LE CLERGÉ DÉFEND L'ALL0DL4L1TÉ DE LA COUTUME
« lité avec cette effronterie dont on avance les hérésies, le clergé se « comporta avec la probité et la candeur qui lui conviennent », Surtout on ne saurait « trop louer la charité de tous les curés, qui, « sans en excepter un seul, se présentèrent avec zèle et fermeté, la « plupart en personne, les autres par procuration en bonne forme, « pour défendre leurs troupeaux de la rapacité des loups dévorants. a Ils soutinrent tous, en leur âme et conscience, l'allodialité de la c( coutume... »
Le petit prieur de Ventelay en prit même l'alarme, et courut en poste à Sarry, pensant en ramener du renfort pour le triomphe de ses prétentions. M. de Ghoiseul « écouta tranquillement tout ce « que ce damné de prestolet voulait lui dire ; après quoi, prenant à c( son tour la parole : Quoi ! lui dit-il, vous êtes prêtre, vous savez « que je le suis, et yous venez me faire de pareilles propositions ! « Yous êtes nourri du bien du peuple, et vous travaillez à ruiner, « à écraser ce pauvre peuple, qui n'est déjà que trop accablé ! « Si j'allais à Yitry, ce serait pour le défendre, comme notre « état nous y engage. Croyez-moi, retournez-y pour réparer « tout le mal que vous avez fait, loin de chercher à établir « des droits iniques, ou tout au moins douteux.... ». Et comme le prieur voulait insister : « Sortez d'ici, lui dit le prélat « indigné ; je ne suis point accoutumé d'entendre tant d'abomi- « nations* ».
Malheureusement, en ce qui regarde la noblesse, si quelques-uns de ses membres montraient pour la cause de la justice un louable dévouement, une bonne partie, qui n'entendait rien à la question, et particulièrement lagentilhommerie campagnarde, avait chargé de ses int(''rêls le pi'ince (1<! liigne. personnage hoiiITi d'orgueil, qui, pour mieux l'abuser, se disait faussement eonimissaii'e du roi, et tantôt la flattait de l'établissement d'une censive universelle destinée à récompenser ses services dans la guerre, lanlùt l'effrayait de l'usurpation de ses privilèges par le liers état. M. de Joyeuse, lieutenant-général en Champagne, « non moins initii' aux mystères « de la moderne Thcnnis que rompu dans les travaux de Hellone », passait pour faire mouvoir cette altesse peu délicate, et malheureusement !\L (\u Vvr. à |)arl (pu^hpies iniN-ceiiees de langage et de
' Journal du prince de Joigne, p. 'au.
formes, la traitait avec plus d'égards que n'en méritaient sa sottise et sa (]iiplicil('' '.
L'altitude de ce commissaire fut fatale à l'esprit de concorde, et l'on ne put s'entendre sur une rédaction uniforme de l'article XVI. M. Lambelin en exprimait le regret dans un entretien particulier avec M. de Champeron et le lieutenant-criminel d'Epernay : « Il n'a « tenu qu'à vous, dit M, Berlin du Rocheret ; si vous n'eussiez pas « tant laissé prendre à M, du Pré, et s'il n'eût pas affecté de donner « tant de supériorité à la noblesse sur le tiers étal, il est hors de « doute que vous eussiez amené tous les esprits au point de conci- « liation que vous regrettez. — Voilà ce que c'est, reprit M. de « Champeron, que d'être en pays perdu. La sagesse de la cour y « pourvoira. . . Dieu le veuille - » .
La sagesse de la cour ne résolut pas la question ; la Révolution devait la trancher.
* Le prince de Ligne a laissé un Journal des Etats tenus à Yitry. lequel se trouve au t. CXI de la Collection de (^hanipagne et vient d'être imprimé à Vitry par Mme veuve Tavernier et fils. (]e journal, où la personne du prince tient la plus grande place, n'est pas fait pour modifier le jugement qu'a porté Bertin du Rocheret sur le président de la noblesse. Nous y voyons que ces états ont tenu 14 séances, du 27 avril au 23 mai, veille de la Pentecôte, et que les dix premières furent consacrées à l'examen des pouvoirs, aux débats que firent naître la prétention des curés de siéger et faire corps avec les seigneurs ecclésiastiques, la question du mode de votafion par bailliage ou par corps, la prestation du serment qu'entendaient refuser les seigneurs ecclésiastiques et séculiers, etc. Ce n'est qu'à la onzième séance, tenue le 18 mai, que fut enfin abordé l'objet de la réunion des états. Grâce à l'opposition passionnée du prince de Ligne, du choc des affirmations contradictoires qui se produisirent ne jaillit point la lumière, et l'on dut se séparer sans avoir rien conclu, laissant au Parlement le soin de s'éclairer à la faveur des documents produits de part et d'autre .
2 Journal des Etats, p. 201.
LA TAILLE TARIFEE. 393
Les asséeurs-collectcurs, ou, pour parler plus brièvement, les collecteurs, ainsi que nous l'avons vu, n'établissaient leur rôle sur aucune base certaine, sur aucune estimation sérieuse des facultés du contribuable. Cet état de choses, dont nous avons indiqué les funestes conséquences, se prolongea en Champagne jusque vers le milieu du XVIII" siècle, « où l'institution des covimissaires des « tailles^ laissant subsister intactes les attributions des collecteurs u quant à la perception de Timpôt, les réduisit à peu près au rôle « de nos répartiteurs, quant à la confection des rôles' ». Les nouveaux employés apparaissent bien, dès l'année 1707, dans un arrêt du conseil du 5 juillet, ainsi que dans l'édit d'août 1715, qui donne aux intendants le droit de faire rédiger les rôles par des personnes qu'ils désigneront. Mais il ne parait pas que les intendants aient fait de ce droit un usage immédiat ou régulier '^ . Du moins, c'est vingt-cinq ans après l'édit d'août que l'intendant de Champagne, M. Le Pelletier de Beaupré, donna sa fameuse « Instruction pour « les commissaires chargés du travail de la taille tarifée dans le « département de la Champagne pour l'année 1740"^ ». Ce document comprend trois parties : la première traite des dispositions préliminaires que doit prendre chaque commissaire, telles que le choix des collaborateurs dans chaque communauté, les informations à recueillir, etc. La seconde concerne les détails des opérations à faire pour parvenir à fixer les estimations et les tarifs de chaque nature d(^ biens, commerces et vacations. Elle est assurément la plus importante, et un subdélégué de Rethel, M. Thiercelet,
' Les Intendant!;, p. !28.
' Notons toutefois, dit M. dWi-bois do .Iiiliaiiivilio, (|ii<\ d»'-s 1733, on Irouvo un conimissiiiiM; noniiiio par rinlondaiil pour la vèrilication du rôlt' des tailles de Méry.
3 Arch. départ, de la Marne, C 7(53. — L'insirnction est iiniiiiinée et est sortie des presses de Sencuze.
[m LA PROVINCE DE CHAMPAGNE.
devait, onze ans plus tard (175J), en faire ressortir l'intérêt dans un mémoire sur la taille tarifrc, où il établit d'unf façon gén<''rale que, c( pour arriver à remplir les quatre objets de ladite taille, a qui sont la proportion entre les contribuables, les paroisses, les « élections et les provinces, il faut tout réduire en produits, n'ad- « mettre qu'ww taux et donner une nouvelle forme aux rôles '. » La troisième partie prescrit cette forme.
A son apparition, V Instruction fit grand bruits Elle ne pouvait manquer d'intéresser l'abbé de Saint-Pierre, qui avait, en 1717, publié un Projet de taille tarifée ; aussi, le 10 mai 1740, priait-il l'intendant de lui en envoyer une copie. M. Le Pelletier ne l'a pas fait attendre, et le 24 mai l'abbé lui écrivait : « Je viens de lire « votre instruction sur la taille tarifée, et je ne suis point surpris « de la réputation de sagesse et d'habileté qu'elle vous a acquise... « Ce qui me plaît le plus, c'est de voir combien vous estimez le « bonheur des peuples, qui, moyennant l'exacte observation de « cette instruction, n'auront plus rien à craindre de l'injustice et (( de la vengeance des collecteurs, ni de l'ignorance des commisce saires, et combien cette méthode augmentera la concorde, le « commerce et les secours mutuels dans les paroisses et dans toute « votre province. . . ^ »
La réforme ne fut assurément pas stérile. Dans un mémoire adressé en 1765 à la cour des Aides au nom des officiers d'élections, pour faire attribuer une gratification de 4 sols par cote aux commissaires des tailles, on lit que « la preuve la plus frappante que l'on
1 7(^., ibid.
2 II est bon de remarciuer qu'elle est de 21 aiii^ antérieure à la date où Turgot fut nommé à l'intendance de Limoges (1761), en laquelle il devait introduire la taille tarifée, et que l'honneur de l'initiative appartient tout entier à l'intendant de Champagne. M. d'Arbois de Jubainville, dont on lira d'ailleurs avec fruit les pages 29 à 34, ne paraît pas avoir connu X Instruction de 1740.
3 Id.^ ibid. Les deux lettres sont écrites du Palais-Royal, et se terminent par ces mots : Paradis aux hienfaisans. La première, fort courte, est de la main de ral)bé ; la seconde, assez longue, ne présente de lui que la signature : l'orthographe eu est défectueuse [plèzir, vangeance, sajesse, etc.) ; nous n'avons pas cru utile de la reproduire.
LA TAILLE TARIFEE. 395
« puisse donner du bien que le tarif a procuré à la province de « Champagne, est l'aveu qu'en font les receveurs des tailles ; ils « conviennent que le recouvrement s'en fait avec beaucoup plus « de facilité que dans le temps de la taille arbitraire, et par consé- « quent avec moins de frais ' , ce qui est un objet infiniment « intéressant pour les campagnes, surtout dans les circonstances « présentes. Les besoins de l'Etat, multipliés par les dépenses « excessives que la guerre rend nécessaires, ont obligé d'augmenter « considérablement les impositions ; cependant elle se payent dans « cette province, nonobstant la misère de ses habitants : c'est à la « juste répartition de ces impositions qu'on en est redevable -».
C'était là l'un des grands objets de la sollicitude du nouvel intendant, M. Rouillé d'Orfeuil, et c'est à son administration qu'est due Y Instruction royale du 13 août 1765, « portant règlement pour la « confection des rôles des tailles, capitation et autres impositions « accessoires dans la généralité de Châlons », qui a précédé de onze années l'instruction analogue pul)liée pour la généralité de Paris, le 11 août 17703
La vigilance de ce magistrat ne pouvait que confirmer les heureux fruits du tarif. Le contrôleur général des finances lui en exprime, le 4 août 1767, toute sa satisfaction. « La façon, dit-il, « dont se fait la répartition dans les paroisses de votre généralité « a détruit toute discussion, haine et vengeance entre les cultiva- (( teurs, et fait évanouir les procès et les frais qui en sont la c( suite... ^ ».
' c( M. le. i-onmiissfiirc du roi nous assure (|ii(' les frais occasi()mi(''s i)ar « los demandes auxquelles (loiiiic lieu la répaililictn de l'hupôl, se nion- « taicnt autrefois annuelleuieul, dans la généralité, à une somme do plus « de 200,000 livres, et qu'ils n'ont pas été portés dans le cours de l'année « dernière à mille livres. Les frais occasionnés par rinlcrvention des « commissaires aux tailles se portent, suivant la note ([u'il nous on a « donnée, à une somme de 58,000 livres, qui est partagée outre eux ou « proportion de leur travail » [Raji^jort (]('^ [troeureurs-syndies à l'a^-seinblée provinciale).
- Rapport des procureurs-syndics, ihid.
3 V. d'Arbois de Jubainvillo, p. 3<")-42.
' Arch. départ, de la Marne, ibid.
390 LA PROVINCE DE CHAMPAGiNE.
Elle ne mettait pas, malheureusement, les contribuables à l'abri de la gène ou de la misère, et leur exactitude à opérer les quatre versements réglementaires n'était pas toujours sans reproche ; c'était alors au collecteur que s'adressait le receveur des tailles, et « le collecteur devait avancer les fonds sur ses propres deniers ; « autrement il était contraignable par corps, sauf à lui à se faire « rembourser de ses avances et autres frais, au moyen d'une impo- « sition spéciale sur les habitants ». Les plus riches d'entre ceux-ci pouvaient même, avant la déclaration du 3 janvier 1775, être rendus solidaires des insolvables, et contraints par corps à faire l'avance des impositions en retard ' . Aussi n'était-il pas rare de voir dans les prisons des collecteurs d'impôts en partager la paille humide avec les vagabonds, les mendiants et autres gens de même sorte. Le croirait-on? Une seule élection de Champagne, en 1785, n'en avait pas moins de 95 sous les verrous ^ .
Ces incarcérations ne comblaient point les déficits du Trésor, et les receveurs particuliers des finances en venaient quelquefois à solliciter l'emploi de la force armée contre les contribuables récalcitrants. Ainsi appellent-ils, en 1786, les sévérités de l'intendant ?MY CQWxàe FLeary-la-Rivière et de Cormoyeux ; mais M. Rouillé est trop humain pour accueillir leur demande : « Le parti que vous « me proposez, leur répond-il, est trop rigoureux pour que je puisse « l'adopter. D'ailleurs cet objet n'est pas de ma compétence ». Que les élections r(;COurent, s'il leur plaît, aux huissiers et recors, qui sauront se faire assister de la maréchaussée. Pour moi, « il répugne « à mes principes de modération d'user des voies extrêmes ». Je veux même « donner une preuve aux habitants de Fleury-la-Rivière
' Les Intendants,) p. 47 .
2 Boutiot, t. IV, p. 594, et note. — Assemblée provinciale de Champagne, p. 212.
Déjà, en 1707 (27 juin), l'intendant Harouys se plaignait du grand noml)re de collecteurs retardataires que les receveurs particuliers, pressés par les receveurs généraux, faisaient emprisonner « à une époque où ils « seraient nécessaires pour les récoltes, qui, seules, permettent aux « recouvrements de se faire. » 11 serait bon, ajoutc-t-il, que les receveurs généraux y missent un peu de ménagements. {Correspondance des contrôleurs généraux avec les intendants, t. II, p. 420).
LE BREVET GÉNÉRAf.. 397
« et de Cormoyeux de rintcrèt que je prends à leur situation, et je « viens d'écrire à M. le contrôleur général pour lui exposer les « pertes que les deux communautés ont faites dans leurs récoltes, « et le supplier en conséquence de leur accorder la plus forte « remise possible... ' ».
Indépendamment du brevet de la taille, qui comprenait cinq objets d'impositions : la taille, le taillon de la gendarmerie, la solde de la maréchaussée, les étapes des gens de guerre et le 10'' ou 2 sols pour livre de ces objets, le budget comportait un second brevet du des impositions accessoires, embrassant les dépenses des ponts et chaussées, les turcies et levées, ports maritimes, haras, taxation des officiers des élections, quartier d'hiver, logement des troupes, entretien, habillement et autres dépenses des milices, etc.
Le premier de ces brevets s'élevait pour les années 1771-1773, à la somme totale de 1,743,850 liv. 18 sols. A partir de 1777, il est augmenté de 40,000'. Les trois élections de Chàlons, de Reims et de Troycs sont comprises dans celui de 1780, la première, pour la somme de 1(34,460 livres; la seconde, pour celle de 322,063 livres; la troisième, pour celle de 224,378. L'élection la moins chargée est celle de Sézanne, qui ne supporte que 68,718 liv. 18 sols.
Le second brevet, qui s'élevait, en 1771, à 1,061 ,o36 livres, va grossissant chaque année; il est, en 1777, de 1,357,350 liv. 3 sols 6 deniers ; en 1780, de 1,431,038 livres.
A partir de cette dernière année, les deux brevets sont réunis en un brevet général, qui embrasse, avec la taille et les impositioiis accessoires, la capitation et ses 4 sols pour livre. Ce nouveau brevet présentait, en 1780, un chiffre de 4,820,629 livres; en 1785, le chiffre s'en élève à 4,832,916 livres: c'est le plus élevé ; il descend, en 1788, à 4,829, 470 livres ainsi réparties :
1 Arch. diyart. de la Marne, C 955 (Portefeuille).
LA PROVlNCI'l Dfî CHAMPAGNE.
Brevet général de 1788
■lailio.
Impositions accessoires
Capilation taillable.
Totaux
— Bar-sur-Aubo. ...
— Chaumont
Epernay
— Joinville
— Langres
— Reims
— Rethel
— Sainte-Meneliould
— Sézanne
r.ii,G32,1 7 180,260 138,055
— Troyes
-- Vitrv
Subventions des villes franches
Reims o.OOO
Langres l,loo
Chaumont 990
Vaucouleurs.. .15
Donchery. .... 55
(imposés sur les taillables).
La capitation étant fixée à 1
il reste à imposer sur les
privilégiés.
Par où l'on voit que, dans la répartition de la capitation, les privilégiés l'étaient véritablement: et ils osaient encore solliciter des décharges !
Capitation, dixième et vingtièmes. — La capitation continua d'être perçue jusqu'à la fin de la monarchie, c'est la seule observation qu'elle nous donne lieu de présenter ici ' .
Quant à l'impôt du dixième, après avoir été supprimé en 1717,
^ Elle était, en 1715, de 800,000 livres pour la province ; la part de Châlons était de I2,7o0 livres (10,7oO en 1717 ; 11,500 en 1721.)
LE DIXIEME Eï LES VliNGTIEMES. 399
rétabli en 1733, supprimé de nouveau en 1737 et de nouveau rétabli en 1741, il « fut définitivement, en 1730 et en vertu de l'édit de mai « 1749, remplacé par le vingtième, auquel des ordonnances posté- « Heures ajoutèrent un second et un troisième vingtième, et concur- « remment avec lequel on continuait la perception de 2 sols pour iL livre du dixième' ». Le troisième vingtième, qui avait été levé sous Louis XV de 17(50 à 1764, après avoir été rétabli par Louis XYl en 1782, cessa d'être imposé à partir du l^"" janvier 1788; mais « au même moment la contribution représentative de la corvée, « perçue proportionnellement à la taille, vint, à la veille de la « Révolution, aggraver des inégalités traditionnelles autrefois moti- « vées, mais dont alors le développement historique de la France « commandait la suppression^ ». La faute était grave, car le vingtième, comme le dixième et la capitation, atteignait sans distinction les différentes classés de la société, et pouvait conduire un prince intelligent à la suppression des privilèges en matière d'impôts, et à l'égalité proportionnelle que réclamaient le progrès des idées philosophiques et l'état des esprits.
Quoi qu'il en soit, l'impôt des deux vingtièmes et quatre sols pour livre du premier, perçu sur les Mens fonds situés dans toute la généralité, est porté pour l'année 1787 à une somme de :
Les vingtièmes des offices et droits produisent 12,232 1. 16 s. 6 d.
Ceuxétablis sur l'industrie et le commerce
montent à 51,08o 1. 2 s.
Ce qui. donne un total de . . . 2,052,989 1. 7 s. 3 d. où n'est pas comprise une somme de 679,000 livres laissée à la charge des biens ecclésiastiques.
Au reste, l'assemblée provinciale, en présence de l'augmentation croissante des vingtièmes, crut sage de solliciter pour la province (5 décembre 1787), la faveur d'un abonnement, et d'offrir à cet effet le versement annuel de 2,129,447 livres ; sa demande fut agréée le 16 décembre suivant. L'adminisli-ation des vingtièmes, comme
^ Les Intendants, \) . 50.
'^ hl., ibid.
400 LA l'H()VlMJl<: DE ClIAMl'AGAi:.
auparavant celle du flixième, écliappail aux ('•lections et aux bureaux <l(^s l'inances, ainsi que le jugement des contestations auxquelles ils pouvaient donneilieu. Les intendants en étaient seuls chargés. Les rôles étaient dressés par des corU/ôlei^rs (au nombre de sei::-c], soumis à l'autorité du directeur des vingtièmes de la généralité, qui relevait lui-même de l'intendant; la perception se faisait, dans chaque communauté, par un préposé que nommait l'intendant; à l'intendant appartenait le jugement des réclamations, qu'il rendait sur l'avis du directeur ^
M. Rouillé eût été heureux d'obtenir l'exemption du vingtième pour le créateur d'un établissement de charité fondé à Yitry. « Le « sieur Leblanc, écrit-il au contrôleur général des finances (1708), « est un bon patriote, un citoyen dont le zèle pour le bien public « égale le désintéressement. Je voyais depuis longtemps la ville de « Yitry et ses environs infectés par un nombre infini de mendiants « et de vagabonds désœuvrés. Pour prévenir les désordres qui « résultent nécessairement de la mendicité et du désœuvrement, c( il forma, il y a quelques années, le projet d'établir à ses frais « dans la ville de Yitry une manufacture destinée à recevoir les « enfants des pauvres et leur apprendre à travailler... Cet acte « d'humanité et de désintéressement qui caractérise le vrai patriote, « mérite certainement des égards, et je crois qu'un des moindres « " qu'on ne peut refuser au sieur Le Blanc serait d'affranchir de « l'imposition des vingtièmes la maison qu'il a nouvellement « acquise, tant qu'elle ne servira uniquement que pour y occuper a les pauvres* ».
La demande de l'intendant ne fut point accueillie, mais elle n'en est pas moins pour ce magistrat et pour le généreux bienfaiteur de l'enfance qu'il voulait obliger, un titre d'honneur qu'il était bon de ne point laisser tomber dans l'oubli.
Pour compléter la série des impôts, ajoutons aux produits de ceux qui précèdent les produits des gabelles, des traites, du tabac,
1 Les Intendants, p. ol. — Le contrôleur vérifiait l'exactitude des déclarations fournies par les contribuables, et dressait le rôle en conséquence. V.,p. 51-56, un exemple de procès-verbal de véritîcalion générale dressé en 1779.
■2 Arch. départ, de la Marne, C lOoO.
INDUSTRIE MANUFACTURIERE. 401
s'élevanl en 1787, à 8,384,893 livres, — des droits de domaines, valant 1,158,032 livres, — des aides et autres droits de régie, montant à 4, 1:271, 0(31 livres, — des droits perçus au profit des villes, estimés 430, 952 livres" .
La surveillance de l'industrie était immédiatement exercée, sous les ordres des intendants des provinces et des intendants du commerce, par les inspeclcurs des nianulactures, qui, dès le mois d'avril 1704, étaient en Champagne au nombre de trois, établis à Troyes, à Reims et à Sedan - . Comme les nombreux rapports de ces fonctionnaires sont le fondement nécessaire de l'histoire du commerce et de l'industrie française dans les derniers temps de l'ancienne monarchie, peut-être arriverons-nous, en butinant ces précieux documents, à donner quelque idée de l'état industriel de la généralité de Châlons.
La principale industrie était celle qui mettait en œuvre la laine, !<' fil, le coton, la soie. Elle avait à Reims son siège le plus important. Là se signalait, en 1788, entre les 300 fabricants que comptait alors la ville, Ponce-Jean-Nicolas Ponsardin, dont la maison remontait à 1728. Mille ouvriers occupés à 100 métiers y faisaient les draps de Silésie et diverses étoffes de laine, dauphines, maroc, draguets, étamines, etc., que le commerce recherchait, du moins, à l'intérieur ; car, depuis les guerres de Louis XIV avec la Hollande et les autres pays voisins qui consommaient la plus grande partie des étoffes de Reims, ces débouchés leur étaient fermés. L'alliance de l'Angleterre avec le Portugal en avait détourné ce royaume. Genève, le Piémont, l'Italie parurent un instant offrir aux fabricants rémois une compensation de ées pertes; mais la possession de Gibraltar, en [)ermettant à PAnglelerre de faire aisément passer ses marchandises dans la péninsule italique, leur ravit cette dernière ressource. L'intérieur du royaume leur restait ouvert : ils y écoulèrent leurs
' Udpinirl (les syndics à l'Assoiiiiilrc in'oviiiciaic.
^ Corrcspuiidancc des Conlrolfiirs ficiic)-(ti(.v. clc. t. Il, |>. 177.
402 LA l'I'.nVI.NCK 1)1-: CHA.MPAdXK.
produits, et le firent, depuis le commencement du règne de Louis XY, avec d'autant plus de succès qu'ils se montrèrent plus attentifs à n'acheter que de bonnes marchandises, et à observer les reniements ' .
Après la manufacture de M. Ponsardin, cinq ou six antres, qui n'avaient pas plus de .'JO ans d'existence, occupaient de (iOO à 2,000 ouvriers : de celles de J.-H Sirot et de Neveu sortaient les mêmes produits que ceux de la maison Ponsardin : Jean Pierrot et (iuillaume fabriquaient surtout les flanelles-. En dernière analyse, Reims confectionnait, en 1787, jusqu'à 94,615 pièces d'une valeur de 10,909,702 livres, dont la moitié pouvait être considérée comme le prix de la main-d'œuvre. Trente mille personnes, tant à Reims que dans les campagnes voisines, étaient occupées à cette manufacture ^ .
Châlons ne présente, en 1788, qu'une maison intéressante, tenue par le sieur Lochet Pierre ; elle datait de 1758 et produisait des espagnolettes. La fabrication de ce genre d'étoffes avait succédé à celle des rases, étamines et pincbinats, « dont il y avait eu autrefois « jusqu'à 1,500 métiers, et qui était entièrement et sans retour cf perdue pour Châlons ». Elle avait été introduite en cette ville à la fin du XYII^ siècle par les sieurs Darras. Un nommé Yiard. le premier, les avait imités, plusieurs le suivirent. Mais autant, dans son principe, cette manufacture égalait en beauté les draps d'Elbœuf, et les surpassait en bonté, parce qu'on n'y employait alors que des laines d'Espagne, du Berry et de Bourgogne, et que
1 Rapport de l'inspecteur Callou, au 5 janv. 1733 [Arcli. départ. C 499). L'intendant enjoignait, en 1749, aux foulonniers de n'employer dans le foulage des étoffes que les terres glaises de la montagne de Pargny, à l'exclusion de celles de la rivière d'Aisne .
2 Arch. départ, de la Marne, C 472.
3 Rapport présenté à l'Assemblée provinciale. Les villes qui dépendaient de l'inspection de Reims étaient Rethel, Chàlcau-Porcien, Cliâteau-Regnaud, Charleville, Sedan, Donchery, Mouzon, Autrecourt, Revoy, Fismes, Damery, Châtillon, Dormans, Vertus, Sainte-Menehoiild, Suippes, Somme-Py, Ville-en-Tardenois, Routs, Pertlie, Semville, Soissons, Laon, Pierrefouds, Montcornet, Guise, La Fère, Chavry, Noyoïi, La Ferfé-Milon, Neuilly, Fère-en-Tardenois, Château-Thierry, Cliarly, Montmirail, Orbais, Sainf-Marfin-d'Ablois et Rrunce.
liNDUSTRlE MANUFACTURIERE. 403
les chaînes étaient montées en 1800 fils, autant, faute de règlement, elle était déchue dès 173^, où elle ne comptait que 180 métiers avec 80 maîtres faisant 7 à 8,000 pièces d'espagnolettes par an. Les fabricants en étaient venus à n'employer que des laines de Champagne, et à réduire de loOO à 1400 le nombre des fils de leurs chaînes ' . Ils ne présentaient plus à la marque leurs étoffes, dans la crainte que l'examen n'en fît « rejeter la plus grande partie « pour cause de mauvaise qualité », et le bureau de Ghàlons n'avait pas fait pour droits de marque, dans le premier semestre de 1778, plus de 2() 1. 6 s. 6 d.^ . Aussi la manufacture châlonnaise avait-elle perdu tout crédit avant la fin du siècle, et un marchand de Châlons, nommé Janson, ne craignait-il pas de dire dans un mémoire présenté à l'intendant, et ayant pour objet la création au chef-lieu de la généralité d'un inspecteur particulier, qu'il était de notoriété publique « que, si la manufacture est anéantie, cela tient à la « mauvaise qualité des laines qu'on y emploie, à la cupidité des « marchands qui préfèrent le gain sordide et mal acquis d'un « débit médiocre à un bien plus considérable, si cette manufacture « s'était soutenue sur le pied qu'elle était autrefois^». Elle avait produit encore, en 1772, 4,800 à 5,000 pièces : en 1786, elle n'en donnait plus que 1,659 d'une valeur totale de 214,986 livres. Ces
' Arch. départ, de la Marne, C 485 (Portef.). Rapport de l'inspecteur Vauthier du 27 mai 173:2.
2 Id., C 48o. Suivaiil un rapporl de l'inspection, elle était réduite ii user du colpoi-tagc des savoyards. Aussi bieji, un jnge compétent de la situation, adducissant les termes, allrilnie-t-il la chute de la manufacture châlonnaise à trois défauts : 1'^ le peu d'attention ;i assortir les trames; t° le mauvais usage qu'on fait des trames et de la manière d'auner ; 'i" le trop haut prix de la main-d'u3avre employée à tuie matière trop inférieure. C'est à peu près ce qne dit l'inspecteur Vauthier dans un rapport de 1734. La troisième considération est probablement celle qui détermina, en 1716, les drapiers sergers à demander au conseil de ville la snppression du droit de H sols par cent perçu sur les laines du pays à l'entrée en ville. Le conseil, considérant ([u'on n'emploie |)as d'autres laines, et ipie celles de CasIilU; sont taxées lo sols, celles de Cigovie (Ségovie) 30 s., décide <{u'il n'y a pas lieu, en présence des charges (pii pèsent sur la ville, de modilier on de sui)primer ledit inq)ôt {Conclus, du iOaoùt).
'lOi LA PliOVLNCI-: l)H (:IIA.M1»A(ÎM<:.
étoffes servaient à habiller l'artisan cl riiabilanl des campagnes ; elles oeeiipaiciil TiOO ommIcis ' .
J'entre Ueiiiis et Cliàiuiis, la iiiaiiiil'ucluic de Siiipj)es ai)paiail à l'inspecteur Vauthier « coniinc élant très intéressante pour celles « de ces deux villes ; car elle consomme les rebuis des laines qui « ne doivent point entrer dans leurs étoffes, et qui leur seraient à « charge sans ce débouché. . . » Mais il importe qu'on ne soit pas trompé sur la qualité de ses produits, et qu'une marque spéciale les distingue de ceux de ses voisines-. Outre la ville de Suippes, 18 à 20 villages des environs travaillaient soit pour leur propre compte, soit pour Reims, Cetle industrie spéciale comptait, en 1787, r)47 fabricants et 915 métiers rapportant 1,489,340 livres.
Le tableau de 1788, où sont inscrits les « entrepreneurs qui se «sont le plus distingués de père en fils );, mentionne ensuite à Rethel le sieur Fournival, qui occupe o à 000 ouvriers, et dont les tissus, de même nature que ceux de Reims, sont recherchés dans la Bourgogne, la Franche-Comté, la Lorraine et l'Alsace ; à Vaucouleurs, le sieur Marc, qui emploie 400 ouvriers à faire des siamoises et autres toileries en fil et coton ; à Gourcelles-sur-Blaise, les sieurs Zeller et Wespiser, qui font des toiles peintes. Ils avaient dû recourir, au début, à l'expérience des ouvriers de la Suisse, d'où ils tirent les toiles en blanc ou en écru ; puis ils leur ont insensiblement substitué des ouvriers français formés à l'école des premiers, lis ont imprimé, en 1786, 7,200 pièces ; en 1787, 8,141, dont la valeur s'est accrue par l'impression de 18 livres par pièce. A Langres, un sieur Jourdain, qui fabrique des toiles de coton et des toiles peintes, occupe 100 ouvriers, sans parler de 1,800 fileuses qui travaillent pour lui dans les villages environnants ^ .
Quant à Troyes, on signale, en 1788, la manufacture du sieur Thomassin, comme une des plus anciennes ; elle fabriquait des étoffes de laine, de fil et de coton, et employait six à sept cents
* Rapport à l'Assemblée provinciale.
2 Arch. départ, de la Marne, C 485 (Portef.).
3 Dans un rapport de 1734, Vanillier dit des fabricants de Vitry qu'ils sont fort en règle, mais qu'« ils travaillent peu, leurs étotïes n'étant que « pour la consommation du lieu ». Les fabricants de Cliaumonf lui paraissent « assez réiiuliers à faire de ])onnes étoffes ».
liNDUSTRlE MANUFACTURIERH;. 40o
ouvriers. Thomassin avait été anobli pour les services qu'il rendait à l'industrie. On comptail (]n reste à Troyes, vers la même époque (1780). 2,(500 métiers produisant (56,000 pièces de piqués, bazins, toiles de coton et futaines. Cette fabrique de toiles de lin et de coton, qui avait pris le pas, en 1732, sur celle des draps, devait elle-même s'éclipser plus tard devant l'industrie de la bonneterie. Mais celle-ci ne finit par triompher qu'au XIX^ siècle.
Avant le XVI^ siècle, on ne connaissait pas d'autres bas que ceux d'étol'i'e. Les premiers bas tricotés apparurent sous le règne de Henri II, et le tricot s'en faisait à la main ; il en fut ainsi jusqu'au milieu du XVII^ siècle, où fut fondée, en 1G50, au château de Madrid, dans le bois de Boulogne, la première manufacture de bas au métier. Cette manufacture ne tarda pas à donner naissance à une communauté de maitres-ouvriers spéciaux, dont les premiers statuts datent de 1672. Ils ne pouvaient d'abord travailler qu'en soie ; mais, en 1684, un arrêt du conseil leur permit d'employer la laine, le fil, le poil et le coton. Un autre arrêt du 30 mars 1700, en réglementant la nouvelle industrie, n'en autorisa l'exercice que dans dix-sept villes, au nombre desquelles était Reims. Toutefois, les administrateurs des hôpitaux de Troyes devaient s'autoriser en 1730, de l'ordre que leur donnait un arrêt du 13 avril d'y établir « les manufactures nécessaires à l'emploi des pauvres valides », pour fonder dans l'un d'eux une fahrique de bas au métier. Dès 174(5, ils donnaient avis au public, dans le Journal de Verdun ', qu'ils avaient « établi dans l'hôpital de la Trinité . . . une manufac- « ture de bas de coton d'une beauté et d'une bonté qui ne peuvent « que rendre cet établissement très utile. »
(Juand, en 1754 (arrêt du 2.5 mars), la fabrication de la bonneterie fut déclarée libi'e dans le royaume, les premiers maîtres bonnetiers de la ville trouvèrent dans l'institution des administrateurs Iroyens une école toute prêle à former des ou\riers; aussi le nombre des métiers de l'hospice, qui était de se[)l en \lWi, s'éleva rapidement à soixante-six (1771). On faisait particulièrement usage des cotons de la Mailinique, de Saint-Domingue et de la Guadeloupe, qui venaient par Hordeaux, La Rochelle, le Havre, Nantes et Marseille. La faveur avec laquelle le |)uhlic acciu-illait les produits de cette industrie en
' Journal de Verdun du moi?; do iu)Voiiilirt' 17'i(), I. lA, |i. iU!>,
406 LA l'KOVI.NCK DK (:ilA.MI'A(;.\l':.
multiplia les sources, cl ou 178(1 la province ne comptait pas moins do l,71o métiers, dont 500 pour la seule ville de Troyes. Arcis en possédait depuis 1733 ; ruinée par un incendie, elle avait par grâce spéciale obtenu l'établissement d'une manulacture, (pii devait, en moins de cinquante ans, tripler sa population ; car il jie s'y trouvait pas moins do 400 métiers en 17S7. Homilly en avait quelques-uns dès 1762, huit ans après l'arrêt du conseil de 1754'.
Troyes fournissait encore des toiles destinées à être peintes el auxquelles l'impression donnait un accroissement de valeur <]c 31 livres par pièce. Elle continuait d'ailleurs d'être en grande réputation pour le blanchiment des toiles : Laval, Cholet et plusieurs autres villes lui envoyaient les leurs pour y être blanchies ou vendues en écru ^. Aussi le Journal de Verdun pouvait-il dire, en 1746, que « personne n'ignore que les blanchisseries de Troyes « sont d'une perfection qu'on ne peut imiter nulle part ^. »
Parmi les autres branches de l'industrie manufacturière de la généralité de Champagne, après la fabrique des fers qui sortaient des élections de Vitry, Joinville, Chaumont et Langres, et dont l'entrepôt principal était à Saint-Dizier, où on les embarquait pour Paris, signalons comme une des plus importantes la préparation des cuirs. On s'y livrait dans 140 tanneries environ. Les élections de Reims et de Rethel en avaient chacune 17; celles de Sainte- Menehould et de Joinville, chacune 16. Après elles, les élections qui en possédaient le moins était celle de Sézanne, qui en avait cinq à Sézanne même, lesquelles tiraient leur marchandise de Coulommiers, et celle d'Epernay, qui en avait quatre, dont deux à Epernay et deux à Dormans^. L'arrondissement de Vaucouleurs en comptait également quatre ^ .
' Arch, départ, de la Marne et de l'Aube. — Les Intendants, ch. iX, — Boiitiot, t. IV, passim (le défaut de cet ouvrage est de manquer complètement d'ordre).
2 Arch. départ, de la Marne (Rapport du 27 mars 1737), C 479.
3 Même numéro et même article que ci-dessus.
* La tannerie d'Orbais, la phis intéressante de la province par son antiquité et son importance, appartenait à l'élection de Château-Thierry, et par suite à la généralité de Suissons.
s Arch. départ, de la Marne, C 4Go. — L'élection de Vitry, à qui l'état du 13 septembre 1741 en attribue douze, n'en avait, en 1735, que quatre,
INDUSTRIE MANUFACTURJÉRE. 407
La généralité avait, en 1771;, nnc douzaine de papeteries, dont deux à Bossus et à Fantigny, près Rumigny, dans le département de Roeroy : deux à Saint-Martin-Iez-Langres et à Biaise dans la direction de Langres ; une à Saint-.Marlin- d'Ablois, dans la subdélégation d'Epernay ; six dans le département de Charleville, à Haudrecy, Clavy, Neuville-lez-This, Roufy et Telone; une à La Moline, faubourg de Troyes. Ces établissements, si nous en exceptons trois, fabriquaient en moyenne de 1,000 à 1,200 rames de papier par an. La Moline et Clavy en faisaient de 2,o00 à 3,000 ; c'était à peu près ce qui sortait des cuves de Saint-Martind'Ablois, qui faisait le papier écolier et le carton ' .
Jusqu'en 1773, l'élection de Châlons,* depuis plus de 200 ans, manquait de papeterie 2 . Le 12 août de cette même année, un sieur Sabbathier, professeur au collège de Chàlons et secrétaire de l'académie, obtint, avec' l'autorisation d'en faire construire une sur la Coole, la fourniture du papier employé dans les bureaux de la régie des aides, jusqu'à concurrence de la somme de 5,000 livres par an. Cette situation inspire aux frères Bession, compagnons papetiers, le projet de fonder à leur tour une papeterie à Ecury, et ils en font à l'intendant la demande (20 novembre 1784), en l'appuyant sur la considération qu'il y a à Chàlons trois imprimeries, sept librairies et quinze ou vingt marchands de papier, sans parler des autres débouchés offerts à leur industrie. Mais ils sont froidement accueillis ; ils en soupçonnent Sabbathier, et se plaignent des tracasseries que leur suscite cet ingrat ; car, disent-ils, « il doit à « notre zèle, à nos talents tout ce qu'il a eu de succès ; il ne sait
suivant un rapport du subdélégué (19 septembre), qui en met une à VKry avec la note médiocre, une à Bassnet avec la noJe bonne, et deux à Sermaize avec la note mauvaises.
' Arch. départ, de la Marne, C 464.
^ Dans le cours du XV* siècle et la première moilié du XVl", il y avait eu sur la Coole, entre Coolus et Ecury, nne papetterie et moulin de Saint- La,urent (Tcndroit se nomme encore aujourd'bui Saint-Laurent), dont le papier eut d'abord pour marque un saint tenant un griU puis simplement un gril. Mais cet établissement, qui appartenait à l'abbaye de Saint- Picrrc-au-Mon( de Cbàlons, fut transformé en moulin à foulon vers loto (Note de M. Louis Grignon), puis loué par la ville de Cliàlons pour le service d'un armurier (septembre 1556).
408 LA PROVINO: l>l'; cil AMI'AONH.
« (lu HM'lKT (|ii(' ('•' (jiic nous lui en avons appiis, cl craint de ne w |)Ouvoii' soulcnir la concuri'cncc conlrc ses maîtres ». (jcs rc|)rochcs ne scrveul qu'il leur aru-ncr le puissant piolcctcur de Sahhalliici- : les Irôres Bossion sollicitaient encore en 17î)0.
Sif^nalons enl'in à raltonlion les laïences de Yaucouleurs, la coutellerie de Langres, la J'abri(iue d'armes à l'eu de Cliarleville, celle des chapeaux à l'usage du peuple, les tuileries, les ardoisières.
Après l'industrie manufacturière, Yindustrie viticolc était surtout florissante dans la province. Elle devait principalement aux vinsd<' la montagne de Reimset.de la vallée de la iMarne la réputation dont elle jouissait non seulement en France, mais à l'étranger. Au milieu de ses négociations avec Stanhope, l'abb»' Dubois, qui connaissait le goût des Anglais pour nos bons vins, pressait de Londres le régent (1718) d'envoyer en Angleterre soixante i)ièces des meilleurs crus de la Champagne et de la Bourgogne : « .le sup- « plie Votre Altesse royale, lui écrit-il, de faire choisir par quelques « connaisseurs fidèles, d'une part, trente pièces de vin de Cham- « pagne du plus fort, et de celui qui aura le plus de qualité, tel c( que le bon vin de Sillery, et, d'autre part, quinze pièces de vin « de Champagne de la même qualité, dix pièces de Bourgogne et « du plus fort aussi, et cinq pièces de vin de Volnay. Les trente « pièces de vin de Champagne seront pour le roi, et les trente « autres seront pour M. Stanhope'. » Ce qui plaisait dans ce vin de Champagne, c'était sa finesse et son bouquet, qui n'excluait point une généreuse chaleur. Le savant lieutenant-criminel du bailliage d'Epernay, le spirituel historien des Etats de Vitry, Berlin du Rocheret, ne pouvait manquer d'en faire apprécier les mérites aux commissaires qui présidaient l'assemblée, et plus d'un verre de Champagne fut avec empressement bu à leur santé, comme à celle du roi. Mais on se tromperait étrangement si l'on s'imaginait que ce vin fût mousseux. On commençait cependant à parler du Champagne mousseux, mais avec quel dédain ! Où avait-il pris naissance et à quelle époque? C'est ce que nous allons dire, ou plutôt ce que va nous apprendre un témoin irrécusable de ses origines.
' Extrait de la correspondance de Dubois, communiqué par M. Wieseuer.
LNDUSTRlt: VITICOLE. — VL\ MOUSSEUX. Wd
Avize était, en 17il, un bourg assez considérable, mais encore pauvre en 1719, alors que le comte de Lhéry, qui en était seigneur et qui joignait à ce titre la charge de gouverneur qu'il avait achetée, en fit abattre les restes des murs, tour.^ et remparts, et combler les fossés. « Leurs vignes, presque toutes planti-es de ceps blancs, ne « leur produisaient qu'un petit vin aigre et d'un goût raiche, qui le « faisait réputer un des moindres du pays; aussi ne se vendait-il « ordinairement que 25 ou 30 francs la queue ». Mais, « depuis douze « ou quinze ans «, une « frénétique invention» a relevé leur fortune, et fait de leur bourg une localité « assez considérable » ; car, c( depuis la manie du smite-bouchon , leur abominable boisson, <f devenue encore plus rebutante j)ar un acide insupportable, se c( vend jusqu'à 300 fr.; et l'arpent de vigne, dont on ne voulait pas « à 250 francs, a été porté jusqu'à 2,000 francs ». Dès lors Avize s'est transformé, dé belles maisons de vendange s'y sont élevées, et l'aspect en est devenu aussi riant qu'il était auparavant misérable ' .
' Journal des Etats, p. 241 . — Le vin mousseux serait donc une invention avizoise, ou lonl an moins exploitée par Avize, et (|iii remonterait à 1730 environ. Assurément Bertin n'y songeait guère, ([uand, s'adressani, en 1727, ù M. de Sénecé, gentilhonnne bourguignon, il eiiaiitait les vins d'Ay:
Ay produit les meilleurs vins.
J'en prends à témoin tout le monde ;
Mais vous préférez ceux de Reims.
Ay produit les meilleurs vins :
Ce sont les premiers, les plus fins.
Et Saint-Evremond me seconde.
Ay produit les meilleurs vins,
J'en prends à témoin tout le )no)ide.
(Œurrcs rlmisirs. par Augusie IS'ieaise, p. ()(i.) Saint-Evremonl écrivait, en elTel, au c(UiMe d'dliinne : « IV'épargtiez « aucune dépense pour avoir des vins de Champagne, ('eux de Hour- « gogne oui |)erdu leur crédit auprès des gens de goût. Il n'y a pas de « province (pii l'oiiriiisse de plus excellenis vins pour toutes les saisons « que la ('.lianii>agne. l"]ile nous doinir du \ in dAv, d'Avenav. de ilaul- « villers jusipi'au priulemps, el du Sill<'rv e( du Tii.iissv poiu- le reste « de l'année. »
('.'est en 173t) (|ue la poésie célélire peur la première fois, à ntiire ciui-
410 LA PROVl.NCI-: l)K (JUAMPAGISK.
Le vin mousseux a fait, depuis I74'i, bien des progrès', oi M. H. du Rocher(!t aurait peine à le reconnaître dans la liqueur enchanteresse qui égayé aujourd'hui les l'eslins du inonde entier.
Y avait-il lieu de craindre que le goût dominant du public pour le vin de Champagne poussât à donner à la culture de la vigne une extension funeste à celle des cér(''ales ? Ce fut le sentiment du gouvernement; car, le 5 juin 1731, il (h'-l'endail de planter de nouvelles vignes, et prescrivait d'arracher celles qu'on avu'ait cessé de cultiver pevdant deux ans. Vainement les religieux de la Trinité de Troyes sollicitèrent-ils la faveur sfn-ciale d'en planter ; l'intendant la leur refusa : « Un des principaux motifs, leur écrit-il « (17 avril 1731), qui ont engagé Sa Majesté à défendre la planta- « tion des vignes en Champagne, a été la trop grande abondance « des vins qui s'y recueillaient, laquelle causait une augmentation « dans le prix des futailles et une diminution dans celui des vins. « Ces inconvénients ne se font aujourd'hui que trop sentir : les « pays de vignoble, autrefois les meilleurs de la Champagne, sont « devenus les plus misérables. » L'année suivante (7 avril 1732), Le Peletier de Beaupré allait jusqu'à écrire à M. d'Ormesson qu'il était « de l'intérêt de l'Etat, comme des particuliers, de laisser « plutôt la terre en friche^». Mais on ne tint compte de la défense, et à la fin de la même année 1732, l'intendant se plaignait à l'autorité supérieure « de la multitude des vignes et de ce qu'au préju- « dice de l'arrest du conseil, il s'en fait encore tous les jours de
naissance, le vin mousseux. Voltaire en décrivait les effets clans sa satire du Mondain :
... Ils me versent de leur main
Du vin d'Aï, dont la mousse pressée,
De la bouteille avec force élancée,
Comme un éclair fait voler son bouchon.
Il part, on rit ; il frappe le plafond :
De ce vin frais l'écume pétillante
De nos Français est l'image brillante.
1 V. à YAjjpendice les notes relatives à l'histoire du vin de Champagne mousseux.
' Arc/î. départ, de la Marne. Inventaire des papiers de l'intendance, art. 423.
LXDUSTRJE ViTlCOLE. 111
« nouvelles ' ». On dut rappeler l'arrêt du o juin en menaçant les contrevenants d'une amende de 3,000 1. (17ol). Mais les prescriptions de l'autorité ne |)urent tenir longtemps contre un principe nouveau qui commençait à prévaloir : « Je ne puis disconvenir, « osait écrire M. Rouillé d'Orfeuil à ses subdélégués, que ces défenses « me paraissent contraires à l'ordre public et à la liberté que chacun « doit avoir de faire usage de son fonds de la manière qu'il juge « la plus convenable à ses intérêts, et il me paraîtrait bien dur de « faire perdre à des particuliers le fruit de leurs travaux en les c( condamnant à arracher des vignes dont la plantation leur a coûté (( tant de peines et de dépenses. Il me semble donc qu'il ne doit « être question que d'empêcher les abus sans gêner la liberté ». On ne s'occupa plus que de protéger les vignes contre l'invasion des bêches (17oo, 17()o, 1768. 1787), qui ravagèrent particulièrement à cette dernière date le territoire d'Ay '. En 1787 même, la quantité des vignes se montait à 100,996 arpents, produisant, année commune, 318,764 muids, ce qui donne un peu plus de trois muids par arpenta
Cependant sous le ciel de la province la vigne est souvent exposée à des intempéries qui lui sont fatales : les gelées, la grêle, les pluies persistantes en réduisent ou en altèrent les produits, et la valeur de la récolte ne couvre pas toujours le prix de la façon. Les années 1732, 1740, 1741, 1767, 1771, 1774, 1777, 1782, 1785 et 1789^ sont surtout malheureuses pour l'agriculture en général, et pour la vigne en particulier. En 1774, écrit l'Intendant, « le cin- « quième des paroisses de la généralité a été tellement maltraité « par la grêle, que les habitants auront besoin de secours extraor-
' !X';v-l-il ^)as lui-niènic aiilorilé, lui n''i>(Hiil-uii. [idiir faire rospoi'lor l'arrêt (19 dùccmljre {l'iTj ? Arch. départ, de la Marne, C 47().
- Le Piirlement ordonna à cette occasion à Ions les vignerons iln territoire d'Epernay et des autres territoires de la f.lianipagne de ramasser exactement, lors de la taille des vignes, les t)()nrgeons cl Itriiis en provevenanl {Arch. départ.. C iî)83).
^ lise faisait on nuire dans la généralité 'j,it7."i nuiids de cidre (M1 de poiré. {Méjuoire.^ des procnrcurs-syndics à l'Assendilée provinciaU-.l
* Les disettes de 17ll)-i71l, de 17G7 et de 1770 furent à Troyes suivies d'émeutes [Hi.st. de Tro'/cs, t. IV, p. oiJi.)
412 LA J'ItUVl.NCI:; l)K CllAMl'Aij.NK
« dinairos pour lour procuror uno subsistanco qu'ils ne Irouveront « point dans leur r(''('()llc ». « Dans une annôo commune, ('cril-il « trois ans plus lard, on récollo en Champagne douze à quinze cent « mille pièces de vin ; la r(''Colle de 1777 n'ira pas à cent cinquante « mille pièces, et encore on ne peut espérer que des vins très « médiocres' ». Et en 1781) : « La province de (Champagne est on « ne saurait plus mallraili-e dans ses récolles en IVomenl, en seij^Ie « et en vins, les deux pr<'niières étant insuirisanles j)0ur la subsis- « tance des habitants, la troisième ne devant èlre comptée pour « rien. M. rinlendaul ne peut expiimerà quel |)oinl esl d(''i)loiable « la situation des malheureux habitants des i)ays vignobles qui « forment à peu près le quart de la population entière de cette « généralité, et l'excès de leur misère est réellement effrayant, fin « effet, cette classe nombreuse de contribuables, déjà épuisée par « la cherté excessive du pain pendant la présente année, se trouve « en ce moment privée de tout espoir de récolte, et peut-être même « pour plusieurs années, si, comme il parait certain, les vignes sont « gelées jusqu'à la racine ^ ».
Ajoutons à cela le prix croissant de la journée d'un vigneron ^. Bertin du Rocheret estimait 150 francs la façon d'un arpent. En 1772, il faut, pour mettre un terme aux exigences, que les propriétaires d'Epernay se réunissent, le 10 avril, sous la présidence du maire, et arrêtent en commun le prix de la journée :
il sera donné pour les ouvrages d'hiver jusqu'à la Saint-Vincent,
aux hommes, avec la miche 8 sous.
Aux femmes et aux enfants 6 —
Pour tailler la vigne depuis la Saint-Yijicent jusqu'au l^"" mars, avec la miche 1:2 —
Pour bêcher, provigner et avec trois petits pains. . . 1' 4 —
Pour labour au bourgeon, avec trois petits pains 18 —
Pour les autres labours, rognages, avec les trois petits pains jusqu'à la vendange 15 —
' Arch. départ, de la Marne, C 423.
2 icZ., C424.
3 En 1420, le conseil de ville de Châlous lix:iit ainsi, le 29 janvier, le tarif des ouvriers vignerons : tailleurs, 6 blancs, et foisseurs 4 blancs jusqu'aux Brandons, et depuis les Brandons jusqu'à Pâques, 10 blancs aux tailleurs et 6 aux foisseurs [Conclusions du conseil).