‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départementsChapitre 152 sur 232 · TURGOT FAIT AGRÉER SES PLANS A LOUIS XVL · texte numérisé non relu

TURGOT FAIT AGRÉER SES PLANS A LOUIS XVL

mouvements séditieux éclatèrent partout à trente lieues aux environs de Paris dans les premiers jours du printemps (1775)', et désolèrent particulièrement la Brie. Le marché de Meaux fut envahi, le dimanche 29 avril, par une troupe de 400 paysans en sabots, qui, munis de sacs et armés de bâtons noueux, pillèrent les grains et emportèrent tout ce qu'ils en purent trouver. Le six mai, une autre troupe venait jeter le désordre au marché de Neuilly-S'-Front, et le mardi suivant, 9 mai, enhardis par l'impunité, ils se répandaient dans Château-Thierry, au nombre d'environ quatre mille. Ils s'y étaient donné rendez-vous au sortir de Neuilly, et l'autorité de la ville en avait été informée ; mais elle n'avait tenu compte de l'avertissement. Surprise sans défense, elle ne put empêcher les blés d'être mis au pillage et foulés aux pieds, les boulangeries d'être dévastées, les maisons bourgeoises d'être frappées de taxes arbitraires. La horde sauvage ne se retira que lorsqu'il n'y eut plus rien à prendre, et non sans annoncer son retour pour le vendredi suivant. Celte fois elle trouva la ville sur ses gardes : la milice bourgeoise était en armes à l'unique porte qui fût restée ouverte, et la compagnie de l'arquebuse prête à l'appuyer, ainsi que les brigades de maréchaussée qu'on avait mandées d'Oulchy, de Dormans et de Montmirail. Ce ne fut pas néanmoins sans peine qu'on parvint à se débarrasser de cette foule dangereuse, qui, depuis le matin, tenait assiégées toutes les issues de la ville. Il fallut l'arrivée d'un régiment de hussards d'Esterhazy, sous le commandement de Boufflcrs, pour rendre à Château-Thierry la sécurité et la paix.

Turgot, qui ne s'était pas épargné et qui était arrivé à rétablir l'ordre, ne put aussi facilement calmer les émotions de la conscience du roi, à la fois troublé des cris des affamés qui étaient venus jusqu'à Versailles lui demander du pain, et alarmé des rigueurs de la répression. La cérémonie du sacre vint faire diversion aux embarras de la situation et aux soucis du pouvoir. Le ministre

^ La clicrlé des jjraius avait déjà causé des désordres à Cliàlonseu 17G8, à Reims et à Vilry en 1770, à Dormans en 1771 ; Fismes en fut affligé en 1775. Au spectacle de cette agitation, Tal^bé Terray écrivit, le "20 mai 1773, à l'intendant Ronillé : « Je ne puis trop vous dire combien l'esprit « de fermentation ([ui agite le peuple m'inciuièto, ni trop vous reconi- « mander de prendre tous les moyens pour le calmer. » {Arch. de la Marne, Papiers de l'intendance, inventaire, art. 417.)

498 LA PROVLNCI-: \i\i CilAMPAGxNE. 1775.

aurait voulu, par raison d'économie, qu'elle se célébrât à Paris ; la tradition reinjxjrta, et il lut décidé qu'elle aurait lieu à Heims, et qu'elle se ferait le 11 juin 177o' . Dès le 27 mars, le conseil de ville de Châlons avait arrêté qu'il y serait député quatre de ses membres « pour aller complimenter Sa Majesté », et, le 31 mai, il recevait des lettres de Mgr le duc de Bourbon et du ministre Bertin, lui annonçant que le roi daignait agréer la d<'-putalion. M. Bertm, dont la lettre fut transmise à la ville par l'Intendant, lui signifiait en même temps une importante décision ; car S. M. avait arrêté « qu'il en serait usé à son sacre, comme à celui du feu roy, entre « les villes de Cliàlons et de ïroyes, et que celle-ci serait admise « la première à la complimenter ». Le conseil n'entend point protester; mais, s'il se soumet, ce ne sera pas sans réserver les droits que la ville croit avoir au titre de capitale de la province de Champagne. II a su d'ailleurs que la ville de Troyes se propose de faire des présents à la cour : on en fera également, et l'on offrira deux corbeilles, l'une à la reine, l'autre à M"^^ la duchesse de Bourbon, « faites dans le meilleur goût et avec plus d'élégance que de somp- « tuosité- ». Reims aura aussi ses présents ^ , dont la dépense ne s'élèvera pas à moins de 7,1961. 8 s., et parmi lesquels le pain d'épice figure pour une somme de 130 1. 10 sols. Mais c'est à chanter la solennité qu'il convient de voir ses beaux esprits s'exercer : les odes, les strophes se multiplient, et dans ce concert poétique, s'il est naturel que le recteur de l'Université, le chanoine Jacquin, tienne le premier rang, on applaudira un élève de seconde, Henri de Boniface, gémissant du règne de V impiété, et appelant de ses vœux le jour où il lui sera donné de voir

.... cette hydre écrasée Sous les ruines de ses autels.

' Et non le il juillet, comme le dit M. H. Martin.

^ Concl. du 27 mars et du 31 mai. Les corbeilles coûtèrent plus de 2,400 livres. Elles furent très admirées, et le contenu fort goûté.

3 Celui qui fut offert au roi consistait en 16 douzaines de bouteilles de vin, moitié rouge, moitié mousseux, et en trois corbeilles remplies de fruits du pays. Ce fut une très belle corbeille également remplie de fruits qui fut présentée à la Reine.

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Aussi bien, le prince qui, selon les prévisions du jeune poète, devait remporter sur elle ce triomphe, ne manque-t-il pas d'invoquer les bénédictions du ciel ; il a invité tous les prélats de son royaume à chanter un Te Deum à l'occasion de son sacre, et en donnant avis de cette démarche au gouverneur de Champagne, il le prie de convoquer à la cérémonie tous officiers tant de justice que de ville, de faire tirer le canon et allumer feux de joie '.

Enfin, le jeudi 8 juin, Louis XVI a quitté Gompiègne pour aller coucher à Fismes; le lendemain 9, à 2 heures après midi, il faisait son entrée à Reims, au bruit de l'artillerie et des acclamations populaires ; puis, retiré au palais archiépiscopal, il recevait les hommages des autorités. Le dimanche 11, fête de la Trinité, Louis XYI était sacré par l'archevêque de Reims, assisté des cinq autres pairs ecclésiastiques, et des six pairs laïques ; ceux-ci étaient représentés, le duc de Bourgogne, par Monsieur ; le duc de Normandie, par Mgr le comte d'Artois ; le duc d'x\quitaine, par Mgr le duc d'Orléans; le comte de Toulouse, par Mgr le duc de Chartres ; le comte de Flandre, par Mgr le prince de Condé, et le comte de Champagne, par Mgr le prince de Bourbon. Comme au sacre de Louis XY, les grands et le peuple furent appelés, selon l'usage, avant la prestation du serment, à déclarer s'ils acceptaient Louis XVI pour leur roi, ce que l'assemblée manifesta par un respectueux silence ; mais ce ne fut qu'après le couronnement et l'intronisation que les portes de l'église s'ouvrirent au peuple, qui y entra en foule aux cris répétés de Vive le Roi! Alors les oiseleurs lâchèrent un grand nombre de petits oiseaux, et les hérauts d'armes distribuèrent des médailles commémoratives, tandis que les trompettes sonnaient et que la mousqueterie des gardes françaises et suisses rangées sur la place se joignait à la voix tonnante du canon.

Le mercredi suivant, 14, le roi se rendit en grande pompe à l'église de Saint-Remi. Après y avoir fait sa prière devant la châsse de saint Marconi, qu'en vertu d'une lettre de cachet on y avait, le 6 juin, transférée processionnellemcnt du monastère de Corbeny*, pour lui épargner la fatigue de chemins impraticables et les périls du passage de la rivière, il procéda, dans le parc de l'abbaye, au

' Concl. (lu 12 juin.

^ Situé à 0 lieues N. 0. do la ville de Reims.

500 LA l'lU)VL\CE DE CHAMPAGNE. 1775.

toucher dos «''crouellcs, cl cflte ccn'-rnonio paraît n'avoir pas été sans v(M'lu pour tous les inallicurcu.\ qui s'y trouvaient rf^'unis'. Le jeudi 15, le roi et toute la cour assistaient à la procession de la Fôtc-l-)ieu ; enlin, le vendredi 16, Louis (piittc Reims, non sans avoir manifesté à l'Intendant et au conseil de ville toute sa satisfaction de l'ordre qui n'avait cessé d'y régner.

Si le conseil lut heureux de ce témoignage, il ne tarda pas à connaître de quel poids les frais du sacre pesaient sur le budget municipal. Le sixième en fut, il est vrai, supporté par les sept chàtellenies de l'archevêché -, mais le reste demeurait à la charge des habitants, et la Congrégation de Notre-Dame, qui avait reçu 120 livres au sacre, put trouver lourde la taxe de 5G6 liv. 10 s. 0 d., dont elle fut frappée, alors qu'au sacre de Louis XY, « au regard « des 120 livres », elle n'avait été taxée qu'à 341 livres'.

Du moins les réjouissances n'avaient pas manqué : indépendamment de celles qu'on a coutume de donner au peuple, les députés de Châlons parlent d'une cavalcade, « dont le délai a retardé leur « retour' », et nous savons que Rozeli, le directeur privilégié des théâtres de la province, fit jouer sur celui de Reims, embelli par ses soins, la Bataille tVIvrij, qui eut deux représentations et rapporta, la première fois, 305 livres, et la seconde, 417. 11 donna également Bayart « à la demande générale du public ». Le prix

^ Us étaient au nombre de 2,400. Parmi eux ou cite un sieur Rémi Rivière, de Matougues, dont rinlendanl ne tarda pas à signaler à M. Berlin la guérison, attestée par le chirurgien, le curé et les principaux habitants delà paroisse. La réponse de M. Bertin est du 7 décembre. (Variétés histoi'iques, etc., 3« série, 1873, par Edouard de Barthélémy, p. 83.)

2 Savoir Attigny, Cormicy, Betheniville, Courville, Chaumuzy, Nogentla-Montagne et Sept-Saulx. — Suivant Camus-Daras, les frais ne se seraient élevés qu'à 130,366 liv. 4 s. 6d.; M. E. de Barthélémy les porte à 206,054 liv. 7 s. 5. d.

^ Hist. manuscrite de la Congrégation de Notre-Dame de Reims.

* Aymon de Franquières nous apprend, en effet (V. la Revue de Champagne, t. Vltl), que, « le 12, tout le régiment d'Oussard (de hussards) « d'Estarasi fit, dans l'après-diner la petite guerre pendant deux heures « devant la Reine, que leurs évolutions légères divertirent beaucoup. « C'était dans une plaine à une lieue de Reims » .

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