‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départementsChapitre 113 sur 232 · Ô2. INTERVENTION DU PARLEMENT · texte numérisé non relu

Ô2. INTERVENTION DU PARLEMENT

le Saint-Sacrement. Un huissier se présente alors pour sommer le curé de communier le patient ; mais le curé persiste dans son refus, au grand scandale de la secte : « Un pareil procédé, disent « les Nouvelles, n'eût point étonné dans le diocèse de Langres et « autres seviblables, où les évêques sont dévoués aux Jésuites et à « la Constitution ; mais sous Vépiscopat de M. Bossuet, qui se serait « attendu à un tel événement?» Cependant les vicaires généraux de M. Bossuet, informés, délèguent un ecclésiastique moins scrupuleux, et le 14 mai, le malade reçoit la communion, comme il devait recevoir ensuite les soins empressés et les consolations du ministre récalcitrant' , heureux, après avoir obéi aux scrupules de sa conscience, de suivre les inspirations de son cœur charitable.

Ces faits, en se renouvelant, jetaient assurément l'émotion et le trouble dans la société ; mais l'intervention du parlement dans les affaires de conscience devait la mettre en feu. Il avait déjà vu avec regret mourir sans sacrement (20 juin 1749) le principal du collège de Beauvais et de Dormans, le champenois Cof'^7/, grand savant dont l'Eglise chantait les hymnes sacrées, mais aussi grand sectaire « et des plus accrédités, à qui les gens de robe un peu entichés de c( jansénisme » confiaient leurs enfants " .

Toutefois, pour que le Parlement éclatât, il fallut qu'un magistrat, le neveu même de Goffin, conseiller au Chàtelet, se trouvai exposé pour la même raison à finir comme son oncle ^ . Les résistances qu'il rencontra tout d'abord, encore qu'elles aient fini par tomber, furent l'origine de la lutte acharnée qui s'engagea entre la magistrature et le clergé à l'occasion des billets de confession. Comme on Tavait déjà vu d'ailleurs et comme il arrive d'ordinaire, la n)inorité, se sentant soutenue, s'opiniâtra d'autant plus dans son sentiment, et gagna d'autant plus de partisans qu'elle rencontra plus d'opposition dans le clergé. C'est pourquoi « l'archevêque de Sens, grand « protecteur de la bulle, disait malicieusement (1752) que M. l'ar- « chevêque de Paris était un grand homme ; que pour lui il avait M bien de la peine, depuis plusieurs années, de ranger une rti/(/- « ^r//>?6' de jansénistes (pii restaient dans son diocèse, taudis cpie

< Noweellcs rcrlés. 1741, p. 137.

'' Riiil>inr, (. III, i». H3.

3 Sa maladie est do la tin do 17o0 ; sa mort, du 10 janvior 17")l .

332 LA PROVLNŒ DK CHAMPAGNE. 1752-1754.

« M. l'archevôquc de Paris avait eu le secret, en peu de temps, a d'en faire naître cent mille dans le sien' )>.

Quoi qu'il en soit, le Parlement, après avoir rendu, le 18 avril 1752, un arrêt contre le relus des sacrements, ne se montra plus occupé qu'à en surveiller l'exécution et à en poursuivre les violateurs, jusqu'à cesser de rendre la justice aux citoyens. 11 va même, le 5 mai, jusqu'à s'y engager, et ne répond, le 7, à l'ordre qu'il reçoit de reprendre ses fonctions qu'en déclarant persister dans sa conduite. En présence de cette opposition, le roi frappe d'exil le Parlement (7 mai) et enjoint à chacun de ses membres de se rendre dans la ville qui lui sera assignée pour résidence. Châlons en aura 33, et déjà, le 17 mai, « une vingtaine » y était arrivée. On peut croire que les Jésuites ne furent pas très affligés du sort de ces suppôts du jansénisme. Il s'en trouva du moins un, le P. Herbert, qui, prêchant, le 15 août 1753, à Notre-Dame de Châlons, osa invoquer la Vierge Sainte et lui demander que le roi « soit toujours victo- « rieux de ses ennemis et de ceux de l'Eglise, qu'il les oblige à se « cacher ou à garder le silence ». Sur ces paroles grand émoi des magistrats ; ils s'assemblent et parlent de poursuivre le prédicateur. Le bruit en arriva jusqu'au chancelier Lamoignon, qui écrivit à l'intendant -. A cet incident près, nos exilés ont la vie douce à Châlons, et « ces messieurs » ne sont pas fort à plaindre : ils « sont « fort bien logés » dans diverses maisons, et quand ils ne dînent pas « en ville », où on les invite « souvent », ils mangent à la Cloche ou font venir leurs repas du Palais-Royal, qui les nourrit « à 100 « francs par mois sans vin ». Cela durera jusqu'au 20 août 1754, où ils seront autorisés à rentrer à Paris ; et comme ils « ont reçu leurs « ordres » dans les premiers jours du mois, « ils tueront encore bien « du gibier en Champagne ». Messieurs du Parlement ne devaient pas du reste se montrer ingrats envers leurs hôtes ; car ils leur « ont « presque tous fait des'présents : beaucoup de montres d'or, surtout c( de belles pendules, des desserts de porcelaine ^, etc. ».

1 Barbier, t. IIJ, p. 381.

2 Arch. départ, de la Marne, art, 272 de riiivcutaire des papiers de rintendaiice.

5 Corresp. niaimsc. de M. Morel, président du présidial de Cliàlons, avec sa fille Mme la comtesse du Bois de Rioconr, lettres des 17 et 27

1753-1756. PO.NCKT DE LA lUVlERK A TROYES. 333

Pendant ce temps-là, le roi, jaloux d'éteindre par sa modération un feu qui faisait craindre un incendie, oidonnait le silence aux uns, la circonspection aux autres, et s'efforçait de tenir la balance égale entre les partis, tantôt protégeant le clergé contre les violences des tribunaux, tantôt le punissant lui-même d'un zèle qu'il jugeait excessif et plus propre à exalter les esprits qu'à les calmer. Ainsi, sur un refus de sacrements fait par un curé de la ville de Troyes, le présidial, peu content de procéder contre lui et de le condamner à une amende, avait été jusqu'à faire vendre ses meubles. Le roi, par arrêt du conseil, interdit pour trois mois tous les officiers du présidial (janvier 17o3). Mais, l'année suivante, alors qu'une déclaration du 2 septembre avait enjoint de se renfermer, à l'égard de la bulle, dans le silence général, c'est l'évèque luimême, M. Poneet de la Rivière, qui défend d'administrer une femme malade, et maintient sa défense malgré le présidial. Celui-ci condamne le prélat à trois mille livres d'amende, et fait vendre ses meubles jusqu'à concurrence de cette somme, sans que le roi intervienne en sa faveur (décembre 17o4). — C'était dans le temps même où une lettre de cachet, apportée le soir (3 décembre) à l'archevêque de Paris, l'invitait à se retirer à sa maison de Conflaris, près Paris, en attendant qu'un nouvel ordre du roi le reléguât à Lagyiy (22 février 17oo), à la grande joie du parti janséniste '.

Le Parlement triomphait et voyait déjà a l'anéantissement de la c( Constitution (2 mars 17oo) ». Mais le coup qui avait frappé en particulier l'évèque de ïroyes n'était point pour étouffer chez lui le cri de la conscience ; car, le 25 mars, il était, à l'occasion d'un mandement, exilé à Méry-sur-Seine, et de Méry il trouvait le moyen de répandre dans son diocèse une instruction pastorale sur le schisme. L'instruction, saisie, est condamnée, le 12 avril 1756, à être brûlée par la main du bourreau. Ln réponse à cet arrêt,

mai 17o3, 21 février et \" août l7o4. L'arrière-polit-lils du président, M. David de Riocour, a eu la gracieuse obligoaiu'e de nous coiiHmini([uer cet intéressant recueil, et nous nous faisons un devoir de l'en remercier

' Indépendamiiienl des Nouvelles ecclcsiastiijiies, voy. sur l'cs dilïérenls faits lîarbier, t. 111, p. '11:3, — I. IV, p. .'iS, 71, 70 et 77. l/arclievècpie de Paris était Reauniont ilu Repaire.

334 LA PROVINCIi: DE CHAMPAGNK. 1754-1756,

Poncet de la Rivière publie, le 23 juillet, une lettre par laquelle il le drclarc nul, comme scandaleux par rapport à la loi, ol ordonne dans tout son diocèse des prières de quaianlc heures alin d'obtenir de Dieu 1rs lorccs nécessaires pour supporter les persécutions qu'il soul'i're ainsi que l'Eglise. Ce mandement subit le même sort que le précédcnt, et bientôt (août) le roi, pour arrêter les poursuites de la cour, en môme temps que pour donner une sanction à sa déclaration du 2 septembre lIlVi, lait enlever de Méry le courageux prélat et le l'ait conduire, comme prisonnier d'Etat, dans l'abbaye de Murbach, en Alsace' . Poncet devait, le 4 décembre 1757, revoir Troyes, où le reçurent « avec beaucoup de joie et d'applaudisse- « ments... ceux qui lui étaient dévoués '^ ». Mais cette ville, dont la jeunesse était élevée par des religieux jansénistes, comptait trop de partisans de l'erreur pour ne pas lui rendre difi'icile l'exercice de son ministère. Gomme le roi songeait à le transférer sur un autre siège, il se démit de l'épiscopat pour se vouer à la chaire, où il excellait (1758).

Comme l'évêque de Troyes, celui de Meaux, M. de Fontenilles, s'était montré très zélé contre le jansénisme, et était tombé dans la disgrâce de Louis XY pour n'avoir pas respecté l'édit de 1754, et pour avoir lu en chaire le mandement publié, en 1756, par l'archevêque de Paris pour la défense des droits de l'Eglise.

Le diocèse de Langres devait être mis à l'abri de la contagion de l'hérésie par la ferme vigilance de M. de Montmorin (1734-1770), et le soin qu'il prit de remplacer dans la direction du séminaire les Pères de l'Oratoire par des prêtres séculiers de son choix.

Cependant l'assemblée générale du clergé de 1755 (28 mai-31 octobre), appelée à juger les trois questions du degré de respect dû à la bulle, de la notoriété du fait et de la compétence en. matière dit sacrement, s'était également partagée sur chacun de ces points, et il avait été décidé qu'on écrirait au pape pour avoir son sentiment^ . Le roi, louant la démarche, s'y associa d'autant plus volontiers que l'animosité des partis l'embarrassait, et Benoît XIV

1 Barbier, p. 136 et 148.

^ Courtalou, Topographie kist. de la ■cille de Troyes, p. 478.

2 Dom François, Hist. manuscrite de Châlons, dit qu'il y eut 16 évêques contre 17.

1756-1757. LES JESUITES BAiNNIS DE FRANCE 333

lui adressa, sous la date du 16 octobre 1750, une lettre circulaire pour tous les évoques de Frauce, où, tout en proclamant qu'on ne peut sans danger pour son salut éternel résister à la bulle, il décide que, « pour éviter le scandale, il faut que le prêtre avertisse les « mourants soupçonnés de jansénisme qu'ils seront damnés, et les « communie à leurs risques et périls ». La réponse était sage et 'pleine de modération ; elle l'ut imprimée et adressée aux évêques (9 décembre 173(3) ; mais le Parlement eut la témérité de condamner le bref" pontifical, et de le supprimer par arrêt. Le roi, justement choqué, garda le silence, et s'étant rendu au Parlement (13 décem.), y fit lire un édit par lequel il ordonnait qu'on respectât la bulle Unigenitus, défendait aux juges séculiers de prescrire désormais l'administration des sacrements, et ne leur réservait que la connaissance des abus et des délits commis dans cette administration, enjoignant aux évêques de reconmiander à tous les curés la modération et la discrétion, et voulant que toutes les querelles passées « fussent ensevelies dans l'oubli ».

Les murmures que provoqua cette décision dans le Parlement, les émotions qu'ils firent naître dans le peuple animèrent Damiens à l'assassinat du roi (o janvier 17o7), et tout d'abord le parti dont l'agitation avait provoqué le crime essaya d'en faire retomber la responsabilité sur les Jésuites ; mais, dès le mois de février, a le ton « du public commençait un peu à baisser; il n'est plus question « des Jésuites ni du clergé en général, dit Barbier. On est obligé « de convenir que Damiens est un fanatique, et que ce malheureux « coup est une suite du système janséniste et des impressions dont « ce parti a affecté le public et troublé les cervelles' ».

Mais les Jésuites n'en furent que plus exposés au ressentiment implacable de leurs adversaires, et comme « il y a toujours dans

• T. IV, p. 198. — Plus loin ip. 253) Barbior dira (jne Damiens est un fanatique parlementaire plutôt que janséniste ; mais conuno le Parlement faisait cause commune avec le jansénisme, qui ne voit (juc la distinction est sans fondement ?

Le 16 janvier suivant, le lieutenant des habitants de lu ville de Reims fut « admis à raudienco du roi pour lui faire les compliinenls de condo- « léancc de cette ville siu* le coup de couteau o qu'il avait rci^'u, « et de joie « sur son parfait réhildissement ». Plus d'une ville se vil refuser cet bonneur, notamment celle de Troyes.

336 LA rUOVLNCE DK CIlAMPAlliMi:. i76-2-i77i.

« les grandes affaires un prétexte qu'on met en avant, et une cause c( véritable qu'on dissimule ' », aprrs (|u'on cul rendu l'ordre solidaire des absurdités de quchpies casuisles (''dangers, et diiigc- contre lui les insinuations les f)lus perfides, il finit par succomber en France (() août 176iJ) sous les attaques multipliées d'une faction qui, sachant que la cour n'aimait point ï éclat et voulait à tout prix la paix, sut tirer parti de sa faiblesse.

La victoire du Parlement, en lui donnant lieu de penser qu'il pouvait tout oser, le perdit à son tour. Ses résistances obstinées aux ordres du roi déterminèrent celui-ci à frapper un grand coup : le 21 janvier 1771, le Parlement était cassé.

La secte religieuse dont il s'était fait l'appui, après avoir végété jusqu'à la Révolution, s'évanouit dans le bruit de la chute des vieilles institutions monarchiques ; mais son esprit devait lui survivre dans ce faux gallicanisme qui, sous couleur de l'affranchir, tend à l'asservissement de l'Eglise. Quant à la Champagne, si, en raison des cruelles épreuves qu'elle avait endurées et du caractère austère qu'elle en avait pris, elle ressentit assez longtemps l'influence du rigorisme janséniste, on peut dire que ce fut d'une façon assez inconsciente : elle était trop sensée et trop respectueuse de l'autorité pour entendre encourager et surtout pratiquer une doctrine qui n'est qu'une exagération de la morale évangélique, en même temps qu'une insulte à la bonté de Dieu comme à sa justice et à la liberté humaine.

En supprimant le Parlement, le roi ne s'était pas seulement proposé de mettre un terme à l'agitation qu'entretenait dans le royaume son esprit d'opposition ; il avait aussi pensé se rendre aux vœux séculaires de son peuple, en réformant deux abus, dont l'un était l'excessive étendue du ressort du Parlement de Paris, qui obligeait des justiciables à venir de près de cent cinquante lieues se consumer en frais dans la capitale ; et l'autre, la vénalité des charges de judicature, source de la forte taxation des épices. Pour atteindre ce double résultat, Louis XV établit dans les six villes d'Arras, de Blois, de Châlons, de Glermont-Ferrand, de Lyon et de Poitiers, un tribunal de justice sous la dénomination de Conseil supérieur, qui devait connaître « au souverain et en dernier ressort de toutes les

1 Voltaire, Siècle de Louis XV, chap. XXXVIIL

Page 1