander du secours ; ce lui fut inutile, car cinq jours après, les exhortations des reines, jointes à l'intervention de plusieurs sages barons^ touchés de la misère du royaume, amenaient la suspension des hostilités entre le roi de Navarre et le régent. Bientôt après, un traité (traité de Pantoise, 21 août), qui remettait Melun à la couronne de France et assurait à Charles de Navarre la restitution des places et terres saisies sur lui, rétablissait la paix entre ces princes, mais sans la rendre malheureusement aux populations.
11 restait un compte à régler entre le régent et Brockars pour les services rendus au royaume par ce dernier. Comme le régent ne se pressait pas d'acquitter ses engagements, le chevalier lorrain, à qui il était bien dû 30,000 francs, et qui ne pouvait payer ses soudoyers^ après avoir défié le duc de Normandie, entra dans la ville de Barsur-Seine, c( où il y avait plus de 900 hôtels », la livra au pillage et ne se retira qu'après l'avoir entièrement brûlée, et fait prisonniers 500 habitants. « Mcssire Brockars et ses gens firent ensuite plus « de dommages et de vilains faits au pays de Champagne, que « oncques les Anglais ni les Navarrais n'y firent ; et quand ils a eurent tout couru et robe le pays, on s'accorda devers eux, et
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« eurent tout ce qu'ils demandaient et plus assez » '. 11 eût mieux valu sans doute commencer par là, on eût épargné bien des maux à la pauvre province.
1 Froissart, édit. Siméon Luce, p. 184-185, et Buchon, p. 411 et 412.