REVOLTE ET PLAN DE CONDÉ
dus \ non sans faire regretter « que ce qui pouvait bien faire se fût « tourné en venin ». Car « il ne restait que cet homme redouté des « gens de guerre » : sa brigade rompue, qu'allait-on devenir ?
Condé, une fois débarrassé de Mazarin, avait recommencé ses tyrannies avec la reine, ses hauteurs avec les magistrats, ses brouilleries mesquines avec tout le monde : il voulait être le premier du royaume, disposer à son gré pour ses amis et ses créatures des honneurs, des dignités, des places fortes, des gouvernements. Il demandait pour lui la Guyenne et la Gascogne ; pour son frère la Provence. « C'était une espèce de royaume, voisin des « Espagnols, qu'on aurait établi pour lui. Il était même déjà en « traité avec la cour de Madrid 2, qui fomentait tous les méconten- « tements ; et si l'on en croit le comte de Coligny, son compagnon « de révolte, il avait le projet de renverser Louis XIY et de se « faire donner la couronne 3 ».
Abandonné par les parlementaires et par le coadjuteur, que possédait l'ambition du chapeau, atteint par un manifeste de la reine (17 août) qui révélait ses dilapidations, ses trahisons et tous ses attentats contre l'autorité royale, poussé, entraîné par sa sœur, qui préférait son indépendance et une vie aventureuse à une paix qui l'eût confinée en Normandie sous les ordres du duc de Longueville, il s'était décidé à tirer l'épée, et était parti pour le midi, où Bordeaux le recevait, le 22 septembre, avec acclamation. Son plan était de marcher de cette ville sur Paris, pendant que Turenne et les Espagnols envahiraient la Champagne. Mais Turenne était trop ami de l'ordre et du devoir pour se complaire dans les factions. 11 voyait les princes en liberté, Mazarin hors du royaume, et le roi d'Espagne obstiné à refuser la paix qu'il avait eu mission de lui offrir au mois de février précédent. Le motif ou le prétexte qui lui
' Oiid. Coq., p. 228 et 2.36. Ceci se passa le 20 juillet 1652. Notre chroni- (|ncnr, c[ui avait rencontré Machefert à la fin d'avril et qui avait mangé avec lui, ne lui avait épargné ni les avis ni les conseils : « ce qu'il a bien « cscouté et non prati({ué ».
- Lcnet, son agent, en obtint, le 6 novembre, un traité fort avantageux, par le([uel elle prenait, entre autres engagements, celui de joindre cinq mille honunes aux partisans des princes ds Stenay. (V. Henri Martin, t. XII, p. 385.)
•^ Lavallée, t. IV,p. 200.
avait fait prendre Ifs armes n'existait plus. Libre de tout engagement, et pressa par le roi do venir reprendre dans sa patrie le rang qui convenait à sa dignité comme à sa naissance, il se détr-rmina à rentrer à Paris, où l'attendait l'accueil le plus flatteur. Le moment était proche où il allait entraîner avec lui son frère, le duc de Bouillon, dans le parti de la reine.
Forte de leur abstention présente, et appuyée sur la majorité du roi, qui avait été proclamée le 7 septembre précédent ', Anne d'Autriche, après avoir remis au comte d'Harcourt (18 septembre) le commandement de l'armée royale, et à la Ferté, gouverneur de Lorraine, le soin de protéger la frontière du Nord 2, était sortie de Paris (26 septembre), pour montrer, disait-elle, le jeune roi aux provinces soulevées. Elle s'était dirigée sur Bourges, où, reçue avec enthousiasme (8 octobre), elle avait, le jour même, lancé contre le prince rebelle et ses adhérents un édit de lèse-majesté. Tandis qu'elle attendait là l'effet des négociations de M""® de Puisieux3, qui, mettant au service de la paix les ressources d'un esprit singulièrement tourné à l'intrigue, travaillait à un rapprochement de Gondé sur la base du retour de Mazarin, le cardinal, qui connaissait trop bien le prince pour désirer le succès de l'entreprise, tout en veillant dans sa retraite aux intérêts généraux de la France, se préparait à combattre le parti rebelle .
Après avoir relâché les princes captifs, il s'était dirigé, sous l'escorte d'un certain nombre de cavaliers, vers la Champagne, dont il savait les gouverneurs dévoués au roi, et, après plusieurs marches
1 La majorité du roi, sur l'ordre du duc d'Epernon, gouverneur de Bourgogne, fut célébrée en cette province par un Te Deum qu'on chanta particulièrement, le dimanche 8 octobre, à Bar-sur-Seiue, et auquel fut délégué notre chroniqueur, Cl. Macheret, par le chapitre de Langres. 11 ne semble pas qu'il y ait eu aucune cérémonie en Champagne.
2 L'armée de La Ferté était, depuis le 7 septembre, dans le pays Langrois. Elle y était venue « pour s'y rafraîchir », c'est-à-dire pour vivre aux dépens des populations. Elle les ruina si bien qu'au bout de quinze jours elle dut décamper, laissant presque partout la désolation. « La perte et « dommage a été estimée à plus de 200,000 livres » . (Cl. Macheret, t. II, p. 107 et 108.)
3 Elle était veuve, depuis 1640, de Pierre Brularst, et sœur de Léonor d'Etampes, archevêque de Reims.