‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départementsChapitre 150 sur 232 · ÉTAT SOCIAL DE LA CHAMPAGNE · texte numérisé non relu

ÉTAT SOCIAL DE LA CHAMPAGNE

Aprôs avoir étudié l'état administrai il' de la Champagne, on jugera sans doute intéressant d'en connaître la vie sociale, tout au moins de donner un coup d'œil àrinti-rienr de ces hôtels qu'habitait notre noblesse provinciale. Le président du présidial deChàlons, M. Morel (1703-1771), seigneur de Yitry-la-Ville et autres lieux, a prévenu sur ce point notre désir, et sa correspondance avec sa fille' va nous introduire au sein de la société mondaine qu'offre la résidence des intendants.

Le Président a deux enfants, un fils et une fille, nés dans un temps de luxe et de frivolité, d'indépendance religieuse ou de respect humain ; pour lui, il a conservé l'austérité des années où s'est écoulée son enfance, et, demeuré fidèle à la religion de ses pères, comme aux vieilles maximes d'économie domestique et d'éducation, il ne manquera pas de les rappeler à sa fille, quand, mariée à M. du Bois de Riocour, futur premier président de la chambre des comptes de Nancy, elle s'intallera dans son hôtel de Lorraine : « Vous devez « tâcher, lui écrit-il le 25 juin 1756, de servir de modèle à toutes « les jeunes dames de Nancy, surtout par la piété et la religion qui « est l'essentiel, et qui, bien loin de nuire aux jeunes personnes, « les rend d'autant plus respectables ». Et quelques jours après (6 juillet) : Il est vrai « que la religion n'est plus guère de saison en « tous pais » ; mais « il ne faut pas avoir honte de la professer, et « plus on est en place, plus on doit l'exemple. Loin d'être ridicule « en cela, on est plus respectable et respecté ». D'autre part : « Ce

* Cette volumineuse correspondance, qui comprend seize années (1756- 1772), et dont M. Ed. de Barthélémy a donné quelques extraits sous le titre : Une ville de province sous le XVIIP siècle, nous a été communiqué par M. le comte David de Riocour avec une gracieuse obligeance dont nous nous faisons un devoir de le remercier ici publiquement. Soigneusement revue et mise en ordre par la fille même de M. Morel, elle fait le plus grand honneur au caractère du président et à la piété filiale de M"'« de Riocour.

n'est pas une petite affaire de se mettre tout d'un coup en ménage ; ménagez votre santé et votre bourse autant qu'il sera possible, et n'achetez d'abord que ce qui est indispensablement nécessaire. Le reste viendra petit à petit avec le temps ; car, si vous alliez vous endetter beaucoup pour cela, vous diminueriez d'autantvotre revenu. . .. C'est une bonne maxime de régler sa dépense toutes les semaines et de païer ' ». Plus tard, quand, devenue mère de amille, M""^ de Riocour se préoccupera de l'instruction de son fils : L'essentiel de l'éducation, lui dira-t-il avec un bon sens exquis, n'est pas de travailler beaucoup et d'apprendre quantité de choses : tout cela vient avec le temps, lorsqu'on aime à s'occuper et à apprendre ; c'est d'avoir le génie porté à l'étude et aux sciences, parce qu'alors on étudie, on travaille, on apprend.... L'essentiel est donc d'inspirer le goût de l'étude, en formant le cœur, l'esprit, le jugement, et quand on a pu procurer à un enfant un cœur droit et noble, un esprit juste, un jugement solide, avec le louable désir de perfectionner de plus en plus cet esprit, ce jugement, cela va tout seul. . . C'est un abus, ce me semble, de vouloir que les enfants soient de grandes personnes ; il faut se borner à les rendre des enfants bien nez, doux, dociles, curieux des bonnes choses, éloignez des mauvaises, etc., de façon à être le modèle des autres enfants, et lorsqu'ils viendront plus grands, à posséder la perfection de leur âge... ; mais vouloir les rendre parfaits et habiles avant la maturité, c'est comme si le laboureur voulait recueillir le fruit de ses terres avant la saison.... »2. De si sages conseils ne pouvaient manquer d'être écoutés d'une fille qui se plaisait à voir dans son père un modèle de loyauté, d'honneur et de piété.

Quant au fils de M. Morel, il est lout à fait de son temps : c'est un esprit indépendant et raisonneur. Bon vivant du reste, plein d'enjouement et d'entrain, « il est la coqueluche de la bande « joyeuse : c'est lui qui est à la tête de tous les gros jeux ; il est tous « les jours en grands diners et grands soupers, on joue toute la « nuit» )).

' Et ailleurs (1756) : « Gardez-vous di' prendre! des doinestitiues sans « rassentiiiienl de leurs maîtres ».

2 Lettre du 4 août 1769.

^ Lettre du li février 17.")8.

480 I.A PIU)VlNr.l<: I)K CIIAMPAONK.

C'est une étrange vie, en effet, que celle dont la saison d'hiver offre le speelacle. Pâques une fois passé, la société avait pris son vol vers les champs, où mille disliaclions, au milieu desquelles doinine la chasse, devaient la retenir jusqu'à Noël. L'approche de Noël est devenue pour elle le signal du retour à la ville, où l'attend une nouvelle ère de plaisirs. Alors se déroule une intermiuahle série de festins et « d'assemblées » pour lesquels on fait grands frais de toilette, comme il arriva au fils du président, qui, en décembre ilîii), faisait revenir de Paris « deux habits, qui avec la petite oye, « coûtaient 800 livres».

Les dîners étaient plantureux, et le menu des soupers ne siqjpose pas des estomacs délicats. Appelé à recevoir, le U) juillet 1701, de jeunes époux, M. Morel réunit à sa table 24 convives. Au diner : pièce de bœuf, 2 soupes, une carpe grillée, 4 brochetons, un gros gigot à l'eau, un beau filet de bœuf, 2 plats poulets en fricassée, 2 plats lapereaux en caisse, 4 plats perdreaux à l'italienne, 4 plats pigeons aux écrevisses, un halebran aux pois, un carré glacé, fricandeau, queues de moutons, filets de lièvres, ragoûts d'ailerons, rissolles artichauds. — Au souper : carpe au bleu, friture de poissons, écrevisses, un dindon, 2 plats poulardes, 2 plats lapereaux, un levreau, ^. plats de perdreaux, 4 plats pigeons de volières, tartes, crème, œufs au jus, petits pois, artichauds, haricots, épinards, 2 salades. — Comme dessert : gâteau à bouquet, fraises rouges et blanches, 2 tartes, un fromage, une assiette échaudés, une cerise glacée, une groseille glacée, 2 fromages glacés, 2 dragées, 2 diablotins gratinés, 2 biscuits et macarons, 2 poires sèches, 2 compotes, 2 confitures, 2 cerises, 2 amandes vertes'.

Et ces festins homériques se renouvelaient quelquefois de deux jours en deux jours, quelquefois môme de jour en jour pendant toute une semaine. Aussi le président soupire-t-il après la paix des champs, et tourne-t-il de temps en temps ses regards du côté de Vitry-la-Ville : « Notre ville de Châlons, écrit-il le 14 janvier J755, c( est tellement montée qu'on ne s'y amuse pas tant qu'on n'y trouve

' Au repas de noces de M. de Felcourt et de M"' Haudos, qui réunissait 25 personnes, on a servi 23 plats, dont un saumon de 42 livres. 11 y avait jamjjon de Mayence, pâtés de Ijécasse, chevreuil, oulardeaa. etc. (Lettre du 6 avril 1 69).

ETAT SOQAL. 481

« souveiU à s'ennuyer... Les allures y sont toujours les mêmes et « à vrai dire fort communes, et je pense qu'il n'y a que ceux qui « savent s'occuper raisonnablement, qui peuv<nit s'en tirer ».

Les assemblées n'ont même pas l'attrait de la danse ; on ne fait venir les violons que de loin en loin, et par exemple, lorsqu'on a l'honneur de recevoir M"'*' l'Intendante, car elle accepte d'ordinaire à diner et à souper dans la même maison. Elle arrive alors vers deux heures, joue en sortant de table jusqu'à six heures, puis va faire quelques visites et revient à huit. Comme le maître de la maison a réuni pour elle nombreuse compagnie, il a généralement deux violons « pour joindre les deux séances ». Le président ne manque pas de les avoir à ses « assemblées de l'Etape ' », qui avaient lieu tous les dimanches et les jeudis.

Le grand intérêt des réunions était dans le jeu, jeu effréné auquel on se donnait parfois c'bmmedes « perdus », y passant « vingt heures « de suite et toute une nuit-, vingt-huit heures de suite même', et « gagnant ou perdant en une seule soirée jusqu'à 3 etG,OOÛ livres b>. Les dames ne s'en abstenaient pas, que dis-je? « point de nos « dames ne font autre métier ^. » C'était la passion de tout ce monde. Le jour des noces de M. de Felcourt, chez qui toute la ville avait été invitée l'après-midi, il y a eu huit tables ordinaires de jeu, une grande table de 21, et dans la salle à manger la table des joueurs au 30 et 40, qui étaient au nombre de plus de cinquante. On joua jusqu'à 7 h. 1/2 du matin.

Et cela recommença le lendemain chez M. de Renneville, le surlendemain chez le fils du président. Ici, le jeu s'étant prolongé juscjuà huit iicures du malin, on mangea à cette heure des carpes frites pour se remettre au jeu jusqu'à une heure après midi. Aussi plus d'un membre de l'assistance se relira-t-il a mal » édifié du train de Chàlons. Assurémenl il était peu fait pour donner à la société un cachet de bon ton et d'élégance : il n'était pas rare, en effet, que les joueurs s'animassent l'un contre l'autre jusqu'à se

' Ue la ruo Grande-Ktape. où il (U'iiiciwait.

- Lettre du 11 janvier IToO.

3 Lettre du 18 janvier 1770.

•' Id.

^ Lettre du {i janvier 17(»:2.

482J LA HIOVINCK l)K CIlAMPAfJNE.

jeter les eornets à la lèU;. On devenait ombrageux, batailleur, et s'il s'organisait des cui/uklk's eonnne en 17(>8, où il en lut monté deux par semaine, il ik^ s'en |)assait gurrc sans quelque querelle, surtout si les gardes du corps s'y trouvaient m<Més.

Ce n'est pas tout. Le désordre auquel se livre la jeunesse est tel qu'on no sait en vérité, dit le président, « quelle influence il y a « sur elle. On ne parle ici que de jeunes gens dérangés ». Celui-ci, « majeur depuis un an, est totalement ruiné et ne sachant que « devenir »; celui-là, « qui était de la même clique » a dû être enlevé à Ay et conduit par ordre de l'Intendant à Château-Thierry. On en a lait mettre deux autres au For-l'Evèque. Un père avait un fils de 17 ans « dont il ne savait que faire : il a feint de l'envoyer à « Paris chez un procureur, et à son arrivée on l'a gobé à la descente « du carrosse et mené à Saint-Lazare' ».

Mais ces exemples ne guérissent personne ; on continue de mener joyeuse vie, et il arrivera un jour - où le procureur-syndic viendra informer le Conseil de ville qu'il s'est établi à Chàlons, « une aca- « demie de jeux ^ où sous l'annonce d'un jeu de billard, on joue des « jeux d'hazard et deffendus, tels que le quinquenove, le vingt-et- « un, trente et quarante, et autres jeux de cette espèce ; qu'il s'y « rend beaucoup de jeunes gens dont quelques-uns ont fait des « pertes considérables, ce qui pourrait occasionner des désagré- « ments et chagrins à d'honnêtes familles », et qu'il est temps de prier M. l'Intendant « de faire cesser de pareils abus ». Pour le moment, ce sont les gardes du corps qui donnent, le 5 février 1765, une grande fête, pour laquelle ils ont versé chacun 6 livres, et à laquelle on vient en foule des villes voisines. C'est à l'hôtel de

' fjcttrc (lu 19 janvier. — Aussi, M. de Felcourt, dont le fils devait être installé, quatre mois plus tard, dans les fonctions de Trésorier de France et n'avait « que de bonnes ineliualions », prend-il soin de le conduire, en avril 1765, à Paris, et de le mettre en pension chez un maître à écrire, d'« où il ne peut sortir qu'avec ledit maître qui le mène à la grande messe « de paroisse, à la promenade, etc. » Il apprendra là « à bien écrire et a l'arithmétique ;>, aura un maître de danse et de violon. « C'est le maître « à écrire qui fournira de tout le jeune homme, étant sans argent ni « beaux hajjits, qui ne fera aucune visite, pas même de famille, afin de « bien mettre à profit le petit séjour ».

2 Goncl. du Conseil (9 février 1782).

l'Arquebuse qu'a lieu l'assemblée. Dès 6 heures du soir on ouvre la danse, et elle se continue jusqu'à 9 heures ; de 9 heures à 10 h. 1/2, une table de cent couverts offre aux convives les mets les plus rares et les plus exquis ; après quoi, feu d'artifice parfaitement réussi, et ouverture du bal. «A minuit, on a laissé entrer les masques, « et la fête a duré jusqu'à 8 heures du matin qu'on a servi un (( grand déjeuner à ceux qui étaient restés ». « Tous ceux qui ont vu « des fêtes prétendent n'en avoir jamais vu de plus belles ni mieux « exécutées ». Le lendemain mercredi, les gardes allaient galamment le soir donner des sérénades à toutes les dames de la ville qui avaient répondu à leur invitation. Quelques jours plus tard, grand bal à l'occasion du mardi-gras ; on dansa jusqu'à 6 heures du matin. Après quoi une douzaine de jeunes fous, en déjeunant copieusement, imaginèrent de promener par les rues de la ville « un bon- « homme Mardi-Gras '» en paille avec une grosse perruque, et de monter chez chacune des danseuses pour leur annoncer la mort de Mardi-Gras et les inviter au convoi. « Ces dames, pour la plupart, « dormaient de leur premier sommeil, estant rentrées tard, et il a « fallu qu'elles reçoivent dans leurs appartements toute cette bande, « entendissent les harangues. Cela dura jusqu'à six heures du soir « qu'ils élevèrent un bûcher et y brûlèrent le bonhomme. Il ne a restait plus personne du commun dans les maisons ; de mémoire « d'homme on n'avait vu pareille farce ici ' .

Malheureusement, ajoute le président avec tristesse, qWo « a été « accompagnée de beaucoup d'irréligion » ; car « toute cette jeu- « nesse n'a pas été à la messe et a mangé gras toute la journée du « mercredi. Qu'est-ce que la jeunesse d'aujourd'hui ? » « Hélas ! » avait-il déjà dit cinq ans auparavant, k le grand mal de ce siècle est « qu'il n'y a presque plus de religion : chacun ne respire que le « plaisir, l'indépendance, et n'est point attaché à ses devoirs, que « presque personne ne connaît aujourd'hui du petit au grand, « moyennant quoi tout est dans le désordre et (piasi sans remède*.

' Lettre du 21 février 17()5.

* IG avril 1700. — Dans le cloilre même, écrit-il le 19 juillet 1701 « Vesprit du monde règne coitimc dans le monde même, et c'est ce ((ui a « reiiclu la plupart des reli^itnix si [)eu eslimahles, et cela est au pitini « ([u'on regarde; coiunic plicuomèues les religieux ipii ont véritaidi'menl >■< res[)rit de cet état »

4S4 LA l'hOVINCK DK CIIAMI'Afi.NK

IjC prrsidt^iit n'a ccpciidanl pas une pirlc' (''lioilc, cl la dc'volion des jaiisi'iiisU'S lui l'ail <( [)ili('; », |)arc(' (pi'ils la l'uni consi«U'r non « dans la rc'ccption des sacremenis, qui (;sl IV'sscnlicI, mais dans « mille pratiques inutiles ». Croirait-on a (pie, (piand ils son! ma- « lades, ils ne prennent aucun remède, sinon de la poudre du tom- « beau de M. Paris dans l'eau fraîche ? M. de Cernon, qui depuis « un mois n'a cessé de l'être, n'a pris autre chose ' ».

L'une des conséquences les plus déplorables de celle indépendance par rapport à l'autorité religieuse est de disposer les esprits à s'affranchir de tout joug et à entreprendre avec une entière liberté les affaires de la vie les plus sérieuses. Voici une jeune orpheline qui, demeurant chez sa grand'mère, et appelée à jouir de plus de 40,000 livres, s'éprend, avant d'avoir atteint son quatorzième printemps, d'un des secrétaires de l'intendant, beau, bien fait, intelligent et bon sujet, mais sans naissance et sans fortune : la famille s'émeut, le parlement intervient pour ordonner qu'il soit sursis au mariage pendant deux ans, et que la jeune fille passe ce temps dans un couvent. L'épreuve était critique autant que sage. On met la damoiselle à l'abbaye de Saint-Pierre à Reims ; là une religieuse de condition l'entreprend et trouve le moyen de lui faire connaître son neveu, un beau capitaine de cavalerie. C'en fut assez : l'infidèle s'enflamme aussitôt pour le brillant uniforme de Mars, et les oncles n'ont que le temps d'arriver pour convenir des conditions (1767-1708)'-. — L'année suivante (1769), c'est une autre « étourdie » qui, brûlant de se marier, se fait demander par le père d'un jeune mousquetaire « poli et honnête », surtout « bon gentilhomme ». Pressée d'accueillir la demande, la mère veut prendre au moins le temps de consulter sa fille, et apprend avec élonnement que celle-ci atout « déterminé à son insu ». Il n'y a pour elle qu'à s'incliner devant cet arrangement. — Une autre fois, c'est une mère ellemême, M"'" Boileau, femme du lieutenant général au bailliage de Sainte-Menehould, qui, trouvant que son mari larde trop à réaliser le mariage de leur fille, arrêté depuis huit mois, part avec elle pour Châlons, et, à la faveur d'une dispense de bans aisément obtenue,

1 12 décembre 1762.

2 Lettres du 23 avril, 15 mai, 5 juin 1767, 29 novembre et 6 décembre

ÉTAT SOCIAL. 48o

fait procéder à la cérémonie. Ces dames avaient profité, pour quitter Sainte-Menehould, du moment où M. Boilcau faisait sa méridienne. Une lettre de M"'« Boileau l'avertit ensuite de ce qui venait de se passer '.

On ne célébrait d'ailleurs pas de noce sans grands frais de toilette, ni sans grande dépense de gants, éventails, livrées, rubans et nœuds d'épée. Le président en voit une pour la première fois en 1769 où l'on s'abstient de rien donner, et il trouve sage l'innovation, comme il estime assez « inutile » l'assaut de munificence que firent les deux familles au mariage de M. de Felcourt ; car celui-ci fit faire des boucles de 150 louis, une coiffure de 1300 livres, une tabatière d'or de 25 louis, sans parler de tous les autres petits meubles d'or, ni d'une tabatière d'or magnifique pour M"^ de M..., la sœur.

Les dots sont parfois brillantes ; mais, écrit le président à sa fille, on fait « un assez bon mariage pour la province », quand le marié a « 25 bons mille écus de biens valant 2,200 livres de rente, logé et « meublé, et que la demoiselle en apporte 1,800 : cela fait 4,000 « livres de rente, logé et meublé.... Je n'en avais pas davantage « quand j'ai épousé votre chère mère- ».

Il est superflu d'ajouter que la coquette ne parait dans aucune fête sans être coiffée « à la plus grande mode », ni sans « mettre « fort rouge ».

Toute cette société semble ne vivre que pour le plaisir. A peine donnera-t-elle, au milieu de ses joies, une attention distraite aux catastrophes financières dont elle est le témoin, à moins qu'elle n'en soil aussi la victime phis ou moins mallieureiise. Elles se succèdent cependant d'une façon effrayante, comme des avantcoureurs de la grande catastrophe ([ui va tout engloutir"'.

Il serait sans doute injuste de conclure du train de vie de l'aristocratie chàlonnaise au caractère de la noblesse champenoise encore que les Etats de Vitry nous aient révéh' chez celle-ci une existence frivole et dissipée. Si Reims se comj)lait aux longs festins, c'est

' Loltre (lu 11 décciubre 1759.

- Lettre (lu 1){ janvier 17.'')6.

"* Lettres ilii 30 décembre 1763, 3 iioveiulirc ITtiti, 10 déceuihre 1708, 7 janvier 1771.

'i86 LA imu)Vim:i-; dk ciiami'ACjM:.

quVllo no manque pas de beaux esprits |)Oiir les ('•gaver et charmer les soirées par des repn'-senlalions dramalijuu'S. Jouer la conx'die 6tail depuis longlein[)s la [)assion l'avoriU* de Tf-liie de la eitc* ; Maucroix, au XYII" sircle, l'avait eneouraj^M-e par [)lus d'une œuvre originale, où il sligmalisail les ridicules de son temps ; mais c'est surtout au XVIll' siècle que cette passion éclate. Les gens du meilleur monde ne dédaignent pas de prendre place parmi les acteurs, et quand Voltaire, descendu chez M. de Fouilly (octobre 1741)), Y fit jouer plusieurs scènes de sa tragédie de Catilina, Tino'\s, le secrétaire de la Compagnie littéraire des Bons-Amis^ , remplit son rôle avec tant d'esprit, que le poète n'hésita pas à l'enlever à la société rémoise.

Celle-ci, deux ans auparavant, avait accueilli dans ses rangs M"^ de Navarre, d'Avenay, qui, tour à tour aimée du maréchal de Saxe, de Marmontel, de Latteignant, finit par épouser Riquetti, le frère de Mirabeau.

Un moment paralysée par l'établissement d'une salle de spectacle, la comédie de salon dut à l'insuffisance du personnel dramatique de revivre dans l'hôtel de M"'^ Desjardins de Courcelles, qui sut y réunir une brillante jeunesse, d'autant plus empressée de répondre à son appel qu'elle lui offrait une séduisante collaboration. La collaboration malheureusement n'était pas sans danger ; le jeune comte de Chambly l'éprouva ; et lorsqu'eut lieu la rupture entre les deux acteurs (1774), la comédie s'envola pour ne plus revenir.

Mais alors les libelles anonymes commencèrent d'inonder la ville pour se répandre ensuite à Châlons et à Soissons. Ce n'étaient plus ces quatrains malicieux qu'au XYII^ siècle distribuait à huis clos le chanoine Favart, ni ces épigrammes que lançait le spirituel Maucroix contre les faux dévots, les maris jaloux, les vieilles coquettes et les sots de tout rang ; mais, s'il faut en croire un mémoire dont Chambly fut soupçonné d'être l'auteur, des écrits aussi « contraires à l'ordre public qu'à l'honneur et à la tranquillité des « citoyens- ». Les lettrés rémois semblaient avoir un faible pour la médisance.

^ Cette société, dont nous avons parlé pins haut, survécut peu à la perte de son secrétaire, bientôt suivie d'aillours de celle de son fondateur (4 mars 1750'. V. pour tout ceci le Théâtre à Reims, par Louis Paris.

2 Le Théâtre à Reims.

Au moment où elle allait pencher à Reims vers son déclin, la comédie avait paru disposée à élire domicile à Chàlons. « Ils ont « pris goût en ce pays-ci, dit le président Morel en 1768, à ropré- « senter des tragédies et des comédies. Ils donnent des billets à « tout le monde. y> Mais, « après le spectacle, il y avait grand « ambigu suivi d'un bal ». L'ambigu finit par l'emporter avec les redoutes et les masques, et c'est à peine si l'on retrouve en 1771, « à « l'occasion du carnaval », quelques traces des représentations données par « des messieurs et dames ».

Il ne faut cependant pas oublier qu'à côté de cette société frivole, il en était une, bien restreinte sans doute, qui entretenait à Chàlons le goût des lettres avec assez de zèle pour mériter d'obtenir du roi le titre (ÏAcadé)nïe. Ce que nous en avons dit plus haut', en faisant connaître ses origines, a pu permettre d'apprécier son dévouement à la science.

Quoi qu'il en soit, il semble qu'on fût à Troyes de mœurs un peu plus graves, et qu'une certaine austérité y signalât les relalions sociales. Celles-ci ne manquaient cependant pas toul-à-fail de charmes, et le Parlement de Paris exilé à Troyes en 1787 semble n'y avoir point été insensible-. Mais, si les grâces de l'esprit n'y faisaient pas plus défaut que celles des dames, si Grosley, en nous rappelant l'existence à la fin du XVÎI" siècle d'une certaine coterie littéraire qui était en rapport avec La Fontaine, Fontenelle, le P. Bouhours, se plait à nous dire qu'il a vu dans sa jeunesse une demoiselle Léger, qui « avait fait les beaux jours » de cette société entre 1680 et 1690 3, il est certain que le goût dominant était bien plus celui des beaux-arts que celui des belles-lettres. Encore, dans le culte des beaux-arts, inclinait-on plus vers la sévt'-rilé de la peinture que vers la mondanité de la musique.

Troyes a eu cependant ses académies de musi(|ue. .lorrand Baudoin en avait fondé une, vers l()4r>, dans riliMcl-Dicu-Saint-Bernard, dont il (Hait le maître spirituel ; mais les ri'unions de cette société avaient un caractère privé; la nnisi(pie qu'elle exécutait était sur-

* \ /(' Parlement de Paris à Troifes en 17 S7, \y,\v M. AIIxtI lîiilx'an. Troyes. 1871.

•* Mémoires de Grosley sur les Troj/ens célèbres, I. II. p. ;]81 à ."WO.

MH LA PHOVIiNCIî: DE CUAMVAC.^E.

tout religieuse, et il ne semble pas qu'elle ait beaucoup survécu à son fondateur, mort en KirjS. Aussi no faut-il pas être surpris qu'elle n'ait point fait parler d'elle, et que le hasard seul ait de nos jours révélé son existence à un savant investigateur du passé troyen. Autre fut la société qui prit naissance en 1728, et dont les concerts réunissaient à l'hôtel de ville, après les élrançjera et les (h())ics, « les honnêtes gens », c'est-à-dire « ce qu'on appelle à « Troyes beau monde ou marchand ». Les amateurs qui lacomi)0saient ne dédaignaient pas le concouis de musiciens gagistes, et admeflai(Mil volontiers dans leurs rangs les musiciens de profession qui voulaient bien « servir l'académie de leur talent ». Après avoir jeté un certain éclat, celle-ci tomba dans l'obscurité au commencement du règne de Louis XYl,et elle ne parut en sortir en 1786 que pour s'évanouir complètement à la veille de la Révolution ' .

Mais nous sommes particulièrement ici dans le domaine de la haute bourgeoisie, et si la vieille capitale de la Champagne soutient dignement son titre, il est facile d'entrevoir qu'elle n'est pas restée inaccessible aux influences jansénistes. C'était là du reste le côté faible de la bourgeoisie champenoise. En conservant quelque chose de l'antique vertu, elle a pris du jansénisme un caractère rigide et implacable pour les défauts du siècle et particulièrement pour les égarements des ordres privilégiés, qu'elle flétrit de ses amères censures; bientôt l'esprit philosophique la poussera sur la pente du mépris et l'entraînera à ébranler les fondements de la société. Ce sera du moins l'erreur ou le crime de quelques-uns ; car on peut dire en général des cités champenoises, pour les temps antérieurs aux états généraux de 1789, que, si elles ont gardé de leur passé religieux plus d'habitudes que de convictions, elles continuent de se recommander par des mœurs douces et le respect de l'autorité. Ainsi se plait-on à remarquer, à l'occasion du sacre de Louis XYI, que « le ton de la société à Reims est généralement très bon, que « tous les habitants sont polis et honnêtes..., mais que, d'un autre « côté, ils ont une bonhomie qui ressemble beaucoup à l'innocence « et à la simplicité^ ». Ce qu'Aymon de Franquières observe ici peut

^ Y. sur ces sociétés l'intéressante notice de M. Babeaii, intitulée : Les académies de musique de Troyes au XVII^ et an XVIIP siècle, Troyes,,

^ V. Revue de ChamjMgnc, t . YIII.

être considéré comme le caractère commun des habitants de la Champagne. Mais le reproche qu'il semble faire à la population rémoise l'honore d'autant plus que la bonhomie qu'il lui prête ne l'empêche pas d'avoir un culte particulier pour le beau. Elle ne se borne pas à parler « très bien et purement le françois » ; elle a, comme nous l'avons vu, des goûts somptueux : elle aime les réunions et les fêtes, et compte dans ses rangs, avec des artistes distingués, un certain nombre d'esprits d'élite et de petits poètes. C'est du reste le propre et la vertu du caractère champenois de donner à leur esprit une finesse d'observation et une grâce de langage d'autant plus charmantes, il faut bien le dire, qu'elles ne sont pas exemptes d'une certaine malice : ce sont qualités qui se retrouvent partout à des degrés divers, et dont La Fontaine a réalisé la perfection.

Elles s'allient admirablement à la sociabilité qui distingue les habitants des villes, longtemps unis par la nécessité de la défense et parfois par la communauté de la souffrance. C'était un usage presque général chez les citoyens d'une même cité de célébrer les fêtes religieuses ou nationales par des agapes qui réunissaient les habitants d'un même quartier. On terminait ainsi la journée au cœur de l'été, « si le temps était beau et serein » : on dressait pour le souper les tables par les rues, et la gaieté qui régnait en ces festins, où chacun payait son écot « comme en une taverne », ne contribuait pas peu à entretenir entre les citoyens « paix, concorde « et amitié ». Après souper, on dansait de rue en rue, de carrefour en cai'refour, et ces plaisirs se prolongeaient parfois jusque vers minuit'. Cet usage a persisté jusqu'à la Révolution, et on a pu le voir un moment revivre au sortir des guerres de l'Empire, soit dans les délassements champêtres auxquels se plaisait l'habitant des villes, soit dans les rondes joyeuses que menait la jeunesse sur les places publiques. Les déchaiiiemcnis iiiiilliitli<''s de nos discordes civiles, en brisant Ions les liens, ont dissipé ces é|)anchements de la vie sociale, et la gaieté s'est envolé(^ sous rem[)ire de mille préoccupations autrefois inconnues.

Ce que nous disons de l'habitant des villes peut également s'ap-

I (.1. ll.itdii, |>. GI2. — Cf. ci-dossus, p. 88, pour co qui concerne Reims.

490 LA PHOVINCK Di: CIIAMl'AGxNK.

pliquer k celui des campagnes. Le paysan n'a i)lns avec son seigneur ces relations dont la l'aniiliarilé n'excluait ni la déférence ni le respect. Le seigneur autrefois se plaisait à l'aider de ses conseils, à lui servir de témoin au jour de son mariage, à tenir ses enfants sur les fonts baptismaux ; mais il vint des jours funestes ou, égaré par nos discordes religieuses ou politiques, et ne se souvenant plus des vertus de ses aïeux, il se tourna trop souvent contre ceux qu'il eût dû protéger, et s'associa aux pillards plutôt que de les combattre : de gentUhonime devenu (/cnpUhomme, il tomba dans la déconsidération, pour ne pas dire dans le mépris de ses victimes. Ces sentiments s'accrurent encore de la confiance que prirent les campagnes dans la sage administration de Henri lY après les guerres de religion, de Louis XIV après la Fronde, et dans la protection tutélaire des intendants. Grâce à l'appui que reçut la liberté communale, grâce aussi à l'énergie laborieuse qu'elles déployèrent, les populations rurales se furent vite relevées des cruelles épreuves qu'elles avaient traversées et qu'avait encore aggravées pour elles l'attitude d'une partie de la noblesse.

C'est merveille de voir l'aisance dont elles jouissent au XVIII* siècle, et pour ainsi dire à la veille de la Révolution. Chaque ménage a sa maison d'habitation ' , et cette maison, couverte d'un toit de chaume qui s'abaisse parfois jusqu'au sol pour mieux la garantir de la bise, ne présente généralement qu'un rez-de-chaussée, auquel est adossé un abri pour les animaux ; mais l'intérieur de l'habitation est propre. Ici s'élève la large cheminée, dont le manteau offre, à sa saillie supérieure, au défaut d'un dressoir spécial, les principales pièces du service de table ; un vieux fusil, souvenir d'un âge disparu avec ses agitations et ses alarmes, repose au-dessus et en travers ; là se dresse un lit moelleux, où le paysan plonge chaque soir dans la plume ses membres fatigués. Une table de chêne bien cirée, des escabeaux ou des chaises garnies de paille, un coffre ou bahut servant à renfermer les vêtements et le linge, quand une armoire de chêne, « bien fourbie et reluisante «, n'est pas spécialement consacrée à recevoir ce dernier objet, qui constitue la principale richesse de la famille, une lampe de cuivre à queue de fer suspendue au manteau de la cheminée, complètent le mobilier.

' D'où vient qu'au moyen âge la population s'estime par feu.

Ajoutez-y la possession d'une vache, d'un porc et de quelques bêtes hlanches ou de volatiles, celle d'un lopin de terre qu'une patiente épargne ou des héritages permettront d'arrondir, et les fruits que peut rapporter l'exercice d'une profession, et vous aurez une idée de la situation du propriétaire rural. La récolte, il est vrai, ne répond pas toujours à ses espérances; les impôts, les corvées, la milice lui rendent l'épargne difficile ; mais il ne se rebute pas, et son activité infatigable finit par triompher des ingratitudes du sort.

Il serait vraiment heureux, s'il voyait son bien garanti contre les exigences du fisc. Aussi ce brave paysan, que l'oppression et la misère ont formé à la réserve et à la ruse, s'épanouit-il volontiers au moindre sourire de son seigneur, et il est encore en Champagne des nobles pleins de bonté pour leurs sujets. On aime à voir, par exemple, la part que prit la population de Mairy aux réjouissances du mariage de M, de Guinaumont avec M"« d'Hermenonville (avril 1771). Il y eut à cette occasion une très grande fête sur la terrasse du château, où tout le village fut régalé. « On y avait admis « les forains, dit le président Morel, plus de 500 personnes. On y a « mangé une vache, six veaux, trois ou quatre moutons, plus de 50 « lièvres, etc. 11 y avait force pâtés et tartes ; on y a bu quatre (( pièces de vin et 30 bouteilles de ratafia. Il y a eu des prix de trois « ou quatre façons'. « Le brave président semble avoir été réjoui de ce spectacle, et l'intérêt qu'il y a pris nous garantit ses sympathies et celles des membres de sa famille pour les habitants de leurs terres. On ne sera donc pas étonné de l'accueil fait à sa fille, lorsque, trois ans après son mariage (25 octobre 1751)), elle vint à Damblain'^et fit son entrée dans ce domaine dcM.de Riocour. « Un bataillon de belle jeunesse, cinquante environ «.s'était formé pour la recevoir ; coinnian(l('' par « deux capitaines très bien mis, « plumet blanc, haussecols et espontons p, il avait un tambour, deux ('•tendarts, quatre sergents. A l'arrivée de la dame du lieu, les cloches sonnèrent, la mousqueteric et six canons retentirent. Le soir il y eut feu d'artifice avec soleils et fusées -^ Ailleurs, c'est une

" Avril 1771.

■•' Près (le CliJiiiipi^iiciille (llaiite-.Mariic). ^ Retuc de Chaïupagnc, 1. Xltl.

492 LA l'UOVlNO: l)K CHAMPAGNE.

bergnrc et un horgor qui vionnont posor une couronne sur la tAlo de leurs seigneur cl dame, quand ceux-ci se présentent pour la première fois après leur mariage à l'entrée de l'église paroissiale. Le seigneur est, comme il nous ra[)prend lui-même au bas du médaillon qui contient son portrait, « Jean-Charles de Relongue, che- « valier, seigneur de la Louptière, de l'académie des Belles-Lettres « des Arcades de Rome, né en Champagne, lé 16 juin 1727, à la « Louptière, diocèse de Sens' ■>■>. C'est un poète gracieux, léger, pétillant, qui, parfois rimant dans le langage de ses paysans, leur prêtera son esprit, notamment quand ils devront complimenter après la cérémonie l'archevêque de Sens, qui était venu les confirmer' .

Le paysan champenois est, d'autre part, généralement respectueux pour son curé, en qui il trouve un ami toujours présent ; mais sa foi, ébranlée par les influences du siècle, n'a plus la solidité des anciens jours, et les prescriptions de l'autorité n'exercent plus sur lui qu'un faible empire. L'Eglise a pris soin de ses intérêts en réduisant sensiblement le nombre des fêtes de la semaine ; mais il n'en fréquente pas moins le cabaret. 11 faut reconnaître toutefois qu'il a conservé des habitudes religieuses, et que, s'il se livre, le dimanche, à des jeux d'adresse ou de hasard, c'est le plus souvent en dehors des offices, auxquels il manque rarement de se rendre à l'appel de la cloche.

Il a d'ailleurs des mœurs pures, et la pensée de la mort ne l'effraie pas : il tient en réserve le drap dans lequel il veut être enseveli. Ses yeux tomberont plus d'une fois sur cet objet, et il pourra lui rappeler le néant des choses humaines, en même temps que la compensation réservée par la Providence aux misères d'ici-bas

' il mourut en 1762. (V. la Revue de ChnmjMgne, t. XL)

^ Salut à Votre Eminence !

Grand merci d'son bon soufflet.

J'devons pardonner l'offense :

Nous v'ià chrétiens tout à fait.

La joue en cuit comme braise, J'en avons pas de regret ; Aux fidèles de vot' diocèse C'est r seul mal qu'vous avez fait.

vaillamment supportées. Faut-il s'étonner après cela qu'il ait le culte des morts et qu'il l'onde volontiers des messes de Requiem moyennant le don d'une portion de terre, auquel il substituera, dans le XVIII^ siècle, celui d'une somme d'argent ? L'église de Bassuet comptait près de cent fondations semblables'.

La religion de l'habitant des campagnes n'est pas, en général, très éclairée, et comme il vit plus isolé, il est plus sujet aux préjugés et aux superstitions. Le paysan champenois n'est pas exempt de cette faiblesse. 11 ne cède pas seulement à l'attrait du merveilleux : comment ne pas faire bon accueil au colporteur qui vous offre avec les images et les vies des saints ou autres livres religieux, les romans de la chevalerie et les contes de fées ? Il croit encore aux sorciers, aux revenants, aux loups-garous, aux bêtes parlantes, tout comme aux âmes errantes sous la forme de feux follets, etc. N'était-ce pas, au XY^ siècle, l'erreur d'un lettré ? N'était-ce pas celle de notre intéressant chroniqueur, Claude Haton ? N'était-ce pas celle de l'intelligent greffier de Bar-sur-Seine, de Carorguy ? Le XYII^ siècle lui-même n'a-t-il pas eu plus d'un magistrat éclairé qui admettait le pouvoir surnaturel de la sorcellerie ?

Mais il n'importe : moral et religieux, notre paysan comprend l'importance de l'éducation chrétienne, et veille avec soin à celle de ses enfants. Il prend avec intérêt connaissance de l'enquête faite par le curé sur la vie et les mœurs des candidats à la charge de recteur d'école ; il s'assure de leurs connaissances par le témoignage qu'en rend le digne pasteur, et garantit à l'élu un revenu convenable. Si l'élu est du village même, s'il y possède un immeuble où il puisse tenir école, il y a grande chance qu'il demeure longtemps en place, et que ses enfants et petits-enfants lui succèdent : c'est ce qu'on voit en plus d'une localité, et spécialement, au milieu du XVIII^ siècle, à Bussy-le-CJiâtei, où l'instituteur est propriétaire d'une maison estimée 2,400 livres, dont une chambre est désignée sous le nom de chambre de l'école. Jean-Claude Gauthier avait succédé, en 1747, à son père Charles Gauthier, successeur lui-même de son père Jacques Gauthier, qui apparaît comme par cin dans un baptême, à la date du U août 1074, sous le titre de Recteur des escolles du lieu ; il devait, à sa mort, survenue le 28 août 1791,

' Hist. de Bassuet, par Mordillât, p. 183 ot S([.

'm LA PHOVINCI': 1)K CllAMPA(iNE.

léguer sa charge à son lils Jean-Denis-François, avec 28 quartels 1/2 ' de terres labonrabh^s cl ;{()(} livres pour son l'uUir mariage. De comin(>iicenients Tort modestes cette famille s'était élevée à une honnête aisance, sans que l'école eût à souffrir du soin qu'elle donnait à ses intérêts'^. Tous les instituteurs n'apporlaienl pas sans doute le même scrupule dans l'accom plissement de leur mission^ ; mais ils étaient généralement dignes de la confiance des familles.

Celles-ci d'ailleurs secondent l'instituteur et le curé dans la direction morale et religieuse à donnera la jeunesse. La mère n'a [)oint de ces molles tendresses qu'ont celles de nos jours ; elle a le front sévère comme celle de l'antiquité romaine *, et sa voix commande le respect et la docilité. Ses leçons, puisées aux sources de la religion, sont assaisonnées des maximes et des proverbes de la sagesse : c'est le bon sens chrétien qui parle par sa bouche.

Que sont devenus les mâles rejetons de cette femme forte de notre Champagne? Assurément la Révolution n'a point été étrangère à l'amélioration de leur sort ; mais en échange du bien-être qu'elle leur a donné, que leur a-t-elle laissé de cette franche gaieté, de ces vertus de famille et de cet esprit religieux dont était en quelque sorte pétrie leur existence ? Ce qu'ils ont gagné, se demande un judicieux écrivain champenois qui les a bien étudiés, compense-t-il toujours ce qu'ils ont perdu surtout en moralité ? Car c'est en vain que se seront accomplis pour nous de grands progrès matériels, « si les progrès moraux ne marchent pas de pair avec « eux ».

* 12 quartels valent un hectare 3 ares 52 centiares. — Jeau-Claude eut 8 enfants ; son père lui avait laissé 3 quartels 1/2.

^ V. l'intéressant travail de M. l'abbé Puiseux sur la condition des maît res d'école au XVll*^ et au XVIll siècle.

3 Le maître d'école fait-il bien son devoir ? demanda l'évêque de Châlons dans sa visite pastorale à Bassuet (7 mai 1730) : « 11 est très « riche, lui est-il répondu, peu assidu à son école et trop violent auprès « des enfants ». Son revenu était de 4 à 300 livres. [Hist. de Bassuet, par M. Mordillât, p. 212 et 21.3.

* Horace, Odes, liv. III : Ad Romanos.

2 Alb. Babeau, Ln Vie rurale dans l'ancienne France, p. 301 à 304.

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