ÉTAT DE L'INSTRUCTION PRIMAIRE AVANT LA RÉVOLUTION
« maîtresses d'école pour la campagne ; une moyenne d'environ « 38 écoliers par village» ; et nous aurons une idée assez exacte de l'état de l'instruction primaire dans le diocèse de Châlons avant 1789 K
Le diocèse de Reims ne présente pas une situation moins florissante ; car, pour 517 paroisses et 239 secours, nous trouvons, en 1773, 38,984 écoliers-, ce qui donne une moyenne de 44,5 élèves par école.
Dans les quatre autres diocèses de la Champagne, à part la suppression à ïroyes(l749) des S œtns grises de ^ïco\c, comme suspectes de jansénisme, le temps avait aussi développé les germes de prospérité scolaire que nous avons constatés au XVII^ siècle, et la province n'a pas à rougir devant le siècle des lumières du nombre des écoles qu'elle possédait à la veille de la Révolution. Sans doute il y avait plus d'une amélioration à souhaiter, surtout dans les campagnes^ et elles seront réclamées en 1789 par les cahiers des trois ordres : amélioration ou création du matériel, amélioration du sort des maîtres dans les campagnes^, et fondation, dans chaque diocèse, d'établissements propres à former de bons maîtres. Mais le dévouement du clergé, les largesses privées et les sacrifices des communes avaient fait entrer renseignement du peuple dans une voie où tous les efforts de notre siècle ne l'ont pas considérablement poussé ^,
' L'Instruction primaire dans le département de la Marne pendant la Révolution (1789-1800), par le même, p. 11.
2 V Enseignement dans V arcliidiocése de Reims, par Tabbé Porlagiiior, p. 382 à 427. L'auleur poric à 43,373 le nombre des écoliers, en calcnlant approximalivemcnl celui des élèves dont le chiffre a élé omis par le curé : jl nous a paru que ce chiffre devait être calculé sur la base du dixième de la population totale, qui répond à la catégorie des enfants de 7 à 13 ans.
•' V. différents rapports sur l'état des hospices et des écoles dans cliaquc élection en 1788 (.Irr/i. départ., C 2882).
■^ Lorsqu'en 1787 furent établies des municipalités dans les villages, ce fut l'assemblée générale des hal)ilants quinon)ma l'institulour. (V. lîabeau, le Village, p. 390 et 391.)
^ Un mémoire présenté à l'Assemblée provinciale (1787) « discutait avec « assez d'étendue les moyens d'établir dans les paroisses de la campagne « des maîtres d'école qui, non seulement donnassent aux enfants qui leur
4o2 LA PROVI.NCK Dli CHAMPAGNK.
[tiiisquc, si la ino v<'nnc drs conjoints illclln's ('tail, en 1789, de .'{0,4;i 0/0 dans la partie de la Champagne conespondanl au df'partemcnt de la Marne, elle était <-ncore, en IX(W), de Xi en France '. D'où vient une niaiclie si lente de l'instruction ? Si l'on pouvait reprocher de rinex|)érience aux maîtres d'école de l'ancienne monarchie, et s'il est permis d'y lapporter dans une certaine mesure la médiocrité des résultats de leur enseignement, comment les instituteurs du XIX'^ siècle, formés dans les écoles normales à l'apl)lication des meilleures méthodes, n'obtiennent-ils pas de leur direction un succès plus éclatant ? Ne convient-il pas d'en rechercher la cause dans la brièveté de la fréquentation des classes par la jeunesse ? C'est une de celles que signale pour le dernier siècle le savant historien des comtes de Champagne, qui trouve avec raison beaucoup trop courte la durée de l'année scolaire alors fixée à sept mois-. Mais, s'il en est ainsi, que dirons-nous donc aujourd'hui de la durée moyenne de la fréquentation de l'école qui ne dépasse guère cinq mois ? Quels fruits peut-on attendre, dans ces conditions, du travail des maîtres, si intelligents et dévoués qu'on veuille les supposer ? Assurément leur histoire ne serait pas autre que celle de l'infortuné Sisyphe, si dans leur œuvre il ne fallait moins considérer l'instruction que l'éducation.
Sous ce dernier rapport, l'ancien maître d'école était pour l'autorité ecclésiastique un précieux auxiliaire, car ses leçons, étant généralement appuyées de l'exemple, pouvaient laisser dans les esprits et dans les cœurs des impressions capables de survivre à la fréquentation de la classe. Son action ne devait pas d'ailleurs se renfermer dans l'école : le règlement de M. de Juigné, qui fait partie de V Abrégé des statuts du diocèse de Châlons publié en 1770, est formel à cet égard :
« sont confiés les premiers principes de religion et de mœurs qui doivent « être la base de toute éducation, mais encore des éléments d'agriculture « qui les aidassent à former quelques principes de raisonnements sur un « objet si important pour eux » (séance du 16 décembre, 6 heures du soir). L'idée de nos jours n'était pas nouvelle.
^ V. la Statistique de l'instruction primaire a,ux XYI^, XVII^ et XVIII^ siècles, par Maggiolo, et Cf. Y Instruction primaire dans l'ancien diocèse de Châlons, par Puiseux, p. 377-379.
"^ L'' administration des Intendants, p. IIU.
REPROCHES FAITS A LA NOBLESSE. 4o;{
:( Que les maîtres », dit le § 14, « visitent de temps en temps les familles de la paroisse, pour savoir comment les enfants se comportent hors de l'école, quel est leur caractère, quelles sont leurs inclinations, leurs défauts, afin de prendre, de concert avec les pères et les mères, les mesures les plus convenables pour leur éducation ».
V^oilà ce qui exaltait aux yeux de M. Bourdoise rexcellence de ?ole : « Les meilleurs maîtres, écrivail-il à M. Olier, les plus grands, les plus en crédit, les docteurs en Sorbonne, n'y seraient pas trop bons. Parce que les écoles des paroisses sont pauvres et conduites par des pauvres, on s'imagine que ce n'est rien. Cependant c'est l'unique moyen de détruire le vice et d'établir la vertu, et je défie tous les hommes ensemble d'en trouver un meilleur ' ».
^e langage généreux tenu par un saint pivtre du XYll" siècle iritait d'autant mieux d'être entendu des pasteurs vertueux du
(1^ qu'au dévergondage des mœurs se joignait alors une ■royable indépendance d'esprit. Le jansénisme n'avait pas, dans rdre religieux, secoué le joug de l'autorité du Saint-Siège, ni le ■lement attenté à la dignité des pontifes ardents à la défense de vérité, sans ébranler la foi et diminuer le respect dû à la religion.
noblesse, de son côté, ne s'était pas, dans l'ordre politique, vée contre l'autorité royale, comme elle ne s'était pas effrontént disputé la fortune publique, sans indisposer contre elle la ion. Le levain des colères de la bourgeoisie était déjà vieux et mentait depuis longtemps contre les princes, quand, à la mort
Louis XIV, la régence vint publiquement étaler ses hontes et
scandales, dont l'arrière petit-fils du grand monarque devait 'pétuer le triste exemple. Il faut entendre quelques unes des 'oles indignées du bourgeois de Reims : Il s'est fait, le dimanche aoùl I(»')0, « une petite eé-rcMnonif^ » pour la naissance d'ini fils
C'est ce qu'on a bien compris de nos jours pour at((>iiulic uiic aiitii"
4oi I.A l'UOVI.NCK Dl-: CHAMPAGNE.
de monsoif^^ncur le duc d'Orlcaiis ; Te Deu m requis, « petit feu de « joie » alluuK'^ par le sieur intendant de justice, mais grand festin pour plusieurs seigneurs et gentilshonnmes de l'armc^'C. oc ils y firent « bonne vie », car « la fcstc est pour telles gens » : comment a se « réjouii' pour la naissance des princes d'aujourd'hui » ? Ce sont « tous flraux aux peuples'». — Que penser d'ailleurs de « ces « couarts de gentilshommes- », toujours prêts, quand il faut se battre, à s'enfuir « soit par lâcheté ou trahison, et qui ne sont bons « que à gourmander et manger le païsan dans leur village? » « Voilà « pourtant Testât, la vie et condition de ces messieurs les gentils- « hommes qui se dient de grande robe : sans comparaison, les « honorables bourgeois des villes et bons marchantz sont plus « nobles qu'eulz tous; car ils sont plus débonnaires qu'eulx, de « meilleure vie et de meilleur exemple, leur famille et maison « mieux réglées que les leurs ; chacun, selon son pouvoir, ne faict (( murmurer personne, paye chacun qui travaille pour eulz, et « surtout ne feront jamais une lâche action ; et la plupart de ces « petitz porte-espée l'ont tout le contraire... ». Aussi « nul gens « d'honeur ne faict cas d'eulx... et ne fault plus chercher la vertu « chez la noblesse' ».
Loin d'affaiblir ces impressions, le temps n'a fait que les fortifier, et il est curieux de voir avec quel outrageux sans façon les commissaires du Parlement en usent, en 1744, aux Etats de Yitry, à l'égard du prince de Ligne, marquis de Dormans. C'était le 27 avril ; on procédait à l'appel, quand arrive le prince, accompagné d'une foule de gentilshommes et d'agents d'affaires. Gomme il entrait avec une espèce de fracas, que sa suite affectait, « il y eut quelques gens de « robe qui, éblouis de cette fastueuse marche, se levèrent à son « approche », et l'appel était interrompu, quand, élevant la voix : « Continuez, continuez », dit par deux fois M, du Pré. — Le H
> Oud. Coq., p. 120.
' Id., p. 107. — CL Hatton, au XVl^ siècle avait déjà stigmatisé la couardise des uobles, qui se sauvent dès qu'ils entendent ^ronc?É?r un peu l'artillerie (p. 100).
3 0. Coquautt, p. 128, 129. Oiidart ajoutera, il est vrai : « 11 fault « pourtant se restreindre et ne ])as tout confondre, il y a encore de véri- « tables gentilshommes, mais peu ».
ELLE PERD TOUT SON PRESTIGE. 4oo
mai suivant, le prince se mettait en devoir de dicter au secrétaire de la commission une déclaration commençant par son nom, et il « prononçait avec emphase : Claude-Lamoral-Hyacinthe-Ferdinand, « prince de Ligne... — Mettez : sieur de Ligne, interrompt haute- « ment M. du Pré. — Mais, monsieur, la qualité de prince m'appar- « tient. — Je le sais, monsieur, répond M. du Pré: mais le Parlement « et ses commissaires ne connaissent point de princes en France (f que les princes du sang et les têtes couronnées. — Le Parlement « me l'accorde, reprit M. de Ligne. — Justifiez-le, lui répondit le « commissaire avec un geste de la main, et au secrétaire : Continuez : « sieur de Ligne' ». L'infortuné prince ne devait pas même échapper à la mauvaise humeur de son hôte. Comme il n'était point accoutumé à se charger d'argent et encore moins à en répandre, l'hôte, impatient de n'en point recevoir, voulait « absolument mettre Son (( Altesse sur le pavé ». Celle-ci, pour avoir la paix, dut payer 200 livres, imputables « tant sur la dépense faite qucsur celle à faire, « ce faquin d'aubergiste voulant être payé d'avance. A cette condi- « tion, elle resta en possession de l'hôtel du Lion d'Or - «.Les Etats de Yitry ne furent pas pour le tiers une école de respect de la noblesse.
Les idées nouvelles que répandaient les philosophes à la faveur de la persécution dirigée par le Parlement contre le clergé, et du bannissement des Jésuites, ennemis-nés de l'erreur, n'étaient pas moins propres à ruiner dans les esprits le respect des ministres de la religion, alors surtout que ceux-ci étaient divisés entre eux, et en partie rebelles à l'autorité ecclésiastique.
Ces idées eurent partout des partisans et des adversaires plus ou moins déclarés ; mais on vit, particulièrement à Langres, deux
* Journal des Etats, p. 46 et 198.
- Journal des Etats, p. 79. — Le prince de Ligne, f|iii avait sa sœur en pension à l'abhayc de l'Amour-Uieu au prix de 300 livres, élail, à la date (hi 17 mai 1730, en relard de 700 livres, et nc'-annioiiis nionlrait d'inlolérables exigences touchant le régime de la connmmanlé. Fatiguée de SCS obsessions, l'abbesse pria l'intendant de l'aider à y mettre un ternie, et elle finit par obtenir l'éloignement de la pensionnaire. « l'jdin, écrit-elle « à rinlendani, elle est dehors. Nous commençons à respirer, et nous vous « en avons une obligation qui ne finira jamais » [Revue de Champagne, t. X, p. 201).
4o« LA PUOVIiXCK 1)1-: (:iIAMPA(iMi;.
liommfs, flcnx IVrros, ropn''sontcr par l'anlagonisnic (h- If-iirs principes cl (le leurs actes l'élal de la soci(''l(' et des passions (jui la travailluieiil. (les deux hommes étaient les />«/ero/, l'nn jjhilosophe et écrivain hardi, acharné à la destruction de l'ancien ordre social ; l'aulre, prèlic intègre et pieux, grand archidiacre, « s'elTorçant « de soutenir le système que la main puissante de son frère ébran- « lail. liC premier créait Y Encyclopédie, le second consacrait sa « fortune à la fondation des écoles chrétiennes ; tous les deux « éclairés et généreux, mais séparés par l'énergie de leurs convic- « tions '. »
A ce mouvement des esprits il convient de rattacher un certain nombre d'institutions littéraires, scientifiques ou artistiques, qui virent le jour ou se développèrent dans le cours du XVIU'' siècle.
Dès 1()2(), c'est-à-dire cinq ans avant l'apparition de la Gazelle de France, Troyes avait sa gazette, la ûazetle française pour le temps prèsenl, laquelle était en vers et du format in-12. Cette feuille ne vécut sans doute pas longtemps, car il n'en est resté que la mention sur le catalogue La Yallière au numéro 15,9.%. Elle dut être supplantée par la création du médecin Renaudot (16.31): mais la Gazette de France ne paraît pas avoir été réimprimée avant l'année 1686 à Troyes, où elle a laissé, du 26 juillet au 28 décembre 1709, une série ininterrompue de numéros, imprimés dans le format in-4° chez Edme Prévost, imprimeur et marchand libraire en la rue du Temple, au grand Prévôt, avec permission et privilège du roi. C'était par une semblable réimpression que Reims ^ pt Châlons distrayaient la monotomie de l'existence ; mais elle ne pouvait suffire à la curiosité locale. Aussi Meaux voyait-elle se produire, vers 1715, une gazette dont il n'est malheureusement rien resté non plus dans la mémoire des habitants, sinon qu'elle était l'objet d'un privilège accordé à un imprimeur du nom d'Allart (Frédéric), qui demeurait rue de la Cordonnerie. Elle eut sans doute, comme la Gazette française, une existence éphémère.
Troyes, depuis 1709, vivait dans une absolue disette de nouvelles,
1 Précis de l'histoire de Langres, par Migneret, p. 226. ^ Celte réimpression avait lieu, en 1694, chez Godart, rue des Tapissiers, qui a eu Dessaini pour successeur.