IL EST FAIT CARDINAL. — SA MORT
dans Mailly l'adversaire déclaré de l'hérésie, on applaudissait à la pourpre dont le Saint-Siège avait récompensé son zèle.
Les acclamations enthousiastes qui retentirent à son oreille donnèrent-elles au nouveau cardinal la confiance qu'il pouvait tout entreprendre pour le triomphe de la bulle ? On peut le supposer. Il était armé de 32 lettres de cachet : il en lança 16 contre des curés de campagne, qui furent bannis de leurs paroisses, et 16 contre des chanoines, qui furent exclus de toute assemblée capitulaire. Blessé du coup qui frappait ces derniers, le chapitre en tira vengeance dès le lendemain, en s'abstenant de paraître au chœur, bien que l'église célébrât, ce jour-là. Tune des principales fêtes de la sainte Vierge (l'Assomption), et que le cardinal fit lui-même le service divin. Cette absence concertée troubla profondément de Mailly ; il s'en plaignit au régeat, et chargea son neveu, le comte de Mailly, d'aller appuyer sa plainte : « Votre oncle est un fou, dit le duc ; « écrivez-lui cela de ma part ; il ne sait ce qu'il veut : il ne veut « pas de son chapitre, et il le demande ». Cette réponse acheva l'infortuné prélat. Se sentant mortellement frappé, il se fit transporter à Saint-Thierry, où, étant tombé bientôt en paralysie, il mourut le 13 septembre 1721 ' . Le chapitre manifesta de cette fin plus de douleur qu'on ne devait s'y attendre, et les éloges ne manquèrent pas au prélat défunt. Des épitaphes furent faites, dont une assez longue est de son ancien vicaire-général, l'abbé de Landève ; mais il en circulait dans l'ombre une autre pleine de fiel, dont l'auteur mal déguisé, le chanoine Lacourt, devait payer de l'exil sa mauvaise action^ .
' V. Buvat, t. II, p. 294. Biivat se trompe d'ailleurs sur la fèfo, qu'il dit être la Conception, et sur la date de la mort, qu'il fixe au 11.
- La meilleure partie de ces détails est empruntée à un travail que prépare sur Lacourt notre savant ami, M. Loriquet, qui a eu la gracieuseté, dont nous tenons à le remercier ici, de nous en donner conmiunication. — On sait d'ailleurs que Jean Lacourt, mis à la Bastille au mois de février 1722, n'en sortit en 172.'5 (pie {)our être interné à Rouen. 11 obtint au bout de (picl([ues années la permission de rentrer à Paris, où il mourut au mois d'octobre 1730, léguant à riIôlol-Dieu de Reims son mobilier et sa bibliotliéiiuc. Il était né dans celte ville d'un épicier <pn habitait la maison des Quatre-Vents, rue Saiiit-.lacqucs, portant aujourd'hui le n° 4.
3i4 LA PROVINCE DE CHAMPAGNE. 1718.
Si l'archevôquc de Heiins avait bien combattu pour la Constitution, l'évoque de Ghàlons s'y était montré singulièrement contraire. Il était l'un des neuf prélats qui refusèrent de souscrire au juf,'ement de l'assemblée génc-rale du clergé de 1713 1714, et il avait été, pour cet acte d'opposition, relégué dans son diocèse; mais la mort de Louis XIY l'avait rendu à la cour ', et n'écoutant plus que sa conscience erronée, non-seulement il avait donné son adhésion aux appels interjetés par sou frère, le cardinal *, mais il avait entraîné dans sa défection, la majeure partie du clergé de son diocèse^. Le chapitre de l'église métropolitaine, en particulier, renouvelait et confirmait, le 19 octobre 1718, son adhésion du IG mars 1717 à l'appel, et le 18 novembre suivant, il faisait acte d'adhésion, avec Gaston de Noaiiles, à celui du cardinal en date du 8 septembre* .
A l'exemple de si hautes autorités, et sous les yeux de leurs
' Mémoires de Mathieu-Marais, t. I, p. 199.
^ Ainsi aux appels des 3 avril 1717 et 3 octobre 1718 répondent les adhésions des 21 avril 1717 et 13 novembre 1718. L'adhésion du 21 avril, dont nous avons le texte, fut tenue secrète jusqu'au 29 seplembre 1718, que M. de Châlons en publia l'acte par son mandement en date de ce jour. (V. V Histoire manuscrite du diocèse de Châlons, par Gagnet, curé de Grancey. Bibliothèque de Vitry-Ie-François.)
3 Le chapitre de Saint-Etienne adhéra le premier à l'appel des quatre évéqucs le 16 mars 1717 ; puis vinrent les chanoines de Notre-Dame, le 17, et à leur suite, jusqu'en octobre et novembre,
Le chapitre de l'ancienne congrégation ;
Les curés et les vicaires de Châlons et de plusieurs localités voisines (L'Epine, Saint-Germain, Moëslains, Nettancourt, Sarry, Recy, Saint- Martin, Saint-Mcmmie, la Veuve) ;
Les chanoines de la collégiale de la Trinité ;
Les religieux de Saint-Pierre-aux-Monts, de Toussahits, Saint-Mennnie, Huiron, Saint-Sauveur de Vertus, Hautvillers ;
Le collège de Vitry-le-François ;
Les doyennés de Châlons, Coole, Bussy, Vilry-le-Châtcau, Joinville, Vertus ;
Les conférences de Vitrj^ (doyenné de Perthos*. d'EcIaron, Vanault-les- Dames, Saint-Mard-sur-le-Mont, Lahécourt ;
Les religieux de Montier-en-Der.
^ Recueil Arnoidd, t. 1^'' (Bibliothèque de la ville de Cliàlons).
1719. M. DE CHALO.XS CONTRAIRE A l.A BULLE. 31o
dircctPlirs, les 37 élèves du séminaire s'empressaient de signer un formulaire d'adhésion à la doctrine de l'appel, qu'on représentait comme la sauvegarde des libertés gallicanes \ et ils osaient l'accompagner de la déclaration suivante : « La plupart d'entre nous ont « étudié plusieurs années dans la célèbre Université de Paris. Il n'y a en a point qui ne sache les éléments de la religion, ce qui suffit « pour savoir quel jugement on doit porter du décret de N. S. P. le « Pape Clément XI ». Ainsi des jeunes gens qui aspiraient à entrer dans les rangs de la milice sacrée s'érigeaient en censeurs effrontés des décisions de celui qui en est le chef. Il y eut cependant quelques récalcitrants, et on voudrait pouvoir dire qu'ils n'eurent point à souffrir de leur généreuse résistance ; mais nous savons par le curé Gagney qu'ils furent impitoyablement exclus du séminaire, « parce « que, suivant lui, leur opposition venait moins de scrupule que de « l'éducation moliniste qu'ils avaient reçue - ».
Ils ne furent pas du reste les seules victimes de l'aveugle acharnement de M. deChâlons contre les constitutionnaires, car ce prélat frappa d'interdit les Jésuites et les mendiants pour faire taire leur opposition : en quoi, s'il faut en croire notre curé, il aurait agi prudemment, attendu que « la populace qui s'émeut au moindre bruit « confus, aurait crié avec eux sans ces sages précautions^». Fautil s'étonner après cela que Châlons-sur-Marnc ait passé pour une ville toute janséniste *, et que le ciel ait paru vouloir punir Gaston de son aveuglement par les fléaux qui désolèrent en ce temps son diocèse " .
On était arrivé au moment des plus fortes chaleurs d'un été qui avait été particulièrement sec ; c'était le 7 août 1719 : tout-à-coup,
^ C'est précisément la pensée exprimée parraulcur du récil des mesures prises au sacre du roi contre les appelants (V. plus loin).
^ Hist. manusc. du diocèse de Châlons, t. II, f° 211 cl f'^ 223. il est facile de voir que Gagney était partisan de l'appel. A l'en croire, le dépit d'être réduits à l'inaction, l'ignorance, les préjugés, ne iiriMit ((u'enflammer le zèle des religieux pour le triomphe de la constitution.
3 Hist. manusc. du dioc. de Châlons, ihid.
* Barbier, t. I, p. 142.
^ On le jugeait en cela connue il jugea lui-même les lial)itau(s de Sainle- Menehould, dans le «nallieur desquels il crut voir tout d'abord « le clui- « timent d'une conduite déréglée et peu religieuse », (Buirette, p. 402. )
316 LA PHOVINCK DE CHAMPAGNIi:. 1719-1720,
entre 10 et M heures du soir, le leu éclate au centre de la ville de Sainte-Menehould, et, favorisé par le vent, en dévore avec tant de rapidité tous les-quartiers qu'à 5 heures du matin, sur plus de 800 habitations il ne restait plus debout que huit maisons avec une vingtaine de chaumières. Ni les eaux de la rivière, ni la largeur des rues n'avaient arrêté le fléau. En vain quelques habitants avaientils cru pouvoir sauver leurs meubles en les jetant dans l'Aisne : « l'ardeur du feu était si grande, dit un témoin oculaire, qu'ils y « furent Ions brûlés. On vit l'eau bouillir comme si elle eût été sur « une fournaise... I^.iî'in, ajoute-t-il, la désolation est générale' ». On vint heureusement de tous côtés au secours des malheureux habitants : Châlons leur envoya le lendemain 20 septiers de farine, et le jour suivant 00 de blé ; le chapitre leur fit don de 1,100 livres, l'évèque de 4,000, et l'iutendant de 1,000. Verdun leur fournit des habillements, du linge et des chaussures; Reims d'abondants secours en argent ; la générosité de la capitale elle-même, sollicitée par le cardinal de Noailles, ne leur manqua pas. Le roi, de son côté, les exempta d'impôts pendant dix ans. Enfin des quêtes furent organisées dans tout le diocèse, et la ville put sortir de ses ruines, en prenant une forme plus régulière-.
L'année suivante (30 juillet 1720), c'était la ville même de Chàlons sur laquelle s'abattait, à minuit, un si terrible ouragan « que de « mémoire d'homme, on n'y avait jamais rien vu de pareil ». La grêle tombait si épaisse et les grêlons étaient si gros qu'il n'y eut pas une seule maison qui n'en fût « considérablement endom- « magée », pas un jardin qui ne fût « entièrement ruiné ^ ». Gaston en fut consterné, sans pouvoir songer sérieusement à soulager les victimes du fléau. 11 n'eut pas même le temps de revenir de ses erreurs théologiques : la mort le surprit, appelant et réappelant, dans son château de Sarry, le dimanche 15 septembre 1720 ^.
1 Lettre de M. le Chartreux, curé-doyen de Sainte-Menehould, ap. Buirette, Hist. de Sainte-Menehould, p. 393 et sf[ .
2 Buirette, p. 39o à 404.
3 Baugier, dans scsM'/h. hist., t. I, p. 251 : « Je puis bien informer la « postérité de cet accident, puisque j'en parle connue témoin oculaire ».
* V. dans la Revue de Champagne et Brie (mars 1887, p. 215 et sq.) de curieux extraits de la correspondance de ce prélat qui honorent peu sou caractère et son esprit.
1717 1722. PASSAGE DE PJERRE-LE-(iRAM) EN CHAMPAGNE. 317
Au milieu de tous ces événements on avait vu venir à Paris (7 mai 1717) le czar Pierre-le-Grand, qui, désireux de mettre la dernière main à la réforme de son empire, allait par l'Europe étudiant l'administration des peuples. 11 avait pensé faire avec la France un traité d'amitié et de commerce ; mais, rien ne se concluant, six semaines après son arrivée, il quittait la capitale ÇiO juin), allait coucher, le 21, à Soissons, et repartait le lendemain matin pour Reims et Charleville, où il devait passer la nuit et s'embarquer ^ . L'intendant de Châlons vint le saluer à la limite de sa généralité, et lui offrit à Jonchery-sur-Vesle une collation aux frais de la municipalité rémoise. La collation était solide et conforme an goût du czar, que l'intendant de Soissons avait fait connaître à son collègue : six jambons pesant 68 livres, six grands pâtés de venaison, sans parler de la grosse viande, y figuraient avec honneur, tandis que deux poinçons de bière, un de vin et six flacons d'eau-de-vie étanchaient la soif des convives. La dépense ne fut pas de moins de 455 livres 13 sols, y compris les frais accessoires -. Le czar ne s'arrêta que deux heures à Reims. Il y fut reçu en souverain : deux salves de 18 coups de canon saluèrent son entrée, le corps de ville le complimenta à la porte de Paris, et l'archevêque lui offrit quelques rafraîchissements. Après avoir été visiter à Saint-Remy la Sainte-Ampoule, et à Saint-Nicaise le fameux pilier branlant, qui était alors une curiosité connue de toute l'Europe, il reprit immédiatement la route de Charleville, sans vouloir rien voir de plus.
Un autre événement devait, en 1722, mettre autrement en liesse la ville de Reims, surtout après les alarmes qu'avait causées au royaume une courte, mais sérieuse maladie que le roi avait faite l'année précédente (31 juillet — 3 août 1721'^) : il s'agit du sacre de Louis XV, lequel eut lieu le 25 octobre, « afin de ne point « troubler ni endommager les vendanges en Champagne^». Il
' L'historien de l<a ville de Chàlons est donc loin d'être exact, (jnand il dit qu'elle vil passer Pierre-Ie-Grand dans ses nnirs (p. 243).
* V. Arch. départ, de la Marne.
^ Son rétablissemenl t'n( accueilli par des démonstralions de joie générales : on peut voir en parliculier dans le Recueil Arnould, t. l'^ la magnilique fête donnée à celle occasion dans la ville de Cliàlons, par l'abbé de ïoussaints.
* Buvat, t. Il, p. 37<J.
318 LA l'HOVIXCi: \)\i ClIAMPAGMIi:. 1722.
présente d'ailleurs à riiislorioii j)liisi('uis circonstances dignes d'être monlionncos. G'ost d'aboid la consliiiclion do la premirre grande roule pavc'C de Paris à Reims par Soissons et Fisrncs ; puis \c soin que l'on prit d'éloigner de la cérémonie tous les appelants qui pouvaient y participer. « Le roi », écrivait M. d'Armenonville, garde des sceaux, au général dos Bénédictins de Saint-Maur, « ne veut c( qu'aucun appelant ait l'honneur d'assister au sacre. Vous aurez a donc à mettre à l'abbaye de Saint-Remy de Reims un prieur qui « ne le soit pas » : et dom Rafl'in y vint en cette qualité, (juant aux autres religieux de l'abbaye, « comme c'était pour la première lois, a depuis que la réforme y avait été introduite, que l'occasion d'un « sacre se présentait, ils aimèrent mieux céder que d'être privés de « l'honneur déporter la Sainte-Ampoule ». Toutefois le sous-prieur ne devait point échapper aux vigilantes recherches de l'autorité, et au moment où il s'habillait pour aller recevoir le roi, un capitaine des gardes vint, sur l'ordre de M. d'Armenonville, lui signifier, de la part de Sa Majesté, qu'étant appelant, il eût à céder la place à un autre. M. le garde des sceaux ne s'en tint pas là ; car, pendant son séjour à Reims, il obligea le principal du collège, M. de Losse, « de « se démettre de sa principalité » ; il fit également remplacer, depuis, les professeurs qui s'étaient déclarés pour l'appel' .
Le roi avait quitté Paris le 17 octobre, et était allé coucher, ce jour-là, au château de Dammartin, le 18 à Soissons, et le 19 à Fismes. Le iO, il était à Reims, et le surlendemain, 22, les représentants des villes de Troyes et de Châlons étaient admis à lui offrir leurs hommages. Jalouses d'être appelées chacune la première, les deux députations avaient discuté, la veille, devant le garde des sceaux la question de préséance, et il avait été convenu que, sans préjudice du droit des parties, « les Troyens parleraient « avant les Ghâlonnais, si les uns et les autres se trouvaient en « concurrence, ou, en l'absence, comme ils se rencontreraient ».
^ Tout ceci est emprunté à une pièce acquise, en février 1876, par la Bibliothèque de Reims. La pièce elle-même est évidemment d'un anticonstitutionnaire. C'est une de ces nouvelles ecclésiastiques comme la cabale devait en faire paraître régulièrement à partir de 1728. On peut la voir dans la B'^ série des Variétés historiques et archéologiques sur le Châlonnais et le Rémois.