CHAPITRE
De l'avènement de Louis XV
AU MINISTÈRE DU CARDINAL FlEURY (SEPTEMBRE 1726).
Triste état des finances. — Chambre de justice chargée de rechercher et de punir les dilapidations des traitants. — Institution de la banque de Law ; sa ruine. — Agitation religieuse autour de la bulle Unigeniius. — L'archovèque de Reims. Mailly, lutte pour la papauté. — Gaston de Noailles, au contraire, combat la constitution. — 1! est allligé de divers fléaux, incendie do Sainto-Menehould, désastres causés à Chàlons par un ouragan. — Arrivée du czar Pierre-le-Grand à Paris. — Sacre du roi : circonstances qui le signalent. — Mariage à Sarry du duc d'Orléans avec la princesse de Baden. — Mariage du roi avec Marie Leczinska.
Ln passant du règne de Louis XIV à celui de Louis XV, dont l'inlortuné successeur devait clore la longue série des rois de l'antique monarchie, il semble que la Champagne ait passé de la vie à la mort, si nous en jugeons par les histoires particulières de ses principales cités ; car il n'est pas une de celles-ci dont l'historien ne présente en quelques pages, pour ne pas dire en quelques lignes, le tableau des événements accomplis dans ses murs de la mort du grand roi aux états généraux de 1781). H esl vrai que les provinces n'ont [)lus de vie propre, n'ayant plus (ju'une unit('' nominale. Le pouvoir royal, après les avoir i'ractionnées en gènùrnlUcs, a soumis celles-ci à une administration uniforme qui tend à niveler les cou-
300 LA PROVINCE Dl' CHAMPAGNE.
ditions en ruinant les privilèges. Los communes elles-mômes, que le pouvoir royal avait flattées, et dont il avait respecté les libertés et l'autonoinie tant qu'il les avait jugées nécessaires au succès de la lutte qu'il avait entreprise contre la féodalité, maintenant que la féodalité est vaincue, (lé[)()uillées de leurs franchises, désarmées, sont r(''duites à la vie intérieure et ne s'occupent plus que du développement matériel, du bien-être de la sociét('' locah^. La mairie est entre les mains des officiers du roi ; de cette autorité militaire dont elle était autrefois si jalouse, elle n"a conservé (pie le commandement de quelques miliciens de parade qui n'apparaissent plus guère que dans les tournois où ils luttent d'adresse, ou dans les cérémonies publiques dont ils font l'ornement. Les maires n'ont mêjne plus le droit de porter directement au pied du trône les vœux de leurs administrés ; ils ne parlent que par la bouche des représentants du monarque. Bien plus, les manifestations spontanées de la joie publique sont interdites, on n'applaudit plus que par ordre aux triomphes des armées. Le peuple jouit du moins d'une sécurité qu'il ne connaissait point autrefois. Il l'achète un peu cher, il est vrai, car les impôts sont lourds, et les circonstances ne feront qu'en augmenter le poids.
11 était impossible qu'un règne de soixante-douze ans, qui avait annulé la noblesse au profit de la bourgeoisie, brisé l'autorité de la magistrature et asservi le clergé, en mèms temps qu'il avait éveillé partout, avec l'esprit de discussion, le goût des belles choses et la passion du luxe, finit sans provoquer une violente réaction : ce fut en effet le caractère de la régence du duc d'Orléans '. Les jansénistes sortirent des prisons, le parlement recouvra le droit de remontrances; les conseils, substitués aux divers ministères -, se remplirent de seigneurs ; la noblesse envahit les dignités ecclésiastiques, usurpa tous les honneurs, se jeta dans les affaires, tandis que le peuple jouissait de remises sur les impôts, l'armée d'une augmentation de solde, le commerce de la libre circulation des grains.
1 Le Jeune roi, qui ('■lait né le 5 janvier 1710, n'avait à la mort de Lonis XIV (1"'' sept. 17lo) r|no cinq ans 8 mois.
- Cette ori^anisation siilisista jns(pran 24 septembre 1718. Alors furent restaurés les ministères, et rajjjjé Dubois, le précepteur du duc d'Orléans, fut nommé secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères.
HEACTJON COiNTHIi LK REGNK DE LOUIS XIV. 301
D'un autre côté, le libertinage de l'esprit, tenu captif sous le règne précédent, prit son essort, encouragé par l'impiété licencieuse du duc d'Orléans, et s'étendit à tout pour tout corrompre. Avec ce prince tous les courtisans se firent esprits forts, et la littérature, jusque là si discrète et si réservée sur le clergé et le catholicisme, devint contre eux une arme redoutable. L'incrédulité s'accrut encore de la dépravation des mœurs dont la régence donna le plus déplorable exemple, et l'alliance des lettres avec la noblesse ne servit qu'à répandre la contagion du mal dans la société. L'éducation chrétienne et les mœurs simples du peuple devaient tout d'abord l'en préserver ; mais il était difficile qu'il ne finît point par en ressentir l'influence, et qu'une philosophie malsaine, en travaillant sans relâche au triomphe de la raison, ne le prédisposât point, par le mépris de toute autorité, aux excès de la Révolution.
Cependant les largesses et les prodigalités du pouvoir ne faisaient que creuser chaque jour davantage le gouffre du déficit ouvert sous Louis XIY. Saint-Simon, un des membres du conseil de régence, « emporté par sa haine de race contre les financiers », eût voulu faire déclarer la Jîanqueroute par les états généraux; le Régent préféra recourir aux moyens frauduleux, supprimer de nombreux offices sans en rembourser le prix d'achat, refondre les monnaies pour en hausser le titre, et réduire la dette exigible de 743 millions à 2oO, qu'il liquida en billets d'Etat portant 4 0/0 d'intérêt. Grâce à ces manœuvres, « tout le monde «, dit le Journal manuscrit d'une communauté religieuse de Reims, « se trouva dans une « situation à ne pouvoir presque plus vivre, n'y ayant personne qui « n'en ait été très incommodé... On n'entendait parler que de ban- « queroutcs ; on a vu avec douleur grand nombre de familles « entières, et des plus opulentes, tomber dans la misère. Nous avons c( eu part à ces malheurs, ajoute la narratrice, par la perte que nous « avons laite, dans une même année, de 9,000 livres à trois banque- « routes^ ». Finalement le gouvernement créa une chambre de
' Histoire de V établissement du monastère des religieuses de la Congrégation Notre-Daqie de Reims et de ce qui s'y est passé depuis Vannée 1715,^1. l'il cL lii. lj;i graciousu oltliycauco ilo Madaïuo la Supérieure (lu inouasièrc nous a poruùs de [ueiulre coniiaissanco de ccl intéressant journal ; nous tenons à l'en remercier i)ubli([ueinenl.
:m LA PHOVINCK I)K CHAMPAGNE.
justice, eliarg(''e do rechcrcluîr les dilapidations des fraitanls cl de leur l'aire rendre f^orgc :
« L'éj)iiisement où nous avons Ironvé noire royaume », disait l'édit de mars 1710, « et la déprédation qui a été faite des deniers « publics pendant les deux dernières guerres, nous obligent « d'accorder à nos peuples la justice qu'ils nous demandent contre « les traitanis, agents d'alfaires, leurs commis et préposés, qui, (( par leurs exactions, les ont contraints de payer beaucoup au-delà « des sommes que la nécessité des temps avait forcé de leur « demander ;
« (ùontre une autre espèce do gens auparavant inconnus qui ont « exercé des usures énormes, en faisant un commère continu des « assignations, billets et rescriptions des trésoriers, receveurs et (( fermiers généraux.
« Les fortunes immenses et précipitées de ceux qui se sont enri- « chis par ces voies criminelles, l'excès de leur luxe et de leur faste, « qui semblent insulter à la misère de la plupart de nos autres « sujets, sont déjà par avance une preuve manifeste de leur malver- « sation, et il n'est pas étonnant qu'ils dissipent avec profusion ce « qu'ils ont acquis avec injustice ; les richesses qu'ils possèdent sont « les dépouilles de nos provinces, la substance de nos peuples, le « patrimoine de l'Etat. . .
« Les restitutions qui seront ordonnées à notre profit serviront « à acquitter les dettes légitimes de notre royaume, et nous mettront « en état de supprimer bientôt les nouvelles impositions, de rouvrir « à nos peuples les plus riches sources de l'abondance par le réta- « blissement du commerce et de l'agriculture, et de les faire jouir « de tous les fruits de la paix... ' »
Cet édit qui faisait remonter au 1''' janvier 1689 la recherche des abus commis dans la gestion des deniers de l'Etat, fut pour les financiers un véritable coup de foudre. Les déclarations qui suivirent (17 mars et l^'' avril 171G) '^, en menaçant des galères perpétuelles
* Isamhert, i. !!i1il, p. 80. On se rappelle que Sully avait fait ériger pour le même objet pareille chambre de justice. (V. le t. 11 de cette histoire, p. 449), et que Colbert en avait établi une en IGOI. (V. cidessus, p. 179.)
2 Ibid., p. 8o et 99.)
HECHEHCHKS DES DILAPIDATION; S DES TRAITANTS. \m
les justiciables qui présenteraient un faux état de leurs biens, et en favorisant les délations mêmes de leurs domestiques, ne pouvaient que porter au comble la terreur de tous les gens d'affaires ; car, innocents ou non, ils étaient assurés de s'appauvrir au milieu des angoisses d'une enquête implacable : le procédé de la cour était trop arbitraire pour qu'ils en sortissent indemnes ^ Mais la rigueur
* « Voici, dit M. Nicaise, d'après des documents inédits trouvés par «■ nous dans la collection Berlin du Rochcret (vol. manusc. 115, année « 1716, Bibliothèque d'Epernay), comment on taxait les gens réputés trop « riches :
« X..., âgé de 50 ans, a de bien 400,000 livres. 11 est depuis l'âge de 20 ans dans les affaires. II a été commis à l,ïiOO livres.
« Depuis ce temps jusqu'à présent, il a toujours été dans les traités, et suivant sa déclaratioîi il a eu, savoir :
Dix mille Uvros de patrimoine, ci 10,000
De dot 3,000
De succession 7,000
Total 20,000
« La déclaration de bien monte à 400,000 livres, consistant eu une charge
de secrétaire du roi, valant 80,000
Rentes sur la ville 40,000
Billets d'Etat 50,000
Terres 50,000
Maisons 00,000
Patrimoine ci-dessus spécifié 20,000
Fonds dans les affaires 100,000
Total 400,000
« Les dettes à distrah-e montent à 50,000 livres, ensemble les 20,000 de patrimoine, au total 70,000 livres.
« Reste parlant 380,000 qu'il a de reste, distraction faite de son patrimoine et de ses dettes.
« 11 est taxé à 230,000 livres payables, savoir :
En sa charge de secrétaire du roi 80,000
Rentes sur la ville 40,000
Billets de l'Etat 50,000
En argent com[)laiit 60,000
Somme pareille 230,000
« Par ainsi prélevé son patrimoine, la dot de son épouse et ses dettes
:m LA PhOVINCh: DK CIIAMPAGNK. 171G-1717.
(prcllr (l<'|)loya Mrs le (l('-l)iil (le SCS oj)(''i'alions, np profila giif-rc à l'L'^tal : sur pivs de KiO millions de rcstiliilions dont liironl frappés loiil, d'ahord ' l'ii) justiciables, ce fut à priuc s'il en entra quinze dans le Trésor royal. La médiocrité du résultat, jointe à la vénalité scandaleuse de la chambre elle-même, fit jeter les hauts cris, et provoqua un déluge de chansons et de bons mots. Le régent eut honte et pitié et réduisit les taxes, non sans profit pour les courtisans, qui spéculaient sur les grâces qu'il accordait. Ce n'était pas assez. Dans leur premier effroi, les traitants avaient imploré l'appui des nobles; dès que l'alarme commença à diminuer, ce furent les nobles qui vinrent eux-mêmes trouver les traitants et leur offrir au rabais leur j)rotection. Cet « abus des sollicitations et des interces- « sions produisit, comme l'avait déjà remarqué Sully, son effet a ordinaire, l'impunité des principaux coupables, pendant que les « moins considérables subirent toutes les rigueurs de la loi ». Après avoir jeté le trouble et la consternation dans un grand nombre de familles, la chambre dut cesser ses poursuites (mars 1717)-, en même temps que les billets d'Etat perdaient 80 0/0, et que le crédit demeurait anéanti.
Dans les huit rôles de taxes qui parurent du 7 novembre 1716 au 2 janvier 1717, nous voyons figurer (2" rôle) Nicolas Fillon de Villemur, originaire de Reims, sous-fermier en 1708, pour 44,000 livres ; Nicolas Leleu ((5" rôle), receveur des tailles de Reims, pour 2(30,000 livres ; Jean Rolin, receveur des tailles à Sainte-Menehould, pour 100,090 livres; Chalas (7'' rôle), receveur général de Champagne, pour 417,000 livres; Gallois, ci-devant receveur général de
payées, le tout suivant la déclaration, il reste au cotisé un gain de la somme de 100,000 livres ».
[Mémoires de la Société cC Agriculture, Commerce, Sciences et Arts de Châlons-sur-Marne, 1878, p. 177. j
^ Nous disons tout d'ahord, parce qu'il paraît certain (|u'il n'y eut pas moins de 4410 personnes taxées, dont les liieus, d'après leurs propres déclarations, s'élevaient en totalité à près de 800 millions, et dont on avait tiré, au mois de juin 1717, 70 millions sur 300 qu'on en attendait. « Ou ignore », dit Noailles, qui fournit ces détails, « à quelle somme « monta le reste ». [Mémoires, collection MichauJ et Poujoulat, t. XXXIV, page 264.)
2 Isamhert, t. XXI, p. 140.