SOULEVEMENT DE SES BONNES VILLES
se souleva donc aux cris de Liberté ! Mort aux promoteurs de subsides ! (octobre 1381) ; et « comme une étincelle suffit pour allumer un vaste incendie », la fureur de la capitale gagnant de proche en proche, les autres cités de France se révoltèrent à sa suite, « se « flattant d'arracher au roi le rétablissement des libertés nationales ». La Champagne avait trop souffert pour ne pas se laisser entraîner dans le mouvement qui emportait alors les peuples à la conquête de l'indépendance : les bonnes villes de Reims, Châlons et Troyes se liguèrent avec Paris, mais sans l'imiter dans ses excès.
Comme ceux-ci s'étaient renouvelés, le l''"' mars 1382, à la suite d'une tentative que fit le duc d'Anjou d'imposer les denrées, et que la victoire remportée deux mois après parles Flamands sur leur comte (3 mai) menaçait de perpétuer la révolte des Parisiens, le gouvernement royal songea à y mettre un terme en l'attaquant dans son véritable foyer : c'était de Gand que venait le souffle révolutionnaire, c'était à Gand qu'il fallait vaincre Paris. Le comte de Flandre implorait d'ailleurs le secours du roi, et le duc de Bourgogne, qui avait succédé dans la régence au duc d'Anjou, parti dès la fin de février pour l'Italie, disait à son neveu qu' « on ne pouvait laisser gouver- « ner un pays par une ribaudaille comme celle de Flandre ; ce serait « une honte pour toute chevalerie et par conséquent pour la « chrétienté ». La guerre résolue, le roimit surpied une nombreuse armée, et de la Picardie où elle s'était réunie, il la conduisit vers la Flandre maritime ^ Les Gantois ne doutaient point du succès de leurs armes, et le chef des milices communales entendait bien qu'au jour de la bataille il ne fût fait de quartier qu'au roi : « C'est un « enfant, disait-il, on doit lui pardonner. Nous le mènerons à Gand, « apprendre à parler et à être Flamand ; mais ducs, comtes et autres « gens d'armes, occiez tout : les communes de France ne vous en « sauront nul mauvais gré ; car elles voudraient, j'en suis assuré,
* « Dans ce pais de mortier et de boue », écrit Eiist. des Champs, qui faisait partie de l'expédition. Aussi sa patience est-elle à bout, et appellet-il de ses vœux la destruction de Gand, cette ville maudite, racine de toute trahison. 11 faut châtier ces flamands cpii
A rebeller de tout temps sont enclins, Présomptueux, sans prisier une mite (miette)
Leur souverain
[Man. o).
374 LA PROVINCl-: DK CHAMPAGNE 1382-1384.
« que nul n'en retournât en France. » Les Parisiens y comptaient bien de leur côté. « Aussi se tenaient-ils pourvus de toutes armures. « aussi bonnes et aussi riches que si ce fussent grands seigneurs ; « ils se trouvaient armés de pied en cap, comme droites gens d'ar- « mes, plus de 60,000, et plus de 50,000 maillets et autres gens, « comme arbalétriers et archers. Et faisait-on ouvrer nuit et jour « des haulmiers, et achetait-on les harnais de toutes pièces tout ce « qu'on leur voulait vendre ' ».
L'événement trompa l'attente des uns et des autres : Arteveld resta sur le champ de bataille de Rosebecq (27 novembre) avec ses Gantois, et les Parisiens en furent pour leurs frais. Ce fut fort heureux, car « regardez la grand'diablcrie que c'eût été, si le roi eût « été déconfit avec la noble chevalerie qui l'accompagnait. On peut « bien croire et imaginer que c'en eût été fait de la noblesse en « France et en tout autre pays: jamais Jacquerie plus horrible « n'eût été vue ; car à Reims, à Châlons en Champagne et sur la « rivière de Marne, comme ailleurs, les vilains se soulevaient et c( menaçaient déjà les gentilshommes et dames et enfants qui « étaient demeurés derrière ;. . . . leur était le diable entré dans la « tète pour tout occire, si Dieu n'y eût pourvu de remède'- )).
Aussi le châtiment fut-il terrible. Paris en porta le principal poids, mais les autres villes ne furent pas épargnées ; bien des tètes tombèrent, bien des rançons furent imposées, à Rouen « et aussi à « Reims, à Châlons, à Troyes, à Sens et à Orléans ; et furent les « villes taxées à grandes sommes de florins pour avoir désobéi au « roi. Et fut levée en cette saison par tout le royaume de France si (( grande somme de florins que ce serait merveille de dire ». Mais il en entra peu dans le trésor du roi, « et tout alla au profit du duc « de Berry et du duc de Bourgogne^ ». Deux ans après (1384), le comte de Flandre mourait, et le duc de Bourgogne, au nom de sa femme, fille de Louis de Maie, prenait possession des comtés de Flandre, d'Artois, de Nevers, de Rethel, etc.
Cependant le roi, dont l'humeur était belliqueuse, et qui repassait dans son esprit toutes les entreprises dont son royaume avait
1 Froissart, t. II, 1. 2, c. 187, p. 2i2.
2 Id., ibid.
3 Id., c. 205, p. 264.
1386-1388. EXPÉDITION DE GIJELDRE. 37o
eu à souffrir de la part dos Anglais, « ses ennemis implacables » ', méditait contre eux une expédition formidable, qui devait les anéantir (1386). Mais un allié de l'Angleterre, le duc de Gueldre, fit en faveur de ce royaume une diversion, en défiant Charles VI et en ravageant le Brabant. A l'instigation du duc de Bourgogne, dont ce puissant seigneur gâtait le futur héritage, le roi se décida à tourner de ce côté ses forces, et chargea le sire de Coucy de venir à Châlons, d'y retenir « de toutes parts chevaliers et écuycrs en Bar, en Lor- « raine, en Champagne et en Rethelois - », et prévenir chacun de se pourvoir « selon le lointain voyage ». Coucy ne faillit point à sa mission, et bientôt accourut la noblesse. On ne saurait s'imaginer les provisions qu'elle fit, surtout en vins pour le roi et ses oncles, « en la cité de Reims, de Chàlons, de ïroyes et dans tout le pays « de Champagne, en la marche de Reims, en l'évêché de Laon et « en l'évêché de Langres. Tout était retenu pour les seigneurs, et « tous les charrois de quelque part qu'ils fussent. L'appareil pour « ce voyage était si grand que c'était merveille à considérer 3. » Ausssi bien « appleuvaient gens de tous lieux, etpourprenaient tout « le pays d'environ Reims et Chàlons, bien plus de douze lieues de « terre, et était mangé tout le pays où séjournaient ces gens d'arec mes jusques à Sainte-Menehould, jusques à Moustier-en-Bar, « jusques à Chaumont en Bassigny, jusques à Yitry-en-Perthois, et « en tout l'évêché de Troyes et de Langres * ».
Pendant ce temps-là, le roi, qui avait quitté Paris le 8 juillet 1388, se tenait à Montereau-faut-Yonne, où « il chassait aux cerfs et aux « autres bêtes des forêts de Brie et de Gàtinois, et prenait ses « déduits^ ». « On lui faisait bonne chère, et était servi de bonnes « paroles et de courtoises ^ ». Il fallait bien qu'il se gardât de s'e?i-
1 Moine de Saint-Denis, t. I", p. 349.
2 Froissarf. p. 700.
3 Id., p. 172.
* Id., p. 717.
* Id., p. 700. — N'ayant pas moins de
.... cent ou deux cents chevauls Dorrier son dos et en sa compaignie Les gens aussi. . . .
(Eust. des Champs, Man., W, c. 2).
Id., p. 712.
nuyer : le moment de la délivrance viendrait bientôt, mais ce n'était pas petite affaire que d'aller en Allemagne. Enfin le roi put s'avancer jusqu'à Châlons, où il se trouvait le 1" septembre, et où vinrent le rejoindre tous ceux « qui derrière étaient ». De là il vint à Grandpré, où il passa trois jours, et s'achemina vers Mézières non sans grandes difficultés, car il n'avait pas moins de 15,000 hommes d'armes et de 60,000 fantassins, et l'armée avec ses charrois s'étendait sur une ligne de quatorze lieues. Arrivé là, on délibéra sur le chemin à prendre pour attaquer le pays des ducs de Juliers et de Gueldre. L'intérêt de l'armée voulait qu'on passât par le Brabant, « où l'on trouverait tout en abondance » ; celui du duc de Bourgogne, qui désirait ménager le Brabant, fit prendre par les Ardennes et le Luxembourg, pays de bois, déserts, sauvages et sans routes. Il fallut faire ouvrir la forêt par 3,000 ouvriers, qui, malgré leur habileté, n'avançaient que lentement à travers « des lieux où on n'avait « oncques passé »^ Enfin, après avoir bien souffert, et jeté l'épouvante, semé les ruines en ces contrées ^, l'on arriva. Le duc de Gueldre, qui avait compté sur les obstacles de la route et les rigueurs de la saison pour triompher de ses ennemis, n'eut rien de plus pressé que de négocier, et l'armée s'en revint sans avoir combattu, mais bien réduite par les privations et les pluies, non moins que par les attaques des routiers allemands qui harcelaient ses flancs. Aussi murmurait-on contre le duc de Bourgogne, qui, en exposant l'armée, dans un intérêt personnel, à de si rudes épreuves, à de si grands périls, s'était montré plus Flamand que Français.
Cette considération ne fut sans doute pas étrangère à la résolution que prit le roi de s'affranchir de la tutelle du duc et de ses autres oncles. Arrivé à Reims pour la fête de la Toussaint, après l'y avoir célébrée, il réunit au palais archiépiscopal les princes du sang et les principaux comtes et barons. Il leur dit qu'il voulait délibérer
' Froissart, p. 718.
* Eustache des Champs a conservé de la campagne un amer souvenir : aussi bien faillit-il y perdre la liberté, si ce n'est la vie. C'est pourquoi, dit-il, de tous les métiers
Le pire et plus pesant Pour anie et corps, selon m'intention (mon sentiment), Est guerrier, qui valouldestruisant:
Guerre mener n'est que damnation.
1389-1398. DÉMENCE DE CHARLpS VI. 377
avec eux sur les moyens d'assurer le bonheur de son peuple, et, sur la proposition qu'en fit l'évèque de Laon, il déclara qu'il entendait d'ores et déjà prendre lui-même la direction des affaires. 11 remercia du reste ses oncles bien aimés du tendre dévouement qu'ils lui avaient montré depuis la mort de son père, «dont Dieu veuille avoir « l'âme «, et il serait toujours heureux d'user en toutes choses de leurs conseils K Charles entrait alors dans sa 21^ année.
L'année suivante (1389), il faisait couronner à Paris la reine Isabeau, qu'il avait épousée le 18 juillet 1385". Il tenait depuis quatre ans à peine les rênes de l'Etat, quand il fut atteint tout à coup, victime de sa passion effrénée pour le plaisir, de la maladie qui devait livrer la France aux plus affreuses calamités (1392). Toutefois, comme elle lui laissa dans le commencement d'assez longs intervalles de lucidité, il ne fut pas établi de régence, et, sous le nom du roi, un conseil, composé de tous les princes du sanget présidé par le duc de Bourgogne, s'occupa des affaires du royaume. Le malheureux prince approuvait, dans ses jours de santé, tout ce qui avait été fait en son absence. 11 suffisait donc d'être maître de la personne du roi pour constituer le gouvernement légal : les partis se la disputeront.
C'est dans ces circonstances que la ville de Sainte-Menehould obtint du roi l'autorisation de se ceindre de murailles. Jusque vers 1398, elle n'était défendue au midi et au nord que par des terrasses palissadées entourées d'un fossé profond. Son château, situé au levant, présentait bien un front de fortifications assez redoutables ; mais, en partie brûlé vers 1394, il se trouvait pour le moment fort délabré, et laissait la ville exposée aux incursions des ennemis. Cédant à la requête réitérée des habitants, Charles Vï leur octroya, le M mars 1396, avec la liberté de se fortifier une somme de 400 f. d'or à prendre sur la recette de Yitry ^. La faveur était d'autant plus pré-
^ Le Moine de Saint-Denis, t. I^"", p. 561.
2 II en avait fait choix sur le portrait que lui avait rapporté de Bavière un très habile peintre (Id., p. 159).
•^ Hérclle, Les Fortifications de Sainte-Menehould, dans la « Revue de Champagne et Brie », t. IX, p. 295. Charles VI leur abandonna également la dépouille de dix arpents d'une forêt qu'il possédait aux environs, moyennant 200 1. f. payables en 5 ans, mais ils ne purent acquitter cette somme,
cieuse que le royaume était menacé de grands troubles. Ce n'était pas du reste la première que le roi accordait à Sainte-Menehould ; car des lettres du 16 août 1392 avaient doté cette ville d'un hôtel des monnaies^ .
Le duc d'Orléans n'avait pas vu sans dépit l'autorité dont le duc de Bourgogne était investi, et il n'était occasion qu'il ne se montrât disposé à saisir pour le supplanter ou combattre ses vues. S'agissaitil de régler la conduite du gouvernement vis à vis du duc de Lancastre, qui venait d'usurper la couronne d'Angleterre sous le nom de Henri YI (1399) : tandis que Philippe était d'avis de la reconnaître, et de continuer les trêves avec l'Angleterre, le duc d'Orléans faisait rompre celles-ci, en dépit des dispositions pacifiques de Henri VI. Fallait-il prendre un parti dans le schisme qui divisait TEglise : quand le premier penchait pour la soustraction d'obédience aux deux papes, Boniface IX et Benoit XIII, l'autre se déclarait pour ce dernier, et surprenait même à Charles VI une ordonnance qui rendait à Benoit l'obédience dont la France s'était retirée en 1398 ^
Cette question du schisme demandait une prompte solution, car il était pour la chrétienté une menace de ruine et un sujet de raillerie, même pour les infidèles ^ « Moult de peuple commun s'émer- « veillait comment les rois et les princes chrétiens n'y pourvoyaient « de remède et de conseil ; mais les seigneurs et le clergé rien ne « peuvent l'un sans l'autre, car les seigneurs sont gouvernés par le « clergé, ni ils ne sauraient vivre et seraient comme bêtes, si le
et le roi les en tint quittes (28 juillet 1398), en la déduisant des 400 f. d'or que la ville n'avait pas encore touchés.
' Recueil des anc. lois franc., par Isambert, t. VI, p. 709. Disons tout de suite les vicissitudes de cet atelier. Fermé le 6 octobre 1412, il est de nouveau mentionné en 1456 ; après avoir vu supprimer sa monnaie le 19 novembre 1507, il est enfin reconstitué à une date inconnue, avec l'attribution de la lettre T à la date du 28 janvier 1539 (V. la Revue de Champagne, t. VI, p. 324). Il n'en était plus question à la (in du xvn^ siècle.
^ Ces deux papes avaient été élus, le premier, à la mort d'Url)ain VI (1389) ; le second à celle de Clément VII (1394), dont les pontificats rivaux avaient commencé de diviser l'Eglise.
3 Le Moine de Saint-Denis, t. P^, p. 693.