‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départementsChapitre 149 sur 232 · ACADÉMIE DES SCIENCES, ARTS ET LETTRES DE CHALONS · texte numérisé non relu

ACADÉMIE DES SCIENCES, ARTS ET LETTRES DE CHALONS

D'ailleurs, si, dans la lutte, elle reçut quelques blessures, elle n'en mourut point; car nous la voyons revivre en 1750, par les soins d'un ancien commissaire des guerres, Louis Dupré d'Aulnay, qui sut rallier à lui quelques hommes d'élite, tels que le littérateur Sabathier, l'avocat Fradet, le médecin Navier, l'érudit chanoine Beschefert, le poêle Meunier, le chevalier de La Touche, et surtout le savant Culoteau de Velye, bailli de Vertus et lauréat de l'Académie des Inscriptions' . Trois ans plus tard (29 janvier 1753), elle obtenait du comte de Saint-Florentin, ministre d'Etat, la faveur d'être officiellement constituée, et commençait à tenir des séances régulières ; puis, le 9 janvier 1750, elle était autorisée à admettre le public à ses séances, et, le 4 juin de la même année, elle tenait à l'hôtel de ville, en présence de l'évèque et de l'intendant, sa première assemblée solennelle. Ce fut à son influence que \q jardin botanique de Chàions dut sa création, dont le conseil de ville accueillit le projet le 31 décembre 1757.

On peut croire que le successeur de M. de Saulx-Tavannes, qui donnait à Voltaire Fhospitalité dans son château de Sarry^ , ne se montra point indifférent aux travaux de la société, et que celle-ci trouva un protecteur éclairé dans l'intendant de la province, non moins admirateur de Voltaire que M. de Ghoiseul. Ce qui est certain,

< M, Culoteau, dit Berfiii du Rocheret, qui eut occasion de l'apprécier aux étuis de Vilry. était « houniic d'esprit et de belles-letlres. . ., d'un « caractère tranquille, doux el sage, peu brillant, mais qui se lit eslinier « par le discernement avec lequel on l'a toujours vu prendre le bon parti « en toutes choses » (p. 50) .

' Voltaire s'y arrêta trois jours à son retour de Paris, où il était allé assister à la représentation de sa tragédie de Sémiramis, qui eut lieu le 20 août 1748. — C'est dans ce même château que fut d'abord conduite la jeune fille sauvage surprise aux environs de Sougy (septend)re 1731). Elle n'avait rien d'iiuniain dans la voix, portail pour tout vêtement une ceinture, était armée d'une sorte de massue, el vivait de chasse, luttant de vitesse avec les animaux sauvages, lille sendjlait alors glisser siu' le sol plutôt (pie courir, et son agilité à grinq)er sur les arbres tenait du prodige. D'où venait-elle ? On ne put jamais le savoir. Domptée à force de saignées, elle conserva toujours quelque chose de ses instincts sauvages au milieu de la vie monasliciuc où elle passa le reste de ses jours.

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c'est qu'apW'S avoir reçu l'approbalion «le (^ouis XVI, elle obtint de ce prince, en 177;}, des lettrcs-palcnles par lesquelles, heureux de « donner, dit-il, à notre province de Champagne une preuve de a notre protection spéciale et un nouveau témoignage de notre « bienveillance pour une ville qui s'en est toujours rendue digne « par sa fidélité et son attachement à notre couronne », il confirmait « pour toujours p la société littéraire de Châlons, et l'érigeait en Acddcmie dea sciences, arts et belles-lettres ; voulant de plus, ajoute- l-il, « que notre très cher et bien-aimé cousin le duc de « Bourbon, gouverneur et lieutenant général pour nous des pro- « vinces de Champagne et de Bric, soit le protecteur de ladite « académie, et qu'après lui ce titre passe à perpétuité » à ses successeurs^ . Trois ans plus tard, par une gracieuse décision, « portée « en la lettre de M. Necker du 21 mai 1778», Louis XYI allouait à l'académie pour ses « dépenses et menus frais » la somme de 1,000 livres ^

Tandis que se porte vers les lettres l'activité intellectuelle, des esprits aventureux, comme l'avocat Linguet, rêvent pour la pensée des communications plus rapides : « rêve », semblerait-il, écrit-on en 1782, « de quelque plaisant désœuvré...» Il s'agit d'établir « sous « terre des conducteurs électriques en fil de fer doré, renfermés « dans des tuyaux garnis de résine. Une machine électrique k Tune « des extrémités de ces conducteurs, et des lettres de métal, des « caractères tachygraphiques à l'autre, rendraient cet appareil très « propre à transmettre d'un lieu à un autre, même à une distance « considérable, des avis fort détaillés. Ajoutons que c'est un « procédé simple et peu coûteux, eu égard aux avantages qu'il « promet ^, » Et cependant combien d'années encore se sont écoulées avant que l'idée prit corps !

1 Recueil Arnouïd, t. U. L'Académie prenait alors pour devise : Vtilitati, et étendait ses relations en nommant membres honoraires Turgot, le cardinal de Bernis, Loménie de Brienne, etc. — Voir sur les origines de la Société d'agriculture, commerce, sciences et arts de Chàlons, le travail de M. Menu, in-8°, 1874..

^ Procès-verbal de l'assemblée provinciale de 1787, p. 8o.

3 Mcmoires secrets de la République des Lettres, t. XIll, page 84 (5 juin 1782).

TELEGRAPHIE. — AEROSTATS. 463

En même temps que le rémois Linguet rêvait un télégraphe électrique souterrain, des audacieux allaient tenter par les airs des voies nouvelles, et dans l'après-midi du 26 août 1785, descendait à Servon, au grand ébahissement de la population, un ballon parti, le matin même à dix heures, « de Lille en Flandre ». Blanchard et le chevalier de l'Epinard, qui le montaient, furent accueillis avec bonté par le curé du village ; il fit transporter leur nacelle dans son presbytère et les accompagna ensuite jusqu'à Grandpré, où le marquis d'Ecquevilly leur donna une brillante soirée. De là ils se rendirent à Sainte-Menehould, où ils avaient dès la veille annoncé leur arrivée, et où ils se présentèrent à midi : toute la ville était sur pied, la compagnie de l'arquebuse sous les armes; le conseil de ville les complimenta, leur offrit avec le vin d'honneur des branches de laurier, et les conduisit au milieu des acclamations générales à l'hôtel de ville. Un repas les y attendait, auquel avaient été conviés les bourgeois les plus notables. Après y avoir fait honneur et signé sur le registre de la municipalité le procès-verbal de leur voyage et de leur réception, ils partirent pour Châlons, accompagnés jusques aux portes de la ville avec le même cérémonial et par les mêmes acclamations : « Comment, dirent les poêles, n'au- « rait-on pas reçu comme des dieux » des messagers qui arrivaient « des cieux ' » ?

Au milieu du choc des opinions et sous l'action dissolvante d'un philosophisme haineux, il devait être difficile pour les arts de se développer ou tout au moins de conserver ce cachet de grandeur qui les distinguait au siècle précédent. Aussi, non-seulement on constate que le nombre des artistes a diminué, mais on reconnaît avec douleur que leurs œuvres « n'atteignent souvent pas même au « talent ^ ». Le genre mesquin et maniéré a pris la place du bon style, le mauvais goût tend à éloigner la véritable grâce, et si de loin quelques monuments, comme l'Intendance de Chàlons, la place Hoyale de Reims, rappellent encore par leurs proportions les beaux modèles du siècle de Louis XIV, la plupart manquent d'élévation et de simplicité. On ne craint même pas de sacrifier à des constructions d'un goût douteux des monuments consacrés par le tenips,

' Eist. de Sainte-Menehould^ p. 489.

- Rouliof, t. IV, p. 587.

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ou de (l(''|)Oiiill(M' le clKiMir des basiliques do ces (Hégants jubés qui dounaicul à la CM-lébraliuii des niyslrrcs (juoique chose de solennel el d'augiisle : ainsi disparaît, en 17a7, le jubé de la cathédrale de Chàlons avec deux portes latérales du chœur ; on y substitue des grilles, riche présent du chanoine Lemaitre de Paradis, mais dont la beauté ne peut atténuer le regret d'une irréparable perte. Quelques années auparavant, la cathédrale de Reinns avait subi la même mutilation, et son jubé avait été remplacé j)ai' une grille due à la miiniricence du chanoine Godinot ; le chapitre, qui avait pris cette belle résolution le 18 juillet 1744, faisait en môme temps enlever (1745) et remplacer par des verres blancs les verrières des bassesnefs, et c'était encore la générosité de M. Godinot qui acquittait la dépense de ce déplorable changement. Ainsi, à Provins, le doyen Tissard de Rouvres, tout en enrichissant de marbres précieux son église de Saint-Ouiriace, faisait briser les lombes gravées sur lesquelles s'agenouillaient les fidèles, et substituait des verres blancs aux vitraux coloriés, dans la contemplation desquels leur piété aimait à se reposer. Le sens religieux s'en allait, l'art perdait la source de ses plus hautes et de ses plus pures inspirations.

Il ne faut cependant pas médire de l'esprit champenois, esprit essentiellement sage, modéré et pratique, partant rebelle aux nouveautés. Si la simplicité s'en est altérée chez quelques-uns au souffle révolutionnaire du protestantisme ou du jansénisme, au point de leur faire déserter le drapeau de l'orthodoxie, comme au prémontré Oudin, de les pousser aux dernières limites de l'incrédulité, comme le curé Mesliers, ou de les entraîner, comme Diderot, à saper les fondements de l'édifice social ', les travaux intellectuels que nous ont légués tant d'autres savants témoignent assez, par leur caractère, d'un sincère attachement au culte du vrai, du beau

* Oudin, de Mézières-sur-Meuse (février 1638-1719) se jeta par orgueil dans le calvinisme en 1692. — Mesliers, de Mazerny (1664-17:29), s'est fait un nom en aflîchani l'athéisme. — Nous avons déjà dit un mot, et il suflil, de l'encyclopédiste Diderot (1713-1784).

ILLUSTRATIONS LITTÉRAIRES. 46o

et du bien. Aussi voudrions-nous inscrire ici tous les noms dont s'honore justement la Champagne, et dont plus dun volume consacre les titres divers à la célébrité; notre cadre nous l'interdit, et nous sommes condamnés à faire parmi les gloires de la province un choix d'autant plus difficile que tout est relatif dans le domaine de la Renommée.

Lettres. — Si l'homme a tout d'abord chanté les louanges du Créateur, nous ne pouvons mieux ouvrir la série de nos illustrations que par la mention d'un religieux qui, tout en travaillant avec dom Constant au recueil des Lettres des papes, a composé des hymnes latines que recommandent surtout la grâce de la pensée et l'onction du sentiment. Mopinot était un savant bénédictin de Saint-Maur ; né à Reims en 1080, il mourut à Tàge de trente-neuf ans (1724).

Coffln, de Buzancy' (4 octobre 1070-'20 juin 1749), principal du collège de Beauvais et recteur de l'Université de Paris, a fait aussi des hymnes latines destinées au bréviaire de ce diocèse. Son Ode sur le vin de Champagne est justement célèbre.

Dans un autre genre, l'oratorien Giravd, de Troyes (1701-1770), s'est distingué par ses poésies latines : on lui doit particulièrement une traduction en vers latins des fables de La Fontaine, qui est assez estimée.

Comme poètes français, signalons Le TelUer, de Château-Thierry (1080-1732), auteur de la Sultane favorite, de l'opéra du Festin de Pierre et de plusieurs autres œuvres dramatiques; — le financier Descliamps (François-Michel-Chrétien), de Montmorency-Beaufort (1083-1747), auteur d'une Histoire du Théâtre français et de plusieurs tragédies qui ont eu les honneurs de la représentation ; — • Godart d'Aucourt, de Langres (-f- 1775), qui a laissé, avec des f>ièces de théâtre inédites, un [)oème de Louis XV vl une Pariséide ; — Laltaignaid (Gabriel-Charles de), chanoine de Reims (-f- 177U), dont la muse enjouée a surtout fait les délices des salons et des festins, où elle se complaisait ; — Louptière (Jean-Charles de Rclongue de la), de la Louptière, près de Sens (1724-1784), membre de l'académie des Arcades de Rome, dont le recueil de iJoes<es présente une heureuse alliance de l'esprit et de la grâce ; — Carbon de Flins-les-Oliviers, de Reims (17r)0-lS0()). dont le génie s'est révélé par une ode au sacre de Louis \VI, cl donl les élégies, les

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comédies l«''moigncnl (rtim- IV-condil*' d'cspiil (]iii n'est pas toujours sans tal(3nt.

Si nous passons de la poésie à la prose, les lettres nous présentent comme théologiens, le jésuite Simonet, de Langres (10()2-17'].']), et le savant dominicain Billiuirt, de Revin (l()85-17o7), tous deux auteurs de cours de théologie importants; comme prédicateurs distingués, Mongin (Edme), de Baroville (1()08-174()), que son talent porta à l'Académie française (1708) et à Tévèché de liazas (1721) ; — Géry (André-Guillaume de), de Reims (171:27-1 78(5), abbé de Sainte-Geneviève, qui a laissé, avec une oraison funèbre de Louis XV et un j^ancyyriqiie de saint Louis, des prônes et des

Comme philosophes, l'abbé Vittement (Jean), de Dormans (22 avril 1655-31 août 1731), qui de la chaire de philosophie du collège de Dormans-Beauvais, oîi il avait lait avec éclat ses études, s'éleva au rectorat de l'Université de Paris (1097), et mérita par ses vertus et par sa science d'être choisi pour lecteur des Enfants de France. Appelé ensuite par la confiance du duc d'Orléans aux fonctions de sous-précepteur de Louis XV, il quitta définitivement la cour en 1723 pour retourner en son pays, où il mourut comme enveloppé dans sa modestie, qui lui avait fait refuser tous les honneurs '. — Migeot (Antoine), du Chesne-le-Populeux (1730-1794), prêtre aussi vertueux qu'instruit, qui a publié sous la forme de dialogues, et partie en latin, partie en français, des éléments de philosophie {Philosophiœ Elemetita), dont on loue, particulièrement pour leur solidité et leur clarté, la morale et la métaphysique ; — Lévesque de Pouïlly, de Reims (1692-1750), membre de l'Académie des Inscriptions et lieutenant des habitants, également recommandable par les services qu'il a rendus à sa ville natale, et par sa Théorie des sentiments agréables, ouvrage aussi bien pensé que bien écrit, où, remontant avec une rare sagacité à la source de nos plaisirs, il nous montre que le vrai bonheur est attaché à la vertu et à l'accomplissement de nos devoirs envers Dieu, envers nous-mêmes et envers nos semblables ; — Roche (Antoine-Martin), du diocèse de Meaux (1706-1755), religieux de la congrégation de l'Oratoire, qu'il quitta,

' Voir sa biographie, jjar l'abbé Desjardins, dans les Mémoires de la Société d'Agriculture de Chàlons, 1884.

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