‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départementsChapitre 138 sur 232 · VOIES OUVERTES AU COMMERCE · texte numérisé non relu

VOIES OUVERTES AU COMMERCE

le service de la grande viabilité fût confié, depuis 1716, à un ingénieur ordinaire du roi ' , qui avait sous ses ordres des ingénieurs ordinaires, des sous-ingénieurs, des inspecteurs et toute une armée de conducteurs, de piqueurs, de voyers-piqueurs, de pionniers, etc. Nous voyons, en effet, dans l'hiver de 1721, le carrosse de Meaux, parti pour Paris le lundi à six heures du matin, rester embourbé tout le jour et la nuit suivante, à une petite lieue de la ville : il faut faire venir un détachement du régiment du roi, en garnison à Meaux, pour le dégager et le remettre en marche. Quatre ans plus tard, quelles difficultés ne rencontre pas l'équipage de Marie Leczinska à travers les plaines de la Champagne ! Une pluie persistante avait ruiné la récolte et les chemins. Vainement avait-on mis les paysans en réquisition pour raccommoder ceux-ci ; « il n'en c( étaient que pires, dit Voyer d'Argenson, au point que Sa Majesté « faillit plusieurs fois se noyer. On retirait son carrosse d'un bour- « bier à force de bras, comme on pouvait. Dans plusieurs gîtes, « elle et sa suite nageaient dans l'eau qui se répandait partout, et « cela malgré les soins infinis qu'y avait donnés un ministère « tyran ique.

« Les chevaux et les équipages étaient sur les dents. On avait « commandé les chevaux des paysans à dix lieues à la ronde pour « tirer les bagages. On les payait mal et on ne les nourrissait pas « du tout. Quand les chevaux commandés n'arrivaient pas, on fai- « sait doubler la traite aux chevaux du pays dont on était saisi. « J'allai me promener un soir, après diner, sur la place de Sézanne. « Il y eut un moment sans pluie. Je parlai à do pauvres paysans : « leurs chevaux tout attelés passaient la nuit en plein air.

« Plusieurs me dirent que leurs bêtes n'avaient rien mangé « depuis trois jours. On en attelait dix là où on en avait commandé « quatre. Jugez combien il en péiit ! Notre suhdélc'gué commanda « 1,900 chevaux, au lieu de 1,500 qu'on lui demandait, par lu sage « précaution d'un officier qui craint que le service ne manque sous « son commandement. »

Les abords mêmes de la ville de Troves étaient encore fort dan-

' V. dans les Intendants (p. 85), la suite de ces ingénieurs, an nombre de sept, jusqu'en 1789. Logendre (1714-1764), le premier, prit le litre d'ingénieur en chef.

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{poreux on 1751 : la chaiissi-e de Croncfls riait Icllr-tnenl ('■Iroilc que deux rouliers ne pouvaient se croiser sans craindre de verser.

L'œuvre de redressement et do réparation des grandes voies de communication ne fut cependant pas stérile. Sans parler des ponts que le corps des ingénieurs construisit et dont on peut voir la nomenclature pour le seul département de l'Aube dans Thisloire de l'Administration des intendants, l'état officiel des grandes routes et des chemins de communication de la Généralité en 1787 témoigne assurément des services rendus par l'ancienne administration des ponts et chaussées delà Champagne. Mais, si l'on considère que les routes de toute la généralité de Champagne, déduction faite des parties à construire à neuf, et dont l'étendue était de 277,308 toises (138 lieues et demie), ne présentaient, à cette date, pour une circonscription territoriale correspondant à environ quatre départements, qu'une longueur de 984,873 toises, équivalant en mesure métrique à 1,919 kilomètres' , alors qu'il a suffi de soixante-quinze ans (1790-1865) pour amener dans le seul département de la Marne les routes nationales et départementales, ainsi que les chemins de grande communication et ceux d'intérêt commun, à un développement complet de 2,612 kilomètres, on est en droit de trouver que la marche du service était lente ; et si l'on en recherche la cause, on la trouvera sans peine dans l'application abusive qui se fit de la corvée.

La corvée n'était pas une institution nouvelle : nous l'avons vue plus d'une fois fonctionner aux siècles antérieurs dans l'intérêt commun et rendre de précieux services; mais on n'y recourait que de loin en loin et dans les cas urgents. En 1726, elle nous apparaît en Champagne organisée d'une façon régulière et générale : « On « forçait alors, dit un annaliste champenois, les habitants des vilce lages à faire de nouveaux grands chemins à leurs dépens; il y « en avait qu'on envoyait jusqu'à quatorze lieues ou davantage. « Les hommes n'en étaient exempts qu'à soixante-dix ans, les « femmes à soixante. Quand il n'y avait pas assez d'hommes pour « y aller, on prenait deux femmes pour un homme. On faisait « relayer les travailleurs au bout de deux jours et plus ^ . »

' L'Administration des Intendants, p. 87 et sq.

3 Manuscrits de S emilliard, lil, 923. Bibliothèque de Troyes. — En 1727,

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En 1729, nous rencontrons pour la première fois clans la province un personne! chargé de la direction des corvéables. Le troyen Orry, qui, dans son intendance de Soissons (1725-1727), avait appliqué la corvée à l'entretien des grandes roules, après en avoir donné l'exemple, devait en faire une obligation quand il fut successivement élevé, en 1730, à l'emploi de contrôleur général des finances, et au rang de ministre d'Etat en 1736. Le système prit alors un caractère oppressif, et l'on commença de voir le service de la corvée donner naissance à une nouvelle classe de réfractaires : on n'en compta pas moins de 408, en 1771, dans la seule élection de Barsu r-Aube* .

Le nombre des journées de travail, après avoir varié selon les circonstances et les localités, finit par être fixé à douze, non sans comporter encore quelques réductions suffisamment autorisées par les exemptions dont 'jouissaient un certain nombre de privilégiés et de villes Ainsi, prenant en considération les charges qu'ils avaient à supporter pour le logement des gens de guerre, Rouillé régla-t-il, par ordonnance du 9 septembre 1767, qu'à l'avenir les habitants d'Epernay ne contribueraient aux travaux qui se font par corvée sur les routes, grands chemins et autres ouvrages publics, qu'à raison d'un travail effectif de huit jours par année, au lieu de douze que les habitants des autres villes et communautés sujettes aux corvées étaient obligés de fournir. Heureux le corvéable, quand il pouvait chaque jour retourner chez lui. S'il était trop éloigné pour jouir d(> cet avantage, on lui fournissait le gîte avec de la paille fraîche pour lui et de la litière pour ses bètes" .

Mais on peut croire qu'un tel régime n'avait rien qui dût le tenter : aussi « les contraintes, les amendes, les emprisonnements « même, tout était-il mis en usage » pour l'obliger à alhn- remplir

011 voit le conseil de ville de Troyes (lemamlcr la répaialioii. à l'aide de corvées exécutées par les liahilaiils des villages voisins, de la chaussée allant de la Tannerie à Sainl-.lulien. (Hontiol, t. IV, p. ")7().)

< Arch. de V Aube, C 781.

2 17 octobre 1766 : « On travaille à force, écrit de Cliàlons le président « Morel, aux ouvrages de la porte Sainlc-Croix el an grand chemin pour « regagner la chaussée de Vitry. Tuidcs lis ruinniiinauti's du pays /y « travaillent. »

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au loin sa tâche. Il on «^tait du moins ainsi avant M. Rouillé ; mais le gén(''rcux intendant n'eut pas plus tôt pris en mains les rênes de l'administration, qu'il supprima toutes les punitions corporelles et même pécuniaires, se bornant, comme il l'exposait lui-même en 1787 à l'Assemblée provinciale, à faire accompagner les corvéables par la maréchaussée, dont ils étaient contrainls « de payer les « vacations à raison de 3 livres par jour'». On conçoit qu'un si ingcnieMx système imprimât au travail une grande activité et déterminât les corvéables « à faire en une semaine ce qu'ils auraient été « un mois à exécuter » ; mais, pour être moins lent qu'auparavant, ce travail en était-il meilleur?

D'ailleurs, si « prendre le temps du laboureur, même en le « payant, serait l'équivalent d'un impôt, prendre son temps sans « le payer est un double impôt, et cet impôt est hors de toute i)ro- « portion, lorsqu'il tombe sur le simple journalier, qui n'a pour « subsister que le travail de ses bras ». Cette considération si sage avait déterminé le meilleur des princes à supprimer la corvée (février 1776) « , comme, à la même date, il supprimait les jurandes et communautés de commerce, arts et métiers, pour laisser à l'ouvrier la propriété de son industrie et le libre emploi de son activité. Les travaux à entreprendre, chaque année, dans chaque généralité devaient être arrêtés à l'avance, et ils devaient être faits, « à « l'avenir, au moyen d'une contribution de tous les propriétaires « de biens-fonds ou de droits réels sujets aux vingtièmes, sur « lesquels la répartition en serait faite à proportion de leur coti- « sation au rôle de cette imposition ». Le domaine royal y contribuait lui-même (art. il). Un tel système ne pouvait être du goût des classes privilégiées. Aussi la corvée fut-elle rétablie en août 1776, après la retraite de Turgot, et le tableau de 1782 nous présente-t-il, dans la province de Champagne, 93,000 de ses habitants occupés, pendant neuf jours dans le courant de l'année, avec 92,000 chevaux, bêtes de trait ou de somme, aux travaux que comportait le service. Toutefois, le gouvernement, en 1786, admit en principe et mit à l'essai le rachat de la corvée ; après quoi il finit (27 juin 1787) par la convertir en une prestation en argent ; mais cette con-

* Procès-verbal de l'Assemblée provinciale, p. 9. 2 Isambert, t. XXIIl, p. 338 et sq. — p. 370 et sq.

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