‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départementsChapitre 127 sur 232 · LE RECRUTEMENT DE L'ARMEE · texte numérisé non relu

LE RECRUTEMENT DE L'ARMEE

Le gouvernement, qui exigeait des cadets gentilshommes la preuve de quatre quartiers de noblesse, en vint à rendre une ordonnance (22 mai 1781). qui prescrivait la même preuve pour être proposé à la sous-lieutenance. Cette ordonnance, si contraire à l'esprit de celle de novembre 1750, qui conférait la noblesse aux officiers à partir du grade de capitaine, et qui allait même jusqu'à déclarer qu'elle leur serait acquise de plein droit, était une mesure aussi impolitique qu'inutile ; car, en ôtant aux sous-officiers tout espoir d'avancement, alors que l'édit de Louis XY proclamait que « la « noblesse la plus ancienne du royaume doit sa première origine à « la gloire des armes «, alors que c'était la bravoure du peuple qui avait principalement contribué, sur tant de champs de bataille, à enchaîner la victoire à notre drapeau, on s'exposait à porter le découragement dans les rangs de l'armée.

On ne s'en tint pas là du reste, et Saint-Germain (26 octobre 1775 — septembre 1777), qui était imbu des idées allemandes, ne craignit pas d'introduire dans le code militaire, comme moyen de discipline, si ce ne sont les coups de bàton^ du moins les coups de plat de sabre (5 mars 1776) '. L'armée vit dans ces dispositions des témoignages de mépris pour elle, et cette impression produisit les effets les plus déplorables - .

Ces mesures elles-mêmes qui affranchissaient le soldat de la dépendance du capitaine, pour en faire le serviteur du roi, soulevèrent l'indignation des officiers, en même lemps qu'elles énervèrent la discipline, refroidirent les courages et inspirèrent le dégoût de la carrière des armes. Tant que le capitaine avait été chargé du recrutement de sa compagnie, celle-ci présentait l'image d'une famille dont il était le chef, et le chef à la fois indulgent, aimé et

1 Tilre VI, art. 20, 21, 22. IsanilMil, 1. XXIII. y. 'i77.

- Que l'ôvêquc âc Cliàlons, M. do Clermoiil-Toiiuorro, connaissait mieux l'esprit français, quand, s'ajipuyant sur la considération du <r goût « prédominant de la nation pour les distinctions tlalleuscs », il oxprimail le vœu qu'il « fût accordé des lettres d'anoltlissemenf aux m''gociants (|ui se « seraient rendus rccommandahles par leur palriolisnie et l'éli-ndue de « leurs spéculations ».

L'idée d'une réconqu-nse à décerner aux militaires, en deliurs de la croix de Saint-Louis, était du reste assez répandue vers ce même tenq>s

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respecté. Mais dès que le recrutement lui eut été enlevé pour se faire au nom du loi, il s'(''leva comme une barrière entre l'oflicier et 1(^ soldat, et le soldat, eu hutte à Tarrogance des nus, à la brutalité des autres, victime désespérée des grossières séductions des racoleurs, quand il ne succombait pas aux fatigues du service ' , ne songeait qu'à déserter le régiment. La désertion était devenue un mal si général, qu'après avoir supprimé la peine de mort poui' tout autre cas que celui de l'abandon du drapeau en face de l'ennemi (12 décembre 1775), il fallut l'abolir absolument pour y substituer des peines proportionnées à la gravité du crime (13 janvier 1770)-. L'armée ne se recrutait plus que diflicilement, ou n'ouvrait plus ses rangs qu'à des hommes empressés de fuir la misère et quelquefois la justice. « On ne s'informait pas d'où ils venaient, ni qui ils « étaient. Poiuvu qu'ils ne fussent pas flétris publiquement, on « les acceptait ; on ne leur demandait que d'avoir cinq pieds un « pouce, taille requise; ils n'avaient pas d'état civil, ils étaient « portés sur les contrôles sous le nom qu'ils s'étaient donné. J'ai « vu des états de compagnie, les soldats s'y appellent comme dans (( les romans : Lafleur, Bel-Amour, Dur-à-Cuire, Champo.gne ^ ».

pour avoir été consacrée par la poésie clans le n° 30 du Journal de Troyes. L'anecdote est signée : Le marquis de Fulvy : Figeac, savez-vous la nouvelle?

— Non, mon général : quelle est-elle ?

— Une étoile que Ton mettra Sur l'habit du preux le plus digne Dorénavant annoncera

Chaque trait de valeur insigne.

— Sandis ! pour cet arrangement Comlnen je dois au ministère !

Avant qu'il soit un an de guerre, Je semblerai un firmament.

^ Sous Louis XV il fut permis de s'engager à 16 ans, c'est-à-dire à un âge où le corps n'est pas encore formé. La durée de l'engagement, après avoir été de six années, fut portée à huit. — Le soldat touchait 5 sols 8 deniers par jour, sur lesquels on prélevait 2 sols pour le pain de munition, à raison de i24 onces de pain par jour.

2 Isand)ert. Recueil des anciennes lois françaises.

^ Boutaric. Les Institutions militaires de la France^ p. 450.

LES MILICES PROVINQALES. 377

Il y eut bien quelques régiments, particulièrement les premiers de l'armée, qui surent se garder de la contagion. Parmi ces régiments il faut compter celui qui s'honorait de porter le nom de Champagne. Après avoir, par voie de loialion, partagé le second rang avec Navarre et Piémont, il avait dû accepter le quatrième, que le sort lui avait définitivement assigné à la suite des deux autres (19 février 1776). Uue ordonnance du 25 mars vint ensuite dédoubler les douze premiers régiments, en fixant à deux le nombre des bataillons de chacun ' , et en mettant les nouveaux régiments ainsi formés à la suite de ceux dont ils étaient détachés : Champagne passa ainsi du quatrième au septième rang.

Le régiment auquel il avait donné naissance avait d'abord reçu le nom de Po7ithieu ; une ordonnance du 31 mai 1776 lui donna celui û'Austrasie. Austrasie se montra digne de son origine, et, tandis que le scco'nd bataillon de Champagne s'illustrait depuis 1778 en Amérique, le régiment entier d'Austrasie allait servir dans les Indes, où, le 13 juin 1783, il couronna glorieusement, sous les murs de Gondour, les opérations de la guerre (3 septembre, Paix de Versailles].

Huit ans après, un règlement du 1"' janvier 1791 enlevait aux régiments les noms qu'ils portaient, et désignait chacun d'eux par le numéro de son rang dans l'armée. Mais si Champagne prit désormais dans les actes officiels la dénomination de; l'' régiment, il conserva longtemps encore son nom dans les relations sociales, où l'on est plus fidèle aux souvenirs, et où l'opinion publique, comme les traditions, sait garder son empire '-.

Assurément, en dehors de ces régiments d'élite, l'honneur du drapeau avait toujours eu la vertu d'électriser la vaillance française ; mais il n'en est pas moins vrai que, dès les dernières années du règne de Louis XIV, le mode de recrutement tendait à altérer l'esprit et la discipline de l'armée, et qu'il était devenu nécessaire d'en demander une nouvelle à l'enrôlement forcé, qui put soutenir

' Clia(iiic rôginicnl comprit une compagnie de grenadiers (l^"" balaillon). wnc àe chasseurs, création de la même année 1770 (^«^ bataillon). e( liiiil compagnies de l'nsiliers. I)(>pnis 17(i."), clKuine halailloii riail précédé de sapeurs.

- Ilist. du, rcçjiment de ChaituMçjnc. Passiiu.

celle que rcnrolcnicnl volontaire donnait à l'Etat. Cette iiouvfllc a.Tn\6o que nous connaissons déjà, c'étaient les milices jiroviticialcF;.

Jnsqn'cn 17^(5, les milices, levées pour chaque guerre nouvelle, avaient été dissoutes à la lin de chaqu<' guerre, sans conserver même sur le ])a|)ier un semblant d'exislence. Les services qu'elles rendirent déterminèrent le gouvernement de Louis XV à en faire une institution stable, une réserve nationale et permanente d'infanterie : ce fut l'œuvre de l'ordonnance du "2o février 172(). A partir de cette époque, la France eut une double armée, les troupes réglées qui se recrutaient par Venrôle^nent volontaire, et les milices provinciales recrutées par le tirage au sort.

C'est un sujet pour nous plein d'intérêt que Thistoire de ces milices, puisque d'une même cause, l'énorme développement donné en Europe aux forces militaires, est sorti de nos jours, avec notre réserve, le même résultat qu'au siècle dernier. Mais l'histoire est faite ' et nous ne pouvons qu'en effleurer les points principaux.

Pour être incorporé dans la milice, il suffit d'avoir 10 ans — 18 ans à partir de 1765 — , et de joindre à cet âge, avec une taille de 5 pieds '^ et un corps sain, la condition de garçon ou de veuf sans enfants^. Mais à ces aptitudes physiques ne répond pas toujours un vif entraînement pour la carrière des armes, et s'il y a rivalité, en dehors des deux ordres privilégiés, c'est à qui obtiendra la dispense du service. Aussi l'abus des exemptions en a-t-il fait un chapitre interminable, et a-t-on pu dire avec vérité que ce fut l'écueil de

^ Les milices jjrovinciales et le tirage aih sort sous V ancien régime t^ht Gebclin, Hachetîe, 1882, travail à la fois solide et intéressant.

- On demandera 5 pieds 1 pouce (1 m. Gol.i à partir de 1776. C'est beaucoup trop, eu égard à l'âge (on ne demande aujourd'hui au fantassin de 20 ans que 1 m. o40). Aussi n'est-il pas surprenant qu'on trouve tant de jeunes gens réformés pour défaut de taille : oo3 dans la subdélégation de Reims sur 2,777 inscrits en 1777 ; 1,070, la même année, dans la snbdélégation de Troyes, sur 2,763.

3 Les hommes mariés venaient après, au défaut des uns et dos autres, mais par catégorie d'abord. A partir de 176o, on ne convoque plus que ceux de 20 ans et au-dessous, et de préférence ceux qui n'ont point d'enfants. L'ordonnance du 19 octobre 1773 affranchit définitivement du service fous les hommes mariés.

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