‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départementsChapitre 17 sur 232 · MAZARIN SE PRÉPARE A QUITTER L'EXIL · texte numérisé non relu

MAZARIN SE PRÉPARE A QUITTER L'EXIL

et contremarches faites « plutôt en bohémien et en postillon qu'en « cardinal qui est forcé d'emmener ses nièces ' », il s'était retiré, le 6 avril à Bruhl, dans les Etats de l'électeur de Cologne. Puis, se rapprochant, six mois plus tard, de la province de Champagne, il était venu (24 octobre) s'établir successivement à Huy-sur-Meuse et à Dinant (15 novembre). De là il entretenait avec Fabert et principalement, par Fabert, avec la régente et les secrétaires d'Etat une correspondance des plus actives. Grâce à ces rapports qu'il avait noués dès sa sortie de France, non-seulement La Ferté et le comte de Grandpré avaient pu éloigner de la Champagne et poursuivre jusqu'en Lorraine un corps de cavalerie que le duc de Wurtemberg amenait à Condé par Givet, mais la reine était arrivée à garantir la paix du gouvernement de Sedan, et à préparer la conversion de Turenne et du duc de Bouillon, en négociant, dès le 10 mars, avec ce dernier l'échange des souverainetés de Sedan et Raucourt et d'une partie du duché de Bouillon contre les duchés-pairies d'Albret et de Château-Thierry, les comtés d'Auvergne et d'Evreux et plusieurs autres terres d'un revenu considérable ^

Cependant le cardinal était impatient de quitter la terre d'exil. Fabert répond à son désir en faisant pour lui, sous couleur de les employer à la défense de la province de Champagne, directement menacée, des levées de troupes régulières jusque dans le pays Messin, en Alsace et même à Clèves, Mazarin, ainsi parvenu à réunir un corps de 8,000 hommes qu'il prend à sa solde, en donne le commandement au maréchal d'Hocquincourt, gouverneur de Péronne. Un si beau dévouement pour les intérêts du royaume ne pouvait demeurer sans récompense : l'honneur du roi lui commandait de rappelet" son ministre ; aussi, le 13 décembre, Sa Majesté lui envoyait-elle l'ordre de venir à son secours. A cet appel le car-

^ Lettres dti 7 mars à Servien et de Lionne (V. Rourclly, Le maréchal de Fabert, f. I"'', p. 3G3). Il s'arrèla un moment à Clermonl-on-Argonne, où le marquis de la Feilé le rcçnt magnifi([uemenl. De là il s'était plus lentement acheminé vers Bouillon, escorté par un corps de troupes espagnoles ; puis, sous la garde d'un détacliemont de cavaliers lorrains, il s'était dirigé à travers Iluy, Aix-la-Chapelle, Jiiliers, vers Brùlil, près de Cologne.

^ VArt de vérifier les dates, t. Xll, p. 313.

m LA PROVINGB DE CHAMPAGrs'K. I66i.

dinal accourait do Uinant à Bouillon (21 décembre), d'où il adressait au roi un manifcsto pour expliquer sa conduite, et, la veille de Noël, la petite armée d'Uocquineourt, l'écharpe jaune ' au vent, franchissant la frontière, était accueillie par Fabcrt dans les murs de Sedan.

A cette nouvelle, le Parlement, qui avait enregistré, le4 décembre, la déclaration de la reine contre Condé et ses fauteurs, mais qui n'avait pas faibli dans la haine dont il poursuivait le cardinal, éclatait contre lui en imprécations (29 décembre), ordonnait la vente de sa bibliothèque et de ses tableaux, mettait sa tête à prix et dépêchait en Champagne trois conseillers pour déterminer les villes à lui fermer leurs portes. Mais les foudres parlementaires devaient être impuissantes contre sa personne ; car de Sedan, Mazarin ne trouvait plus devant lui que des gouverneurs et des chefs d'armée qui étaient ses créatures, et dont quatre avaient été faits par lui maréchaux de France après la bataille de Sompy 2.

Ainsi « le vieil train recommence », et cela au milieu de la détresse profonde des populations décimées par la maladie ^ ou la famine, pillées par les soldats non moins enragés de faim que le peuple, et, pour comble d'infortune, exposées à tomber des mains de ceux-ci dans celle des archers du sel, qui leur enlèvent jusqu'à la chemise, comme si l'on pouvait contraindre, dit un des missionnaires de la vallée de la Yesle, « à prendre du sel ceux qui n'ont pas « un morceau de pain * ». Poussés par un désir naturel de sauver leur misérable vie, les pauvres des campagnes étaient accourus à Reims. Là, « demeurant sur le pavé la nuit, criant de faim et de « froid », ils offraient un si piteux spectacle qu'on se décida à construire des granges pour leur servir d'abri. Quant à se nourrir, « ils « prennent le sang des bêtes tuées par les bouchers, pour le faire « cuire et le manger, et les posthumes trouvés au ventre des bêtes

< C'était la couleur du cardinal. Le bleu était la couleur du duc d'Orléans, l'isabelle, celle du prince de Condé.

* Savoir : La Ferté, d'Hocquincourt, Villequier-Aumont, gouverneur de Boulogne, et Grancej\ gouv^'i-neut- de Gravelines.

* La dyssenterie règne particulièrement à Reims et y fait de cruels ravages.

* Maynard, t. IV, p. 167.

1652. IL BRAVE LE PARLEMExNT ET GAGNE POITIERS. 43

« égorgées sont aussi mangés par eux » ; d'autres, a pauvres hon- « teux qui ne mendient, mangent du pain de son, des herbes, « troncs de choux, limaçons, chiens et chats, et pour saler leur « potage, prennent des eaux avec quoi on dessale les morues ; et « de tous ces vivres qui ne sont pas pour des chiens, ils n'en ont pas « leur saouP ».

Pendant que ces malheureux disputent à la mort leur triste existence, Mazarin, après avoir pourvu à la sûreté de la Champagne -, passant par Rclhel, était venu, le 3 janvier 1652, à Sept-Saulx, où il tint conseil avec plusieurs maréchaux de France. De là il s'était transporté à Epernay, où il reçut la visite « de toutes les personnes « de haute qualité » ; puis, le 5, il s'était éloigné de la Marne, « ayant avec lui les maréchaux d'Aumont et d'Hocquincourt, dont « les régiments, fourr^eant la campagne et mettant à nu ceux « qu'ils rencontraient, furent les pronostics de misères beaucoup « plus grandes qui survinrent ensuite^ ». A Arcis-sur-Aube, Mazarin apprit (6 janvier) que le Parlement de Paris avait envoyé à Poitiers une députation chargée de demander au roi la confirmation des arrêts qui l'avaient banni du royaume. Arrivée à Pontsur- Yonne (9 janvier), son avant-garde trouva deux des conseillers au Parlement, qui, appuyés de quelques troupes du duc d'Orléans, voulurent l'arrêter. Elle força le passage et prit Bitaul, l'un des conseillers, tandis que l'autre, Geniers du Coudray, prenait la fuite. Mazarin poursuivit ainsi sa route à travers le centre de la

^ 0. Coq., p. 214 et 2lo. Cf. ù V Appendice,]^. 5S3, Relation véritable de ce qui s'est passé es environs de la ville de Reims., depuis levingtiesme mai 1651,. . . par le sieur Audry, lieutenant des habitants.

2 Lettre du 16 janvier à Le Tellier, où il dit qu'il y a laissé l'infanterie qu'il a fait lever par M. de Grandpré, deux cents chevaux que lève présentement M. de Fabcrt, cent chevaux levés par M. Desfourneaux, huit compagnies d'infanterie des corps qui sont avec lui, sans parler d'autres troupes attendues de jour en jour. (Affaires étrangères, t. XXIX des Lettres de Mazarin, î" AlO v°.)

3 Marlot, t. IV, p. 597. — Le conseil de ville de Reims avait résolu, lo 31 décembre 1651, de n'envoyer personne à Mazarin; mais, le 7 janvier 1652, sy ravisant sur la roconunandation de M. de VauhocourI, il décida qu'il serait écrit lettre de compliment à Mgr le cardinal. (Concl. du conseil.)

44 LA PROVlNCt: DE CHAMPAGiM:. 1652.

France sans rencontrer nulle part d'obstacle sérieux, et parvint à Poitiers le 29 janvier, où le roi et toute la cour allèrent au devant de lui. On venait d'y apprendre l'alliance de Gaston avec Condé (^4 janvier), et cette défection, sans étonner personne, ne laissait pas de causer quelque émotion. Mais, trois jours après Mazarin (2 février), arrivèrent le duc de Bouillon et le maréchal de ïurenne, jaloux d'offrir leurs services à Louis XIV, et d'éprouver sans doute l'effet de Y estime et de la tendresse que le cardinal avait en particulier, dès le 26 décembre 1051, manifestées pour le second ^

Campagne de 1652. — La soumission de ces princes fut pour la cause royale d'un précieux secours -. Car, si Condé dispersa à Bléneau les quartiers d'Hocquincourt (7 avril), Turenne, après avoir, pendant tout un jour, tenu le vainqueur en échec et favorisé la marche du roi sur Paris, battit « les Allemands du corps « espagnol » sous les murs d'Etampes (4 mai), et ayant mis le siège devant cette place, le poussa vigoureusement. Toute l'armée du parti frondeur y était renfermée, et c'en était fait de celui-ci, si elle tombait aux mains des assiégeants.

Pressé par la gravité des événements, le duc d'Orléans se tourna vers son beau-frère, le duc de Lorraine, et fit appel à son aide. Charles IV « était toujours à la solde de l'Espagne, qui le payait « mal et qu'il servait en conséquence ^ » ; mais, jaloux de recouvrer son duché, après avoir vainement tenté d'y parvenir par les armes, il négociait précisément avec la cour de France '% et les pourparlers

^ Lettre à l'abbé Fo\iqiiet : « Si ma fortune devient meilleure, disait « Mazarin eu finissant, j'ose répondre qu'il s'en ressentira, étant résolu « de chercher toutes les occasions de faire quelque chose de solide pour « lui, et l'obliger, par ce moyen, à être de mes amis sans aucune réserve ». Mazarin n'oubliait cependant pas le duc de Bouillon, et, dans la même lettre, il déclarait qu'il n'y avait rien que Sa Majesté ne fût prête à faire pour lui donner satisfaction. (Affaires étrangères, t. XXIX des Lettres de Mazarin, i° 437 v°) .

2 Celle de Turenne surtout, car le duc de Bouillon mourut dèsleOaoût suivant, emporté par une fièvre maligne.

3 Henri Martin, p. 407.

* 11 négociait du reste eii même temps avec tout le monde, « avec l'agent espagnol, avec Teiivoyé de M. d'Orléans, avec Bcaujeu et avec moi », écrit à Mazarin son agent le marquis de Brégy, à la date du 8 mai 16o2.

Page 1