PROCÈS DE REIMS AVEC L'ARCHEVEQUE
France, il semblait que les Rémois n'eussent plus qu'à vivre tranquillement à l'ombre du trône affermi par leurs mains ; mais leurs services avaient été trop signalés pour ne pas exciter la jalousie de l'archevêque. Jean de Craon, qui s'était tout d'abord montré plus disposé à entraver les préparatifs de défense de la ville qu'à seconder le patriotisme des citoyens, et qui n'avait manifesté d'ardeur que pour le soin de ses intérêts et de ses privilèges, ciaignit que 1rs nécessités devant lesquelles il avait dû s'incliner ne devinssent dans la suite de sc'-rieux obstacles à l'exercice de son autorité. 11 commença donc à se plaindi'e au régent des empiétements et des usurpations qu'à la faveur de la guerre les éclievins avaient commis sur ses droits ; il alla jusqu'à les accuser de rébellion envers le roi, d'excès et d'attentats contre sa propre personne, encore bien qu'ils n'eussent fait qu'exécuter les ordres du capitaine de la ville, dont la garantie royale couvrait tous les actes. Le régent, qui avait pour les Rémois une affection particulière et qui sentait le besoin de ménager les susceptibilités du prélat, dont les grandes alliances rendaient le crédit redoutable, n'épargna rien pour prévenir un éclat '. 11 vint lui-même à Reims, sur la fin de l'année 13(31, combla les échevins de caresses et les pressa de lui sacrifier leur ressentiment ; mais la plaie faite à leur honneur était trop fraîche et les esprits étaient ti'op aigris pour qu'ils pussent entendre la voix de la modération. Choqué de leur opiniâtreté et du peu d'égards qu'ils avaient pour sa démarche, le régent jura de par Dieu qu'ils s'en repentiraient, et, les quittant brusquement, monta à cheval pour aller faire ses dévotions à Saint-Nicaise. Vainement tentèrent-ils, le lendemain, de réparer leur faute et de regagner les bonnes grâces de Charles : le dauphin se montra inflexible, et la ville n'eut plus qu'à se défendre dans le procès que lui intenta l'archevêque.
Il ne s'agissait de rien moins pour elle que de savoir si elle conserverait ces libertés pour lesquelles elle avait tant de fois versé son sang ; car son adversaire, parmi ses 45 chefs de demande, réclamait la suppression de l'échevinage, la juridiction pleine et entière dans son ban, et le gouvernement absolu de la cité. La défense
' Lctdcs (lu 1^ janvier et du 5 février 1361, pour les engager à s'accorder avec l'archevêque [Arch. admin., ibid., p. 174 et 175).
que produisirent les échevins fut à la fois ferme et digne, respirant une noble fierté, et cette mâle assurance qui caractérise la bonne cause. Dédaignant de s'expliquer sur le soupçon de trahison et d'intelligence avec les ennemis, que l'archevêque avait osé hasarder, ils se montrèrent plus sensibles aux reproches qu'il leur faisait de lui avoir manqué de respect, et prétendant que c'étaient eux qui avaient le droit de se plaindre des qualifications injurieuses dont le prélat, en plusieurs circonstances, avait usé à leur égard, les appelant chétives gens, gens de néant : « Nous sommes, dirent- « ils en terminant leur apologie, nous sommes aussi honnêtes gens « qu'on en puisse trouver ; nous avons bien servi le roi dans « toutes ses guerres, et tel qui nous accuse devrait se taire pour « son honneur ».
Le procès dura toute l'année 1362', laissant les Rémois suspendus entre la crainte et l'espérance. Enfin, le 8 avril 1363, le parlement rendit son arrêt. Celui-ci ne leur enlevait point l'échevinage ni sa part de juridiction, et il décidait que la garde et le gouvernement de la ville appartenaient au roi seul et à ceux qu'il lui plairait d'y commettre ; mais il les obligeait d'abattre à leurs frais les fortifications que l'archevêque jugeait préjudiciables à son château, de rétablir ses maisons, ses jardins et de le dédommager des pertes qu'il avait souffertes. Cet article leur parut dur ; mais le roi Jean, sous prétexte d'une nouvelle guerre, devait, trois mois plus tard, le mettre à néant, en défendant de démolir les forteresses élevées près du château de Porte-Mars (7 juillet 1363) ^ ; et comme sur le reste l'archevêque était loin d'avoir obtenu satisfaclion, il ne fut pas difficile au commissaire du roi d'amener les habitants, dans l'intervalle qui s'écoula entre l'arrêt du parlement et l'ordonnance de Jean, à une démarche de conciliation auprès de l'archevêque. Ils vinrent le trouver au nombre de plus de 600, et le chaperon abattu, le genou en terre, ils lui demandèrent sa bénédiction ; après quoi, ils lui remirent les clefs de son château, et lui promirent une certaine somme pour les dégradations faites à la
' En cello année, Ogicr d'Anghire fnt iiistilnè capitaino de la ville de Reims (13 juin).
2 V. Tarrèt du parlement mwArch. adm, ,ihk\., p. 204 — et les extraits des Mémoires de Rogicr, p. 204 à 224.