CHAPITRE II
Dr la retraite de Mazarin a son triomphe définitif. 9 février 1651 — 3 février 1653.
Les princes rendus à la liberté se montrent peu jaloux du bonheur du peuple. — Vincent de Paul vient en aide aux malheureux, en même temps que l'Eglise adoucit les rigueurs du carême. — Mort de Léonor. — Mort de Uothelin, a qui son tils succède dans le gouvernement de Reims, non sans protestation des habitants. — Désolation des campagnes pillées par les gens de guerre, et nulle justice à attendre de l'autorité. ~ Un homme énergique qui se donne le nom de Macheter intervient à la tête d'un corps de paysans ; mais de protecteur il devient à son tour oppresseur. Sa triste fin. — Hauteurs et tyrannie insupportables de Condé; il finit par se révolter contre le gouvernement. —Tandis que la reine conduit le roi à Bourges, Mazarin se dirige vers la Champagne et va s'établir à Dinant. — Réconciliation de Turenne et du duc de Bouillon avec la reine. — Avec l'aide de Fabert, Mjzarin organise un petit corps d'armée pour la défense du royaume. — Le roi reconnaissant le rappelle . - Fureur du Parlement contre le cardinal. — Troubles et détresse, — Mazarin n'en poursuit pas moins sa route et arrive à Poitiers où était la cour. — Turenne et le duc de Bouillon ne tardent pas à l'y rejoindre.
Campagne de i632. — Pressé par Turenne, le duc d'Orléans appelle à son secours le duc de Lorraine. — Celui-ci arrive sous les dehors d'un allié du gouvernement, — Les villes de la Champagne se tiennent en garde, et Châlons propose une alliance pour se garantir de tout désordre, — Mesures prises par Epernay, Elles sont justifiées par les excès des Lorrains. — Reims envoie au duc une députation et des présents. — 11 se décide à quitter la Champagne, et tandis que son armée marche au secours d'Etampes, il vient lui-
. même à Paris avec Gaston et Condé. — Turenne, quittant Etampes, surprend l'armée Lorraine, et met le duc dans la nécessité de négocier et de se retirer. — Les Lorrains, à leur passage par la Brie, sont harcelés par les paysans et la noblesse. — Négociations de la cour avec Condé, — Pour en faciliter le succès, Mazarin se décide à partir pour Sedan, — Mais l'arrivée des Espagnols et le retour du duc de Lorraine enhardissent Condé dans sa résistance, — Mouvements désastreux des armées. — Les Parisiens, lassés, déterminent par leur attitude la sortie de Condé et l'entrée du roi. — Retraite des alliés ; ils prennent Château-Porcien, Rethel, Sainte-Menehould, etc, ; mais arrive Turenne, qui rejette Condé dans le Luxembourg et ramène à Paris Mazarin triomphant.
Les voilà libres, amnistiés, et chacun de se précipiter sur leurs pas pour les féliciter de leur délivrance comme on avait applaudi à leur emprisonnement. « Les villes et les provinces » accourent à Paris pour leur« rendre leur debvoir », et Reims y envoie, dès le 23, deux de ses conseillers, dont le prince de Condé accueille la
1631. ÉGOÏSME DE LA NOBLESSE. DEVOUEMENT DE VJNCExNT. 33
démarche avec courtoisie \ Bientôt ContiviendraàChâlons recevoir sa sœur, la duchesse de Longueville, à sa sortie de Stenay ; et peu après (31 mars), rentrera dans Reims madame de Saint-Pierre, qui en avait été bannie sept mois auparavant. Le corps de ville ira avec pompe au-devant de cette dame, et le canon, les pétards joueront pour recevoir « la fille naturelle d'ung prince qui sort de la maison « du bâtard d'Orléans » : ainsi Ta mandé « notre gouverneur de « Champagne. . . 11 le fault faire, quoy que avec grande répugnance. « Ce sont les rois du temps dans la minorité du Roy- ».
Mais ces rois étaient plus jaloux du pouvoir que soucieux du bonheur du royaume. Tandis qu'ils se disputaient l'autorité, et que, pour arrêter dans ses délibérations une séditieuse assemblée de nobles accourus des provinces à Paris, la reine accorde, le 10 mars, la convocation des Etats généraux pour le l^'' octobre à Tours, le peuple, qui continue de souffrir, est du moins heureux de trouver dans le dévouement constant de l'Eglise quelque soulagement à sa misère.
Grâce aux charités envoyées par Vincent de Paul « et si preste- « ment distribuées » par ses prêtres, des milliers de personnes, réduites par le malheur des guerres « à la dernière extrémité », renaissent à la vie ^ et bénissent leur bienfaiteur. Le zèle de ce Grand aumônier de la France, de ce nouveau Père de la Patrie, enflamme les cœurs généreux, et tandis que, dans les principales villes de la Champagne et particulièrement à Reims *, chacun travaille sous ses auspices à l'assistance présente de tant d'affligés, des personnes charitables consacrent à l'achat de semences des sommes qui, pour être importantes, ne laissaient pas d'être minimes, dit le chanoine Maucroix, « pour un pays où il y avait quarante « lieues de terres abandonnées ^ ».
' 0. (^oq., p. 182. — 11 remercia le conseil par lettre en date du 27 février [Conclus, du 15 mars).
'^ 0. Coq., p. 186. Ces réflexions du cluoiiicpieur sont bien grosses d'indignation morale, sans être exemptes de tout esprit frondeur.
•'* Lettre de M. de la Farre, lieutenant général do Saint-Quentin, à M. Vincent, qu'il regarde comme le Père de la Patrie. (Feillet, p. 248.)
* Voir ap, Feillet une lettre de M. Souin, bailli do rarcbevèché, à M. Vincent, p. 250.
^ Id., p. 231. Quatre personnes donnèrent à elles seules 12,000 livres pour cet objet.
En même temps, sur l'avis des médecins, l'autorité ecclésiastique faisait publier par les prédicateurs, le deuxirinc lundi de carême (() mars), la dispense du jeûne et la permission de manger des œufs, en exhortant les riches « à compenser cette dispense par « quelques aumônes envers les pauvres' ».
Si l'archevêque lui-môme ne se montrait pas en des circonstances si douloureuses, c'est que ses prodigalités l'avaient tellement chargé de dettes, qu'il avait dû quitter Reims et s'<'stimer heureux d'être appelé à la présidence de l'assemblée générale du clergé 2, pour sauvegarder ses revenus de toute saisie. Le chagrin, les infirmités abrégeant ses jours, il mourut à Paris, 8 avril, avant l'expiration de la session de cette assemblée, qui le fit enterrer à ses frais. A Reims même, « il ne se fit aucun service solennel, et sic « periit memoria ejus cuni sonitu^ ». Il s'était, peu auparavant, donné pour coadjuteur avec l'agrément de la cour Henri de Savoie, duc d'Aumale, à qui ses parents avaient acheté ce titre. Appelé, à l'âge de vingt et un ans, à monter sur le siège de Reims, s'il avait les qualités nécessaires à la prélature dont il était revêtu, fleuri n'eut pas le temps de les montrer ; car il vivait à Paris, rendezvous de la noblesse et centre du mouvement politique, quand, devenu chef de sa famille par la mort de son frère aîné (30 juillet 1652), il prit le parti de quitter la crosse pour l'épée *.
Moins d'un mois après le décès de Léonor d'Etampes (4 mai 1651), avait succombé aux suites de sa blessure le marquis de Rothelin, gouverneur de Reims. Son fils ne tarda pas à prendre possession de la charge paternelle (28 août), et à obtenir de la cour des lettres de provision (15 décembre) ; mais les habitants s'opposèrent à son établissement et déférèrent la cause au conseil du roi^ ,
1 II n'y a d'exception que pour les mercredis et les vendredis. (Marlot, p. 392.) Dès 1647, la même mesure avait été prise par l'évêque de Langres. (Cl. Mach., t. I", p. 385).
2 Ces assemblées, dont la première se tint en lo67, avaient lieu tous les cinq ans.
3 Marlot, p. 596.
* Il devait épouser, le 2-2 mai 1657, Marie d'Orléans, fille du duc de Longueville.
5 Concl. des 23 et 26 décembre 1651, et du 19 janvier 1632. (0. Coq., p. 211 et 212).