‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départementsChapitre 106 sur 232 · FUNESTES SUITES DU SYSTEME DE LAW · texte numérisé non relu

FUNESTES SUITES DU SYSTEME DE LAW

no méritait que trop par l'abus outré qu'il avait fait do son système et Jos funestes effets des passions qu'il avait allumées ; car, s'il avait « enrichi des fripons grands et petits, il avait ruiné la « moyenne classe, la plus honnête et la plus utile de toutes, boulece versé les conditions, corrompu les mœurs et altéré le caractère « national ' ».

Si la Champagne eut à souffrir, comme les autres provinces, du système de cet aventurier, elle dut plus d'une fois, comme elles, gémir des violences dont usa la Compagnie des Indes pour donner des colons au Mississipi. On ne se contentait pas de vider les prisons : « Celle de Chàlons », demandait l'Intendant au Conseil de ville, « n'est-elle pas trop pleine ? N'y a-t-il pas encore à craindre c( pour le mauvais air ? » — Et le conseil de ville répondait : « Le nombre des prisonniers est considérablement diminué : car « on a fait partir tous les vagabonds pour Paris, d'où ils doivent « être 'Conduits dans Ville de Mississipi : il n'y a donc plus rien à « craindre - ». On ne se bornait même pas à enjoindre aux curés, à peine d'amende de 500 livres pour les hôpitaux voisins, d'envoyer aux intendants la liste des vagabonds, fainéants et libertins de leurs paroisses (mai 1720)^. On allait jusqu'à enlever dans les villages « deux filles, s'il s'en trouvait trois dans une famille, et un « garçon, s'il y en avait trois, et même les filles de neuf ou dix « ans, s'il ne s'en trouvait pas de plus âgées pour les faire passer « au Mississipi •* ». Aussi la désolation était-elle générale chez les pères et les mères, menacés de perdre une partie de leurs enfants.

Les embarras financiers où le gouvernement de Louis XV se débattait sans pouvoir en sortir, n'étaient pas les seuls que lui eût légués le règne do Louis XIV. L'agitation religieuse qu'avaient fait naître autour de la bulle Unigenitus les contradictions de l'archevêque de Paris et la résistance de quelques évoques, à peine contenue sous la main du vieux monarque, allait éclater plus vive que jamais

' Mémoires secrets de Ditclos, ap. Collect. Micli. el Pouj., t. XXXIV, p. iiOO. — Cf. Mémoires de Noailles, ihiil., p. i280. 2 Concl. (lu 23janv. 1719.

^ Journal de la Régence, t. H, p. 92. * icZ., p. 9G.

;i()8 LA l'HOVLNCI'; 1)1-: CHAMPAGNE, niiMTis.

au soulïlo (le l'esprit iin[)i<' de la Régence. Le jansénisme, reprenant le dessein qu'avait <ii le l'en roi de sonnictlre à un concile national la conduite des rrcalcitranis, en api)rlail de la bulle à cette l'ulure assemblf'c, et se rangeait à la suite des prc'-lats qui osèrent jeter ce dél'i à l'autorité du Saint-Siège.

La Champagne ne devait pas échapp<'r à l'influence du paiti. L'un des ses évèques, celui de Cliàlons, partageait les sentiments de son frère, et bientôt (1718) allait s'asseoir sur le siège de Troyes le neveu du grand Bossuet, dont il serait loin de rappeler l'esprit et la sagesse. Les autres diocèses possédaient des prélats orthodoxes ; celui de Sens, en particulier, avait reçu des successeurs de Gondrin une direction si éclairée que l'évêque d'Amiens ne craignait pas (1710)^ d'obliger les jeunes ecclésiastiques de son diocèse qui avaient pris des degrés en l'Université de Paris, d'aller à Sens recevoir les ordres sacrés. Toutefois il est facile de voir par les Nouvelles ecclésiastiques qu'il n'était pas un seul diocèse qui fût demeuré complètement à l'abri de l'erreur ; partout la lutte existait plus ou moins ouverte entre l'évêque et ses collaborateurs. Qu'on en juge par ce qui se passa à Reims et à Chàlons, sous MM. de Mailly et Gaston de Noailles.

M. de Mailly, qui succéda à M. Le Tellier dans le mois de juillet 1710, à son arrivée à Reims, avait été accueilli par les muses de la cité, jalouses de célébrer ses mérites, et dansée concert de louanges où s'étaient signalés Jean Lacourt'^, Pluche, alors professeur d'humanités, et J.-F. Moët, bachelier en théologie, les Jésuites n'étaient pas restés muets. On raconta même qu'en un ballet joué dans leur collège, on avait vu une entrée de cyclopes armés de maillets, venant en cadence écraser des lézards placés sur une enclume. Mais la protection éclatante que le prélat accorda à la célèbre compagnie devait tourner contre lui, et d'autres vers, inspirés par

1 Buvat, avril. (11 n'y avait à celte époque aucun archevêque à Sens : Fortin de la Hoguette était mort le 28 novembre 1713, et son successeur, Le Bouthillier de Cliavigny, ne devait prendre possession que le 23 août 1718.)

2 Bibl. de Reims, n° 1428 du Catalogue des Belles-Lettres (l""^ partie) : Illustrissimi Ecole siœ principis Francisci de Mailly.. . advenius felicissimus, ode, auctore J. Laconrt. Remis, Bartli. Multeau, 1711, etc.

1713-1717. L'AGlTATIOxX JAiN'SEMSTE RENAIT. 309

d'antres sentiments, ne tardèrent pas à être dirigés contre son secrétaire.

La bulle Unigenitus, qu'avait sollicitée Louis XIV, soumise à l'examen de l'assemblée générale du clergé de 1713-1714, avait été, sur le rapport de M. de Bissy, évéque de Meaux, acceptée par elle le 23 janvier 1714 ^ De Mailly, qui était du nombre des adhérents, sans attendre son retour à Reims, fait, dès le 27, publier dans son diocèse un arrêt conforme à la décision de l'assemblée : trois curés et trois chanoines refusant de s'y soumettre, des lettres de cachet, du 13 mars, les relèguent au séminaire -, et défense est faite aux séminaristes d'avoir avec eux aucune autre communication que celle de la prière ; puis, comme les prisonniers, encouragés sans doute par l'opposition déclarée (le"" juin) de la faculté de théologie, persistent dans leur rébellion, l'excommunication vient frapper les curés le 18 avril 171S, et les chanoines le 17 juin. Ils en appellent au Parlement : le Parlement déclare la sentence nulle (28 mai 1716), et son arrêt, publié en chaire par les récalcitrants, devient pour le curé de Saint-Etienne, M. Cabrisseaux, jusque-là fidèle au devoir, l'occasion de se ranger de leur côté : de là le nom de Cahrisseauteurs donné à ceux qui suivirent sa conduite. Bientôt les portes du séminaire s'ouvrent pour les reclus, et nous voyons que, lorsque le curé de Saint-Symphorien, l'un d'eux, célébra, le o juillet, la messe, il n'y eut presque pas un de ses paroissiens qui ne s'empressât à Folfrande et ne la fît de son mieux, tant était grande la joie de le revoir ; aussi cette cérémonie fut-elle si longue que la messe ne finit qu'à l'heure des vêpres ; aussi bien rapporta-t-elle plus de 801) livres à la victime. Cela servit à « le dédommager, dit Buvat,.. du procès « qu'il avait soutenu et gagné contre son évoque ». Le ciiapitre, de son côté, ne négligea point « de tenir compte aux trois chanoines « de tout le temps qu'ils avaient été absents, et de leur en payer « incessamment à chacun la rétribution qui leur appartenait ' ».

Cependant l'archevêque ne se rebute point. Il ne se borne pas à annuler par décrets des 1='' et 4 février 1717, la nomination faite

' 9 évôciucs soulenioîil, sur iO, firenl o|i|>osi(i(»ii. iV> ce iu)uibre claioiil les deux Noailles.

2 Ils y ciitrèreiit le 7 avril, diniaiiclie do la l'assioii. ^ Journal de la Régence, (. I, j). lo8.

310 I.A IMtOVI.NCI-: 1)1-: ClIAMPAONIi;, 1717.

par rUnivcrsitc^', pour la l'onction de recteur, de docteurs qui avaient refusé d'accepter la bulle Unigenitus. Quatre évèques ^ venaient d'en appeler de la huile au futur concile(^) mars 1717), la Sorbonne avait adlK'ré à lcura[)pel, et, bien que le régent eût exilé le syndic de la faculté et renvoyé de Paris les prélats réfractaires, il était à craindre^ que l'exemple ne devint contagieux. De Mailly publie un mandc^nient où il menace de l'excommunication tous les ecclésiastiques qui ne se soumettront pas (20 mars 1717) ; mais la menace ne rend l'opposition que plus audacieuse. Les chapitres de l'Eglise métropolitaine et de l'Eglise collégiale de Saint-Symphorien, la faculté de théologie entière, tous les curés de la ville et un certain nombre de curés de campagne "^ en appellent successivement, le 22 mars, de la bulle au concile, et, le 31, du mandement archiépiscopal au Parlement. Celui-ci ne manque pas de les recevoir et défend, à peine d'amende, de passer outre (10 avril).

A partir de cctto seconde sentence, Mailly cesse d'entrer dans son église, pour ne point communiquer avec des chanoines qu'il regarde comme excommuniés ; mais il ne cesse pas pour cela de travailler à garantir son troupeau et particulièrement les communautés religieuses de la contagion de l'erreur. « Il se servit de cette « occasion, disent les annales de la Congrégation (1716), pour nous « changer nos confesseurs... et nommer le R. P. Mahuet, jésuite, « qui vint de sa part s'offrir à la communauté ». La mesure était contraire aux constitutions de l'ordre et à un bref du pape Paul V, donnant aux religieuses le droit d'élire les confesseurs à la pluralité des voix, sauf à les présenter à l'approbation de l'archevêque. Mais M. de Mailly « n'eut aucun égard à nos très honorables remon- « trances», et « quelques années s'écoulèrent pendant lesquelles les « choses vinrent à une telle extrémité par la différence des scnti- « ments, — le clergé ayant peine à accepter la constitution, et Mon- « seigneur voulant qu'ils la reçussent, — qu'on ne pouvait voir « qu'avec une extrême douleur les choses en cet état. Ce fut en ce (i temps que M. l'archevêque nous fit défendre d'avoir aucune c( communication ni par visites ni par lettres avec les ecclé- « siastiques qui ne recevaient pas la bulle ». Il nous ôta aussi les

1 Ceux de Mirepoix, de MonlpelUer, de Sonez et de Boulogne.

2 lis HP sont pas moins de 140.

1717-1719. M. DE MAILLY DKFEiND LA BULLE UNIGENITUS. 311

ecclésiastiques qui nous disaient la messe et nous en donna d'autres.

Que ces changements aient été subis avec résignation plutôt qu'acceptés de bonne grâce, on le comprend sans peine. Mais il n'en va pas partout de même, et si les fidèles exaltent à l'envi la vigueur du prélat, il ne manque point de méchantes plumes ni de mauvaises langues pour engager ses meilleurs amis à faire le voyage de Saint- Hubert. Il ne peut du reste faire lire un mandement où la conduite des prêtres rebelles soit incidemment l'objet d'un blâme, sans que leurs partisans en prennent occasion de faire du bruit, de frapper sur les bancs et de sonner même les cloches pour faire descendre le lecteur de la chaire ' .

Aussi bien le désordre était-il partout ; partout, en véritable fille du calvinisme, la faction janséniste se montrait remuante et batailleuse. Le roi crut mettre un terme à l'agitation en ordonnant le silence sur la bulle (7 octobre 1717) : sa déclaration ne satisfit personne, elle mécontenta surtout les évoques constitutionnaires, dont de Mailly se fit l'interprète en adressant au Régent une lettre (20 janvier 1718) où il déplore que, sous apparence d'arrêter les progrès de la division, l'autorité royale porte atteinte aux droits du Saint- Siège et à la défense de la vérité. Mais le Régent ne répondit à la lettre du prélat qu'en la livrant au Parlement, qui ordonna, le 19 mars, qu'elle serait lacérée et brûlée par la main de l'exécuteur de la haute justice. Ce fut pour de Mailly l'occasion d'adresser, le 24 mars, à son clergé une lettre où il remerciait Dieu de la contradiction dont il était l'objet, et qui lui arrivait dans le temps môme de la Passion. Il ne s'en tint pas là, et le 10 septembre il renouvelait condamnation des actes d'appel au prochain concile : sur quoi les opposants, qui se sentaient soutenus par le Parlement, renouvelèrent de leur côté leur appel (7 octobre), au mépris de l'autorité épiscopale et de celle du Saint-Siège. Sans paraître s'en émouvoir, M. de Mailly publia, le 18 janvier 1719, une ordonnance qui prescrivait à tous ceux qui voulaient prendre des degrés en l'université de Reims de signer, sans aucune restriction, le formulaire contre les cinq propositions de Janscnius ^ .

* Ce fut ce (|ui arriva particulièrement le 17 janvier 1719.

2 Archives départ, transférées aux Archives de Rci)ni;. série (1 173.

312 LA PROVINCK Dlil ClIAMPAGNK. I7i'j-i72i.

Cependant, dans cette déplorable lutte engag«''e pour le triomphe du droit et de la vérit('', le courageux pontife ne manquait pas d'encouragements : le pape, qui soutenait son ardeur, en vint à le récompenser de sa l'i(l(''lité en le faisan tpro/^ir^o motu cardinal dans une promotion du 29 novembre 1710. Un tel acte de reconnaissance ne semblait point fait pour n'-concilier de Mailly avec \v gouvernement : le Régent s'en montra blessé, et, décidé à ne point reconnaître le nouveau dignitaire, il dépêcha sur le champ un enseigne des gardes du corps pour défendre à Mailly de sortir de Reims et de porter la calotte; l'enseigne avait même l'ordre de la lui arracher, s'il la lui trouvait sur la tête. Mais on n'eut pas de peine à persuader au premier ministre, au fameux Dubois, qui aspirait à la pourpre, qu'un éclat avec Rome ne pourrait manquer de lui être préjudiciable, et de hautes interventions ménagèrent à l'archevêque sa paix avec le Régent. Quelques mois après (13 mars 1720), Mailly put se montrer agréable à ce prince, en signant au Palais-Royal, avec les cardinaux de Noailles, de Rohan et de Bissy ^ , l'archevêque de Sens, l'évêque de Troyes et plusieurs autres, un Corps de doctrine destiné à concilier les esprits et à donner la ]}aix au royaume- . Aussi la calotte lui fut-elle solennellement remise, le 19 mars, en présence de toute la cour.

De Mailly songeait à aller à Rome pour remercier le pape, quand arriva la nouvelle de la mort de Clément XI (19 mars 1721); le conclave l'y appelait ; mais une indisposition survint qui l'empêcha de s'y rendre. Il résolut alors de retourner à Reims, Son entrée dans la ville fut un véritable triomphe ; il n'y fut pas seulement accueilli au bruit du canon et au son joyeux des cloches, mais le peuple se porta au-devant de lui avec un tel empressement qu'il fallut dérober le prélat à l'affection de ses diocésains : on saluait

' De Bissy avait été créé, en 1715, cardinal-prêtre par le pape Clément XI.

2 Noailles l'annonçait à ses curés par une lettre du 18 mars, que donne Buvat (t. II, p. ùo. — Cf., p. 51); mais il ne devait rendre public que le 17 novembre le mandement daté du 2 août par lequel il déclarait son adhésion pleine et entière à la constitution, acceptée, dit-il, par presque tous les évêques de l'église de France, — ailleurs, par l'unanimité des évêques .

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