‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départementsChapitre 15 sur 232 · MOUVEMENTS CONTLNUELS DES GENS DE GUERRE · texte numérisé non relu

MOUVEMENTS CONTLNUELS DES GENS DE GUERRE

tant les villes tenaient à leurs libertés et à leurs privilèges, tant la misère était incapable d'en affaiblir l'amour dans les cœurs.

Et assurément il s'en fallait que la province eût bu toute la lie du calice. Car « la campagne n'était pas plus sûre que quand les « ennemis avaient garnison à Rethel ». Rosen, qui, depuis cinq ans, écrivait-il au cardinal le 8 mai 1630, n'avait « reçu ni gages, « ni pensions, de sorte qu'il lui fallait vivre en gueux », continuait de lâcher la bride à ses Allemands \ sans tenir aucun compte des réclamations de Fabert, sans daigner même 1' « honorer d'une de « ses réponses 2 », en sorte que Noirmoutiers et Bussy, deux des cosignataires de la lettre du 3 janvier, durent donner l'ordre à leurs soldats de charger les alliés de la couronne comme ils faisaient ses ennemis^.

Les bords de l'Aube et de la Seine n'étaient pas du reste plus assurés contre les incursions de tels barbares que ceux de l'Aisne et de la Marne *. Au défaut des Allemands, ce seront des régiments français qui pilleront le villageois. Après tant de cruelles épreuves, Horthes est encore menacé, et finalement (25 mars) dépouillé d'une partie de son bétail et de son vin par « certains régiments « estant sous la conduite du sieur colonel Champagne » (lorrain de nation) : on n'avait cependant pas manqué de lui faire, depuis cinq semaines, trois présents considérables. Mais « la noblesse a « la mémoire fort courte »,etpour lalui « faire tenir », il faut lui « graisser souvent la main ^ ». Les mois de mai et de juin 1651 se passèrent ainsi en des mouvements continuels de gens de guerre, au nombre de 3 à 4,000, parcourant le pays de Châlons et

* A ses Arlachs ou Herlacs, comme nous avons vu qu'on les appelait du nom d'Erlach, leur premier commandant.

2 Lettre de Fabert à Mazarin, du 3 janvier 1651, signalée plus haut, p. 30.

3 Une lettre de Rosen de 1651 nous le montre cependant disposé à sévir et pou tendre pour ses soldats, car il demande le bourreau de Rcibel pour quohjncs exécutions, et relativement à un caporal de la compagnie de Cliortou (pii a été condamné aux galères, il conseille de le lui envoyer dans sa compagnie : « il y sera aux galères, tout en servant le rui. » [Archiv. de la ville de Rclhel.)

* Journal de Cl. Macherct, t. H, p. Oti. 5 M., p. 92, 93.

Vitry à Laon et Soissons, et faisant métier de brigants, car ils logeaient où ils voulaient, surprenaient châteaux et villages, pillaient tout ce qu'ils trouvaient, tuaient tout ce qui résistait ' et ne respectaient pas môme l'honneur des l'emmes. Vainement en appe lait-on à l'intendant de justice : on n'en obtenait que des paroles-. Aussi bien, « le temps est tel, point de justice ». L'habitant se plaint-il : il l'allait bien que le soldat cherchât sa vie ; est-ce le soldat qui porte plainte : il aura sans doute voulu voler et tuer, il aura été maltraité, tant pis pour lui 3. Faut-il s'étonner qu'en cet état de choses les populations aient été contraintes de pourvoir elles-mêmes à leur sûreté?

On vit donc alors une compagnie de deux cents paysans se décider à tenir campagne pour protéger la rivière de Marne entre Damery et Châtillon, et les villages des environs de la vallée de Noron. Ils avaient pour chef un couvreur de Belleval, Charles Oudard, qui avait quelque connaissance de la guerre, ayant porté les armes : homme hardi, entreprenant, qui se faisait appeler parmi les siens le capitaine Mâchefer. Les soldats le redoutaient, et la noblesse du pays s'en servait, dès qu'elle se voyait menacée d'être pillée. Habile à prendre position sur les passages et au coin des bois, il faisait de là des sorties et des décharges sur les voleurs, et n'en épargnait aucun. Mâchefer était le protecteur de la contrée. Malheureusement il ne sut point se défendre de la contagion du mal de l'époque, et après avoir, par ses services, acquis des titres à la reconnaissance publique, enhardi par le succès, il en vint à piller pour son propre compte et à infester à son tour le pays par ses brigandages. On le surprit à Reims dans son lit, on le jeta dans les prisons de la ville avec son neveu surnommé Ronge-Meules, et tous deux furent pen-

^ Ils tuaient même pour le plaisir de tuer, car, dit le lieutenant des habitants de Reims, « ils courrent les pauvres laboureurs comme on fait « les lièvres en Champagne » (V. Oud. Coq., Appendice, p. 583 et sq.)

2 Oud. Coq., p. 192 à 194. isle [sur-Suippe], Chenay, Saint-Thierry, Villers-AHerand, le moulin l'Archevêque à Saint-Brice et le Cosson (sur le Icrriloire de Sermiers), propriété de Henri Cauchon de Maiipas, évêque du Puy et aumônier de la Reine, etc., elc, furent très maltraités. — Cf. la Relation d'Audry, p. o83 et sq., dans les Mémoires d'Oud. Coq.

3 Oud. Coq., p. 198.

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