‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départements (volume 2)Chapitre 89 sur 164 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Invasion d'Edouard m en Champagne.

Siège de Reims \i décembre 1359 — 11 janvier 1360.) — Traité de Brétigny (8 mai 1360). — Démêlé et procès de l'archevêque de Reims et des habitants (octobre 13G0 — 8 avril 1363).

Le régent s'était surtout déterminé à signer la paix de Pontoise parce qu'il n'ignorait pas que, neuf jours auparavant, le roi d'Angleterre, sous forme de lettre adressée à l'archevêque de Cantorbéry pour lui demander des prières, avait lancé à la France une déclaration de guerre qui réclamait toute son attention. La trêve conclue à Bordeaux, le 23 mars 1357, entre la France et l'Angleterre, avait, en effet, pris fin le 24 mars 1359, et le projet de traité, daté de Londres ce jour-là même et apporté en France pour y recevoir la ratification du régent, avait été repoussé par les états généraux (25 mai 13.59) comme trop désastreux pour le royaume. La résolution des états avait fort irrité le roi Jean, dont ils prolongeaient la. CdiTpiiYÏté, laissant d Dieu, quand il lui plairait, le soin d'y pourvoir de remède, et le roi d'Angleterre avait signifié la rupture de la trêve.

Les préparatifs de guerre d'Edouard III furent tels qu'on n'en vit jamais de pareils en Angleterre. Gomme il ne doutait point du succès, non plus que tous les siens, il lui arriva de tous pays chevaliers et écuyers avides de ses bienfaits, « et espécialement cils « Allemands qui sont plus convoiteux que autres gens » '. En même temps « les gens d'armes qui avaient jusque-là fait guerre pour le « roi de Navarre la firent forte et vilaine au titre du roi d'Angle- « terre.» Mais il leur manquait d'abord un capitaine éprouvé: sachant qu'Eustache d'Aubrecicourt était guéri de ses blessures « et « en bon point », ils négocièrent sa délivrance et l'obtinrent au prix

^ Froissarf, édil. Siiuôon Luce, § 448, p. 181, et Buchon, § 109, p. 410.

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de 22,000 francs, pour le paiement desquels ils se cotisèrent, et de l'abandon du « bon cliastel de Gon flans en Champagne ' qu'ils « tenaient ». Ils furent tôt dédommagés de leur sacrifice. A peine rendu à la liberté, Eustache, qui avait aussi recouvré sa haquenée, don de madame Isabelle, vint en la comté de Retliel, où il n'avait encore été, et y prit « la bonne ville d'Attigny-sur-Aisne ». « Us « trouvèrent dedans plus de 1500 pièces de vin, dont ils eurent « grand'joie. » Aussi en firent-ils « leur souveraine garnison ». De là ils « coururent tout le pays à l'entour de Reims, et prirent et pil- « lèrent Epernay, Damery, Graonne,etla bonne ville de Vertus, où « ils eurent grand profit ». Ils y mirent « une garnison qui courait « tout le pays d'environ selon la rivière de Marne jusques au « Château-Thierry et jusques à la Ferté-Milon », tandis que ceux d'Attigny étendaient leurs coursesjournalières «jusques à Maisières « sur Meuse et jusques au Ghène-Pouilleux - », « logeant au pays « quelque part qu'ils voulaient deux nuits ou trois, sans être aucu- « nement troublés, et puis s'en venant loger, reposer et rafraîchir « en leur forteresse à Attigny^. »

Du reste, en présence des menaces d'Edouard et du dessein bien arrêté du dauphin de ne point risquer de bataille, les provinces et les villes, abandonnées à elles-mêmes, songèrent sérieusement à leur sûreté et y pourvurent par tous les moyens en leur pouvoir. Comme Edouard venait en personne réclamer le royaume de France et les comtés de Champagne et de Brie, à la succession desquels il prétendait comme héritier de sa mère, Isabelle, fille de Philippe le Bel et de Jeanne de Champagne, c'était la province et les villes de Champagne qui étaient le plus exposées ; ce furent aussi les places qui eurent à supporter le plus de sacrifices, comme on le voit de Provins, où furent abattus, pour la sûreté de la ville, Notre-Damedu-Val, Saint-Syllas, Saint- Jean de Villecran, et détruits les faubourgs où pouvait se loger l'ennemi '*,

^ Près de V^illeseneux (Marne).

2 Le Populeux. (Id., édit. SmaéonLuce, p. 183, et Buchon, p. 411). Us allaient « jusques à Stenay en la comté de Bar » (Siméon Liice, § 471, p. 227, et Buclion, p. 428).

3 Id., Siméon Luce, p. 228, et Buchon, p. 428. ' Bouniuelot, Hist. âc Provins, t. II, p. 27.

Mais Reims surtout, où Edouard eu tendait se faire sacrer et d'où son autorité devait tirer toute sa force et son prestige, Reims apparaissait comme le boulevard de la France, et dans la solidité de ses remparts reposaient le salut et l'honneur du pays. Aussi le régent y donna-t-il un soin spécial.

Dès le 9 septembre 1358, « désirant de tout son cœur pourvoir à « la sûreté des bonnes villes et spécialement à ladite bonne ville de « Reims, qui est l'une des plus notables du royaume et que les « ennemis d'iceluy ont le plus convoitié », il confirmait le choix qu'en l'absence de l'archevêque^, les habitants avaient fait de « six bonnes et convenables personnes pour prendre garde des « ouvrages et autres nécessités, seurté et tuition de la ville», et conférait aux élus pleins pouvoirs « de faire armer chacun selon « son estât », « d'ouvrir, visiter et lire » toutes lettres suspectes, de « désarmer toutes personnes armées qui voudraient entrer dans « la ville », ou de leur en interdire l'entrée^.

Le 30 décembre suivant, « à la requeste des seigneurs et hauts « justiciers et des eschevins de la ville et ci té de Reims », il nommait, en vertu de l'autorité royale, Gaucher de Ghàtillon « capitaine de la « dite ville et du pays d'environ », avec faculté de se donner un lieutenant chargé de le remplacer en son absence, et « le dit de « Châtillon établit Jehan de Louvergny, chevalier, en ladite charge, « et ont continué les capitaines de Reims de nommer ainsi et « d'établir un lieutenant jusqu'en l'année 1448 » ^. Châtillon était un chevalier plein de droiture et de loyauté, chez qui le sentiment du devoir s'unissait à une volonté ferme et inébranlable. Il ne fut pas étranger sans doute à la pensée qu'eurent les habitants de Reims de faire, au commencement de Tannée 1359, un traité d'alliance offensive et défensive avec les villes de Châlons et de Rethel pour

* V. ci-ilcssus, p. 3H, noie d, ad fine m .

2 Arch. admin., t. III, p. 107 et sq. — Quelques-uns fixent ici rorigiue du Conseil de ville ; mais il est facile de voir que la régence ne fit que confinncr ce qui avait été fait en 1346 par Philippe de Valais, et en 1337-1358 par Jeau de Craon. Tout ce qu'on peut dire, c'est que ce conseil demeura dès lors stable et inconlesié.

Les six notaljlcs élus lurent Robert Errard, Aubry Grainniain*, Tliili;iult la Barbe, Cnlarl le Clcnj, Jelian de Mouruieloii el Jobau l'Aubijuis.

■^ Id., ibid., p. 117, et note 1.

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le bien général de la France et « la sûreté du roi... et de... monsieur « le régent de tout le royaume. » Quoi qu'il en soit, il fut chargé par eux de les représenter auprès des habitants de Châlons, qui nommèrent, de leur côté, pour signer le traité, messire Baudoin de la Bove, messire Jacques Chevalier et Gérard le Porry (?) K

Chàtillon s'occupa ensuite de faire murer la porte neuve, ainsi que les portes de Saint-Nicaise et de Bairon, et de faire tendre des chaînes au travers des autres portes et de plusieurs rues. De la porte deBuiron au château de Porte-Mars, il fit élever en dedans des fossés un gros mur flanqué de tours aux extrémités. En même temps il fit couper les bois, ruiner les moulins et les édifices qui pouvaient favoriser les approches de l'ennemi et lui servir de retraite. Les citoyens, qui ne s'épargnaient pas à cette œuvre, détruisant leurs propres maisons, brûlant leurs propres fermes, n'épargnèrent point l'archevêque. On rasa ses jardins, sa maison de campagne et le château de Neuville près Gourcellcs. On ne s'arrêta pas davantage devant le caractère de certains monuments religieux, et on détruisit impitoyablement le couvent des religieuses de Glairraarais, l'hôpital des lépreux à la porte de Vesle, celui de Dieu-Mérite à la porte Dieu-Lumière, l'église Saint-André dans le bourg Gérés, et plusieurs chapelles. Ainsi ordre fut donné, le 21 février 1359, « d'ardoire et « démolir l'abbaye Saint-Thierry », de même que la maison forte d'Auménancourt, « qui pouvait être préjudiciable à la ville » ; on ruina également les forteresses de Livry, d'Aubilly, d'où les Anglais pouvaient inquiéter la place. Les autres châteaux propres à la défense reçurent des garnisons. Gaucher mit, d'autre part, en réquisition chevaux, chars et charrettes « pour chevaucher contre « l'ennemi, fit des emprunts forcés d'argent sur clercs et laïques, « et frappa la ville d'impositions et gabelles tant sur le sel que sur « les vins » -.

On supporta tous ces sacrifices d'autant plus allègrement que, le 10 juillet 1359, le régent, informé du dessein d'Edouard de passer la mer et d'assiéger Beims, avait écrit à ses bien aviez les maire et

^ V. le traité aux Arch. admin., t. 3, p. 120. V. aussi, p. 123, lo traité d'alliance fait entre Reims et Rethel.

^ V. le détail de ce que fit Chàtillon dans l'attestation ({u'il en a donnée les 17 octol)re 13o9 et 23 avril 1360. [Ardi. admin., p. 147 et note, et p. 160).

échevins de la ville, et après les avoir exhortés à munir la place de tout ce que comportait sa défense, leur avait promis de les secourir par toutes voies et manières : « Si prenez bon cœur, ajoutait-il, en « gardant bien fermement vos loyautés envers Monseigneur et Nous « et la couronne de France, si comme toujours avez fait, et si « comme nous tenons certainement que vous ferez encore toujours ; « car vraiment, nous y avons espéciale fiance ^ ».

Les préparatifs n'empêchaient pas d'ailleurs les Rémois de lutter contre les bandes anglaises qui sillonnaient la campagne. L'une d'elles s'était emparée du château de Roucy, dans les derniers jours de l'année 1358, et y retenait prisonnier le châtelain, parent de l'archevêque Jean de Craon. A l'appel du prélat, les Rémois mettent sur pied 600 gendarmes, mille archers, soixante arbalétriers, et vont « avec deux engins pour batterie et « grand'foison d'artillerie », attaquer le château. Jean de Craon les accompagnait avec ses amis, le seigneur de Porcien, le comte de Flandre et plusieurs autres, et il prit part à tous les travaux du siège, qui dura 28 jours. Réduits à l'extrémité, les assiégés demandèrent à capituler. Les Rémois eussent voulu les avoir à discrétion, mais devant les instances de l'archevêque ils cédèrent à condition qu'il les aiderait à s'emparer de Pont-Arcy , poste avantageux sur l'Aisne, qui, entre leurs mains, pouvait retarder la marche de la grande armée d'Edouard. Jean de Craon promit tout, puis, quand les Anglais eurent évacué le château, les troupes confédérées se débandèrent, et l'archevêque s'en alla avec les siennes à Gormicy, abandonnant la milice rémoise à tous les périls du retour au milieu d'une campagne infestée d'ennemis. Ceux-ci ne manquèrent pas de la harceler ; elle eut de sanglantes escarmouches à soutenir, mais elle opéra sa retraite en bon ordre et fut assez heureuse pour ramener toute son artillerie. Reims obtint du moins en récompense de son dévouement le tiers des rançons que les habitants du plat pays acquittaient à l'ennemi •.

Le succès de cette expédition, en les aguerrissant, porta les citoyens à aller successivement attaquer les autres châteaux du voisinage dont les Anglais s'étaient emparés au grand détriment du

1 Arch. adm., ihid., p. 140.

" Id., ibid., p. 144.

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pays. Ils les en délogèrent et y mirent des garnisons ou en rasèrent les murs. Puis, comme les ennemis ainsi dépossédés s'étaient réunis dans une île de la Marne, nommée Mareuil ', où ils se fortifièrent, les Rémois, les y poursuivant, montèrent intrépidement à l'assaut de la place, et l'ayant emportée passèrent tous les Anglais au fil de l'épée ^•

Mais les garnisons françaises réparties dans les postes du voisinage de Reims et qui devaient protéger les populations, sous le prétexte de s'approvisionner, n'avaient pas tardé à devenir pour elles un fléau plus redoutable encore que celui des excursions ennemies. Le régent dut donner commission au capitaine de Reims de réprimer leurs brigandages : « Car ils gâtent, dit-il, et détruisent le pays de « telle manière que les bonnes gens 'n'y peuvent ni n'osent « habiter; il demeure donc inhabité et les terres sans culture, et si « Dieu n'y met conseil, il pourra en résulter un tel défaut de biens « que le peuple meure de famine et n'ait de quoi vivre » (28 novembre 1350) ^

C'était du reste le triste état que présentait tout le Yermandois, ainsi que l'évèché de Laon et l'Artois, où, depuis trois ans, on n'avait rien ahavè (labouré) ; aussi, dit Froissart, confirmant l'observation du dauphin, « si bleds et avaines ne leur venaient du « Haynaut et du Cambraisis, les gens mourraient de faim en ces « pays. »

Edouard III ne l'ignorait pas, et il avait pris en conséquence ses dispositions. Son armée, composée d'au moins cent mille hommes, était formée en trois batailles, qui, commandées, la première par le duc de Lancastre, la seconde par le roi, et la troisième par le prince de Galles, marchaient aune heure de distance les unes des autres ; elle présentait, à la suite de la bataille du roi, un train de 6 à 8,000 chariots attelés chacun de quatre forts roncins, et chargés de tentes, de pavillons, de moulins, de fours pour cuire le pain, et de forges pour forger les fers des chevaux. Ces chariots transportaient en outre de petits bateaux que trois hommes pouvaient

^ Elle n'existe plus.

2 Arch. adm., p. 146, note. — Cf. les Variétés hist.etarchéol., vi^ série, p. 31 .

3 Id., p. 152.

monter, et avec lesquels on pouvait pêcher dans les étangs, « de « quoi eurent grand aise tout le temps du caresme les seigneurs et « les gens d'état ; mais les communes se passaient (s'accommodaient) c( de ce qu'elles trouvaient ». Ledit train ne couvrait pas moins de deux lieues de pays, et il était précédé de 500 sapeurs, armés do pelles et de coignées, pour lui frayer la voie. Quant au roi, il voyageait, ainsi que plusieurs seigneurs de sa suite, avec ses oiseaux et ses chiens, afin de pouvoir aller à la chasse. Il avait bien pour lui trente fauconniers à cheval et soixante couples de forts chiens et autant de lévriers, avec lesquels il prenait chaque jour cet exercice, ce qui lui était facile, attendu que l'armée ne faisait pas plus de trois lieues de chemin par jour^ .

Ce fut en cet appareil qu'Edouard III se présenta devant Reims, le 4 décembre 1359 -. Il vint loger en l'abbaye de Saint-Basle, audessus de Verzy, tandis que le prince de Galles allait s'établir à Villedommange, les comtes do Richement et do Northantoune (Northampton) à Saint-Thierry, le duc de Lancastre à Briment, et le maréchal d'Angleterre à Bétheny. Le reste de l'armée anglaise se répandit dans les villages des environs de Reims, cernant la ville de telle sorte que personne n'y pouvait entrer, et battant la campagne jusqu'à Mézièrcs, Donchery et Mouzon.

Cependant les assiégés ne demeuraient pas oisifs, et les lumières qu'à la suite de plusieurs sorties ils tirèrent de quelques prisonniers anglais sur les desseins du roi, en leur donnant lieu de penser que le siège serait long, leur avaient fait sentir le besoin d'une cavalerie qui les aidât par de fréquentes courses à tenir les Anglais en haleine, car la ville n'avait pasd'aut]"(^s défenseurs que les citoyens distribués par compagnies, les laïques sous les connétables, et les

1 Froissart, édit. Siméon Lucc, t. V, p. 199, 225, cl Buclioii, liv. I, 2^ partie, ch. cxi et sq. — V. aussi Marlot c( Anquclil sur le siège de Reims .

2 Eustache Deschamps n'avait pas encore quitté l'école de cette ville :

Devant Reims vint seoir ou (au) mois, L'an cinquante-neuf, de novembre, A Saint-Basle, Ijien m'en rcmemljre ( souvion t ) ; A quatre iuies (lieues) de Reims logea. Et quarante jours l'assiéga. . .

(Miroir du Mariage, Crapelel, p. 243).

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clercs sous les officiaux. Ils trouvèrent le moyen d'avcrlir le régent de la situation, et celui-ci, tout en les engageant à persévérer dans cette amour et fidélité qui ne pourrait manquer d'être un bon exemple pour la France, leur avait promis d'envoyer le connétable à leur secours.

Ce secours ne fut pas nécessaire. Edouard, qui semblait avoir compté sur l'effet des intelligences que ses émissaires avaient pratiquées dans la ville, se contentait de la bloquer ; mais les intelligences avaient été découvertes avant le siège, et onze gentilshommes avaient payé de la vie leurs démérites. Exposés aux rigueurs de la saison et à des pluies continuelles, les Anglais dépérissaient dans leur camp. Us n'avaient pas sans doute, pour se réconforter, de ces vins exquis que d'Auhrecicourt avait trouvés à Attigny, et qu'il s'était empressé d'offrir à Edouard. Ils ne trouvaient aux environs ni blé, ni fourrage, car tous grains et autres vivres, conformément aux instructions du régent (22 octobre)' avaient été rentrés à Reims ou gâtés, do peur qu'ils ne servissent à l'ennemi ; il leur fallait donc en aller chercher à dix ou douze lieues de là ^, et leurs détachements, harcelés, battus par les garnisons des postes français, rentraient fort décimés. Pour se délivrer de ces attaques, les Anglais assaillirent plusieurs châteaux ; mais, à part la prise par Jean Chandos do Gernay-en-Dormois, « un moult biel foit », qu'ils ruinèrent (30 décembre), et celle de Cormicy (6 janvier 13G0), par Berthelemieu de Bruvc (Barthélémy de Burghersh), ils ne firent pas grand exploit.

Edouard III se décida donc à lever son camp, et, le 11 janvier 1360, il prenait la route de Châlons ; mais il se contenta de défiler sous les murs de la place, et alla, non sans avoir menacé Provins, que défendait le brave Simon de Jouy, et ravagé tout le territoire, camper entre Méry-sur Seine et Troyes. Pendant qu'il était là, son connétable, chevauchant outre, vint attaquer Saint- Florentin sur l'Armançon et s'empara de la ville, qu'il incendia, ainsi que le prouvent des lettres de Charles V, de mai 1376 ; mais le château tint bon, et l'armée anglaise, poursuivant sa marche, arriva devant Tonnerre. « Là eut grand assaut, et fut (comme à

^ Arch. admia., ibid., p. 153.

2 Froissart, édit. Siméon Luce, t. V, p. 212, et Biichon, p. 421.

« Saint-Florcnlin) la ville prise par force, et non le cliàtel ; mais « les Anglais gagnèrent au corps de la ville plus de trois mille pièces de vin », et, j^our la cause de ces bons vins, ils reposèrent à Tonnerre cinq jours pleins. Après quoi laissant à droite Auxerre, où se tenait le connétable de France, Robert de Fiennes. le roi alla passer le carême en Bourgogne, en un lieu nommé Guillon et situé sur le Serain.

Délivrés de cet ennemi, les Rémois, qui ne l'avaient pas laissé partir sans tomber sur son arrière-garde, ni sans lui enlever beaucoup de bestiaux et de bagages, qui furent vendus au profit des soldats, allèrent reconnaître les châteaux occupés par les Anglais , et ils en forcèrent plusieurs à se rendre, entre autres celui de Courlandon. Assuré de leur valeur. Gaucher de Chàtillon les conduisit contre la forteresse de Sissonne, près de Laon, où les Anglais avaient retiré leurs principaux prisonniers et le plus riche butin. La place était bien défendue et protégée par des marais ; mais les volontaires rémois étaient intrépides et leur chef expérimenté. Partis le soir, ils arrivent au point du jour devant le château, et après une marche de huit lieues, franchissant les marais, montent à l'assaut au milieu d'une grêle de flèches et de pierres et emportent la forteresse. Les prisonniers délivrés, le butin repris, toute la garnison fut passée au fil de l'épée, « afin, dirent-ils, que les autres y prissent exemple, et « que sureuxetsur leur pays ils n'entreprissent pas silégèrement », ajoutant « que, si on eût fait ainsi partout, c'eût été profit au roi et « à ses sujets. »

Aussi, quand Edouard, au sortir de la Bourgogne, vint loger devant Paris et menacer le côté de Saint-Marcel, le régent, qui s'y était enfermé, ne manqua pas d'écrire à ses chers et bien amez pour leur exposer le besoin qu'il avait de leurs services : « Si vous « prions et mandons sur toute la feauté et amour que vous avez à « mondit seigneur et à nous, que sans délai vous envoyiez par « devers nous à Paris le plus efforcément et à meilleure compagnie « de gens d'armes que vous pourrez, et de ce ne faillez ; car au « besoin éprouve-t-on ses bons amis et loïaux sujets » (8 avril 1360)'. Sensibles à la confiance que leur témoignait le dauphin, les Rémois volèrent à son aide, mais les Anglais, à la suite d'une

' Arch. admin., ibid., p. 160.

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escarmouche assez vive, qui dura du matin au midi, s'étaient décidés à partir et à prendre le chemin de hi Loire. Bientôt à la sollicitation de ses amis, et au milieu d'un violent orage, le roi d'Angleterre, qui était arrivé près de Chartres, faisait vœu à Notre- Dame de « s'accorder à la paix » ', et la paix était signée à Bretigny (8 mai 1360).

Elle fut dure pour la France : sans parler des autres conditions, la rançon du roi Jean était fixée à trois millions d'écus payables en trois ans, dont ()()i),000 èci/s d'or vieLv payables six semaines après son arrivée à Calais ; du payement de ces sommes devait répondre un certain nombre d'otages choisis parmi la noblesse du royaume et les plus notables de dix-huit bonnes villes-. 11 ne fut pas aussi difficile de trouver ces otages que l'argent destiné à leur entretien et à la délivrance du roi. Parmi les seigneurs champenois qui se dévouèrent, on cite les seigneurs d'Anglure, de Germigny-^ et de Trainel. Pour les cités champenoises, qui étaient au nombre de trois, elles désignèrent : Reims (9 janvier 1361), Gesson la Nage (.lesson Linage) et Olivier d'Osson (d'Auzon), lequel devait, un an plus tard (^"i janvier 1362), être remplacé par Jean la Barbe ; . Tro//cs, Nicolas de Maubeuge et Jacques de la Salle ; Châlons, Jacques Noisette et Jacques Noë. Les deux dernières obtinrent que les frais d'entretien de leurs otages fussent répartis entre les principales villes de la province. Les villes de Sainte-Mcnehould, Vitry, Sai7it-Dizier et Cliatimont y concoururent chacune en faveur de Châlons pour une somme annuelle de « 150 livres, à « payer si longuement que les otages châlonnais seraient en « Angleterre » ; celle de Troyes fut soutenue par les villes de Langres^ de Provins, de Bar-sur-Aube, de Bar-sur- Seine, et

' Froipsart, édit. Siméon Luce, t. VI, p. 5, et Budion, t. 1", p. 432.

■2 Jean livra deux de ses fils, 30 seigneurs et 40 bourgeois, dont 4 pour Paris.

3 Malliicu, seigneur de Roye et de Germigny, ne devait être rendu à la lil)erlè qu'en 1373. Pour le dédommager de sa longue captivité, Cliarles V, dès le mois d'octobre 1308, avait fondé à Germigny (Marne, arrondissement de Reims, canton de Ville-en-Tardenois) une foire annuelle qui se tenait de la veille de Saint-Simon et Saint-Jude au 2^ jour après celte fête (Siméon Luce, t. Vill des Chroniques de Froissart, 1'''= partie, p. CXVIII, n° 3).

de Saint-Florentin, qu'un mandement du roi, en date du 18 novembre 1361, taxe à une contribution annuelle de 200 livres pour chacune des deux premières, de 100 livres pour la 3% et de 50 pour chacune des dernières.

Quant à la ville de Reims, après avoir par son courage sauvé la couronne de France et l'indépendance du royaume, non seulement elle acquitta seule toutes les dépenses de cet ordre, mais elle contril)ua encore avec autant de générosité que d'empressement à la rançon du roi. Dès le 8 juin 1360, Jean, s' adressant à ses amez et féanJ.v les esleiis et bourgeois de Reivis, leur avait fait connaître à quelle condition il lui serait permis de quitter Calais, et confiant dans cet amour et cette loyauté dont ils avaient donné une preuve si éclatante en gardant la ville de Reims avec une ferme constance, qui leur sl c/ag^w grand los et grand honneur, et déservi son amour perpétuellement, il les avait requis et priés de l'aider à acquitter le premier prix de sa délivrance, dussent-ils engager leurs joyaux et ceux de leurs femmes et des 7'iches veuves, ou emprunter pour ce, en baillant otages, à Metz ou ailleurs'^. Le 14 juin, il leur annonça la prochaine arrivée d'un de ses conseillers, le sire d'Odenehan, maréchal de France, chargé de leur exposer plus plainement et véritablement sa. détresse ; en les pressant de lui venir en aide, il s'engageait à leur envoyer, dès qu'il serait à Calais, telles lettres d'obligation comme ils voudraient avoir '^ Et quelques jours après la Saint-Jean, deux députés de la ville, Thibault la Barbe et Jean Cochelet, se rendaient à Saint-Omer, où était alors le roi, et lui offraient gracieusement 2.100 royaux d'or dans quatre coupes d'argent du poids de dix-sept marcs six onces ^ sans exiger aucun engagement de restitution de cette somme considérable. La ville paya d'ailleurs pour sa part du premier paiement de la rançon du roi 10,000 royaux d'or, valant 20,000 écus, qu'elle emprunta.

Après une si généreuse action et des exploits si utiles à la

< Arch. admin., ibid., p. 163.

* Arch. achri., il)icl.,p. 164.

3 /(/., ihid., p. 166, et noie tirée des Mcinoircs (\e Rogicr. Les 2,100 royaux d'or valaient 2,623 écus. Le cliapilre, en cette occasion, lira du trésor et vendit plusieurs reliiniaires d'or et d'argent (Aiupielil, j^ 236, confond les deux sommes).

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