RAPPORTS DES DEPUTES AVEC CHALONS
Dix jours après s'arrêtait en avant d'un des faubourgs de Sainte- Menehould Royal-allemand cavalerie, qui, après avoir été aux prises avec le peuple sur la place Vendôme et dans le jardin des Tuileries, avait dû fuir de Paris. En traversant Châlons, le 23 juillet, il avait été assailli d'une grêle de tuiles et de pierres, et le colonel, prince de Lambesc ' , faisait demander au maire de Sainte-Menehould s'il pouvait entrer sans crainte d'être insulté. Le maire s'était retiré à Verdun devant des menaces proférées par quelques particuliers contre sa personne ; les échevins s'empressèrent de rassurer le prince, et le régiment, après avoir passé la nuit chez les bourgeois et dans les auberges, put repartir le lendemain, prenant sa route par Clermont. La compagnie chàlonnaise de l'arquebuse rendit du reste, en ces jours-là, de précieux services ; car, avertie de ce qui venait de se passer, elle se mit avec empressement à la disposition de la municipalité, -et quand, à son tour, arriva, le 24, à Châlons le Royal-dragons, elle sut par son attitude empêcher de nouveaux désordres et prévenir tout conflit.
Châlons, que la royauté avait comblé de ses faveurs, s'était associé franchement aux idées dont le triomphe devait être la ruine de la monarchie.
Le 21 juillet, la ville faisait parvenir à l'assemblée l'expression des « sentiments d'admiration et de reconnaissance dont tous les « habitants étaient pénétrés pour la conduite sage et généreuse a qu'elle avait tenue dans ces derniers temps... ». En priant MM. Prieur et Choisy de remettre à l'assemblée son adresse, le conseil leur disait : « Vous êtes sans doute bien persuadés que nous avons « partagé toutes vos alarmes et celles des honnêtes gens de la capi- « taie : c'est aux soins, au zèle de l'assemblée nationale que nous « sommes redevables de notre tranquillité actuelle ». Et les députés du tiers répondaient, le 26, au conseil municipal : «... Fidèles aux
' On désignait ainsi le dernier des Guises, Charles-Eugèue de Lorraine, descendant du 1^ fds de Claude-Réiié, marquis d'Elheuf, par un petitfils de celui-ci, le célèbre Henri, com(e d'Harcourt, qui légua à sa postérité avec le duché-pairie d'Elbeuf, les principautés de Lambesc, de Pons, de Vaudémont et les comtés d'Annagnac, de Brienne et de Marsan, le gouvernement d'Anjou et la charge de grand écuyer. Le prince mourut sans postérité à la cour d'Autriche, le ^1 novembre 1825.
'i:» LA l'HOVIMJ': l)K CIIA.Ml'AliM;;. 1789.
« mandais qui nous ont Hé confias, nous avons fait jus(]u"aujour- « d'Iuii tout ce qui a rté en nous pour que vos vœux fussent c( remplis. La grande question de voler par ordre ou par tète, « question à la solution de laquelle vous aviez avec raison attaché « lapins grande importance, et dont dc-pendail, en elTet, le salut (( de l'Etat, est décidée à votre satisfaction : la réunion de toutes « les classes de citoyens est absolument consommée. Nous allons « travailler à recueillir les fruits de cette précieuse réunion; et « comme d'après elle la nation ne doit plus avoir qu'un cœur et « qu'une âme, nous avons tout lieu d'espérer que vos demandes, « fondées toutes sur la plus exacte justice, seront accueillies ' ».
Dès le 23, l'assemblée avait par un décret réduit le prix du sel à 6 sols pour tous les pays de grandes et de petites gabelles à partir du l^"" octobre. Le 26, un autre décret avait rendu, pour 1790, l'impôt commun à tous les privilégiés ; ceux-ci devaient même être « imposés par un rôle supplémentaire pour les six derniers mois « de l'année courante, et le produit de cet impôt était destiné à « accorder des remises aux paroisses et aux contribuables qui « avaient éprouvé des pertes dans le cours de cette année, ou qui « en éprouveraient en 1790 ». En donnant avis (15 octobre) de ces décrets aux conseils municipaux, que l'autorité royale, en les sanctionnant le 27 juillet, chargeait expressément de leur exécution, la commission intermédiaire faisait observer que la répartition de l'impôt entre tous les citoyens à partir de 1790 allégerait d'un tiers les impositions des anciens taillables. C'était donc, avec la diminution du prix du sel, un triple bienfait dont la nation était redevable à l'assemblée. Aussi, ajoute-t-elle, « ces secours réunis vous feront ce sans doute sentir, Messieurs, que le bonheur public est attaché « au maintien de l'ordre -... »
Mais l'ordre n'avait jamais été plus troublé qu'au temps même où le bonheur public était l'objet de tontes les aspirations, et où l'on paraissait en voir le gage dans l'esprit libéral de l'assemblée. Après avoir déchaîné la révolution, n'était-elle pas condamnée à en tolérer tous les excès ? Quand, le 20 juillet, le corps municipal
* Recueil de pièces relatives à la Champagne et au département de la Marne. (Bibliothèque de la ville.) ■' Id.. iljid;
1789. TROUBLES ET RUMEURS INQUIETANTES. od9
de Châlons envoya une dépiitation à l'Intendant pour lui offrir, au nom de la ville, comme un hommage de son respect et de sa confiance, la cocarde tricolore « qu'elle a cru devoir arborer », ce fut M. Rouillé d'Orfeuil le fils qui reçut la députation, et qui, le même jour, se présentant au conseil, lui exprima toute la sensibilité dont la démarche de la ville l'avait pénétré. Mais la situation était loin de répondre à la confiance qu'on se plaisait à manifester. Le mouvement de Paris se communiquait aux provinces ; les cris àe guerre aux châteaux, paix aux chaumières retentissaient jusqu'au fond des campagnes, et la masse populaire, soulevée par des bruits calomnieux, des appréhensions terribles, menaçait de ruine l'antique société. Sous le prétexte de se défendre, on se formait en garde nationale, et l'autorité, la force se déplaçaient entièrement' . Le 23 juillet, pour prévenir l'invasion des troubles de la capitale, la 'milice bourgeoise est assemblée à Châlons, et une garde de Jour et de nuit organisée. Le 24, on décide qu'il y aura sept corps de garde indépendants de celui de l'arquebuse, et une foule de jeunes gens qui.auraient pu s'en dispenser se présentent pour grossir les rangs de la milice ; mais le service ne tarde pas à paraître lourd, et la ville, qui avait depuis quelque temps un détachement de 60 dragons, et qui, le 8 mai, s'était refusée à l'entretenir, attendu qu'elle ne l'avait point demandé et qu'elle croyait avoir une garnison suffisante pour maintenir l'ordre, ainsi qu' « elle l'a prouvé en 1771 », la ville est heureuse de solliciter, le 31 juillet, XQxwoxd'un nouveau détachement de dragons "^ .
Aussi bien ne semble-t-il pas suffire d'assurer la tranquillité des villes : les campagnes veulent être aussi protégées contre les attaques des brigands bannis, dit-on, de Paris, et qui répandent au loin la dévastation. Tantôt ils sont aux environs de Châlons (27 juillet), tantôt on les a vus se diriger sur Château-Thierry, tantôt ils infestent les forêts de Sourdun et de Chenaise, voisines de Pro-
* C'est îi cetto époque (13 juillet) ({ue Sens atlrosse des remerciements et décerne le litre de citoyen de la ville à M. de ("liandxiiias, commandant de la garde nationale, pour avoir « sauvé les grains destinés à la ville « dn pillage dont ils étaient menacés par les habitants des campagnes » [Arch. de Sens, RB, 4).
* Concl. dn conseil. On en demandera IK).
."j()0 i,A i'hovinch; dk champa(;.\k. 1780.
vins ; ils sont partout et ne se trouvent nulh- [lart. ï^es populations demandent des armes ou des renforts pour les repousser ; on bat les champs, poursuivant sans relâche une ombre qui fuit sans cesse, et l'on rentre sans avoir rien découvert de réel, si ce n'est la trace des perfides menées des ennemis du gouvernement.
L'agitation qu'ils entretiennent s'accroît encore sous l'influence des décrets de l'assemblée nationale et des coups qu'elle porta, dans la fameuse nuit du 4 août, aux droits féodaux et à l'ancien ordre social. C'en est fait des privilèges, des justices seigneuriales, de la vénalité des offices et de l'inégalité des impôts ' . Un ordre de choses nouveau nait au cri de Uberté, et le 10 août, sur l'invitation de MM. les vicaires généraux, le corps de ville de Châlons viendra en rendre grâces au ciel en l'église de la cathédrale, où fut chanté un Te Deum.
Mais déjà l'assemblée, redoutant la licence, a invité (10 août) les municipalités à veiller au maintien de la paix. Forts de ce décret, un certain nombre d'habitants de Châlons pressent le conseil ^'assembler la commune, afin de former un comité permanent qui, sous la présidence du maire et des échevins, exerce sur la police et la milice une action puissante. Le conseil résiste en vain : il faut céder (21 août), pour ne point s'exposer à troubler « la paix et « l'union qui ont constamment régné dans la ville », et, le 24 août, on organise un nouveau conseil comprenant, avec les conseillers en exercice, les chefs de la force armée et 24 notables élus pour trois mois. Ainsi en était-il à Troyes dès le mois de juillet ; ainsi tend à se propager l'affranchissement de la commune.
Mais la liberté ne remplit point les coffres de l'Etat, ni ne sauve les populations de la misère. Le comité permanent a beau ratifier (l*"" septembre) l'offrande que ses députés du tiers état ont faite à la patrie des privilèges dont jouissait Châlons à titre de ville franche ; il a beau inviter les habitants du bailliage à acquitter leurs impôts et à faire un don gratuit à l'Etat^, la disette des grains
^ La distinction des ordres sera supprimée le 5 novembre 1789.
^ Ces dons se multiplient de toutes parts. A Rethel, il n'est pas jusqu'à une pauvre veuve, nommée Fransquin, qui ne s'engage à acquitter en trois payements la somme de six sols. D'un autre côté, le lieutenant général du bailliage de Mazarin, Pierre-Louis Miroy, s'engage à donner
1789. ÉCHANGES DE VUES SUR LA SITUATION. 56i
ne s'en fait pas moins sentir ; les marchés ne sont plus approvisionnés ; il faut, pour y attirer les blés, promettre de larges primes aux trois personnes qui en amèneront le plus (7 septembre), menacer la spéculation de peines sévères, et, pour prévenir les troubles, décider qu'on tiendra les réverbères allumés toutes les nuits (17 sept.). On fermera d'ailleurs les brasseries et les amidonneries (24 sept.), et on ouvrira un emprunt de 30,000 livres pour former un magasin de grains (23 septembre)'.
Le malaise était du reste général, et l'agitation politique ne pouvait que l'aggraver ". Aussi la commission intermédiaire de Normandie avait-elle cru devoir prendre, le 3 septembre, un arrêté, afin de réprimer l'effervescence fâcheuse que les circonstances « occasionnaient sur des individus ou mal instruits ou mal dispo-
2oO livres, si le roi lui paie ce qui lui est dû ; sinon, il ne versera que 100 livçes. {Arch. dép. des Ardennes, C olo-o38.)
1 Concl. du conseil aux dates indiquées. — V. dans YMist. de Provins (t. II, p. 318 à 321 ), les troubles excités par la présence de deux électeurs parisiens venus pour acheter du blé et de la farine, et qui, retenus un instant prisonniers, faillirent causer la ruine de la ville, en appelant à l'aide un corps considérable de Parisiens armés de piques, de fusils et de canons. Tout s'arrangea le 7 août. Provins accorda 30 voitures de froment, que la capitale accueillit au bruit des fanfares et des acclamations.
* La Champagne n'échappa pas aux désordres causés par la misère. On avait vu, au mois de mai, les paysans de Bray-sur-Seinc, armés de pierres, de couteaux ou de bâtons, envahir le marché de cette ville, au nombre de 4,000, et contraindre les laboureurs et les fermiers qui y avaient apporté des grains, à les vendre 3 livres, nu lieu de i livres 10 sols le boisseau, en menaçant de recommencer au marché suivant. A Troyes, le 18 juillet, les paysans refusaient d'acquitter les droits d'entrée sous le prétexte qu'on les avait abolis ailleurs. Mais il est vrai do dire que la province fut à cet égard bien moins éprouvée que d'autres, et surtout que les châteaux y furent respectés. Quoi qu'il en soit, les troubles du royaume déterminèrent le roi, « averti par l'expérience des bornes de « la sagesse humaine », à « implorer pubii([nemont le secours do la Pro. « vidence divine •», et à s'adresser aux évoques du royaume. C(dni de Châlons communiqua la lettre royale à son chapitre le 17 septembre; elle est datée du 2. V. à VAppeiulice,
562 LA l'HOVI.NCI': DK CHA.Ml'AGNK. 1789.
« ses ». c( Une partie de radminisUatioi) nous est confi('*e, y rlisait- « elle, cl il csl de notre devoir de la inaiiitenir ; c'est un dépôt sacré, « nous en devons compte. Ne souffrons pas qu'il nous puisse être « légitimement reproché que, dans l'instant on la France est en (( alarme, où tous les pouvoirs se heurtent, où chaque corporation « s'en arroge, nous ayons lâchement abandonné celui qui nous a « été confié par un roi que la nation proclame le restaurateur de « la liberté friiriçaise... » Et, en adressant un exemplaire de son arrêté à la commission intermédiaire de la Champagne, la commission intermédiaire de Normandie déclarait qu'il était nécessaire que tous les bons citoyens fissent leurs efforts « pour rétablir les véri- « tables principes sur lesquels doit être fondée la juste liberté des « peuples ». « Nous osons penser, ajoutait-elle, que ces principes « sont conformes aux vôtres, et que, guidés par les mêmes vues, « nous ne différons pas sur les moyens ».
A celte communication la commission de Châlons fit, le 10 septembre, une très longue réponse où se révèlent bien la prudence et le bon sens champenois, en même temps qu'elle fait connaitre le trouble commercial causé par les événements. Nous ne pouvons que l'analyser.
« Avec le même désir que vous, Messieurs, et le même zèle pour a le rétablissement de l'ordre, de la tranquillité et de la perception tt des revenus de l'Etat, nous n'avons pas assez présumé des forces « de notre administration pour nous flatter qu'une invitation de tt notre part pût faire plus d'effet que les décrets de l'assemblée « nationale, que nous avons répandus avec la plus grande profu- » sion, et qui ont été si mal interprétés. Nous ne vous dissimule- (( rons pas que nous sommes fort éloignés de regarder les assem- (( blées provinciales actuelles et leurs commissions intermédiaires « comme une émanation de l'assemblée nationale ; nous avons « pensé que notre organisation était inconstitutionnelle, et que « n'ayant pas été chargés de la publication ni de l'exécution des « décrets de cette auguste assemblée, nous manquions de pouvoirs « et de moyens pour rétablir le calme dans l'Etat et la paix parmi « le peuple.
« D'ailleurs les troubles qui ont agité cette province n'ont pas été « poussés aux excès qui ont eu lieu dans d'autres. Le peuple n'a tt point attenté à la vie de ses administrateurs et n'a point incendié
1789. SUPPRESSION DES MUNICIPALITES EXISTANTES. o63
« ni pillé les châteaux'. Les émeutes des grandes villes n'ont eu « pour motif que la cherté du pain - , et les milices bourgeoises, « les conseils permanents qui se sont formés dans ces villes en ont « maintenu les habitants.
« Mais, charges eux-mêmes de la garde de leurs portes, ils n'ont « pu se refuser à favoriser l'entrée de la contrebande, et la des « tructiou des barrières ayant ouvert les passages, le sel et le tabac « ont inondé cette province avec une rapidité sans exemple. Le « mal était fait avant qu'il fût possible d'y remédier... Certains que « les municipalités des villes les mieux intentionnées n'avaient pu « empêcher l'introduction de la fraude, nous nous sommes con- « tentés... d'inviter les bureaux intermédiaires à empêcher de tout « leur pouvoir les enlèvements [de blé] qui se faisaient pour les « Pays-Bas autrichiens, le duché de Luxembourg, le pays de Liège (( et la Hollande par des négociants avides qui les font ensuite « rentrer en France pour y jouir des primes accordées à l'impor- « tation.... C'est sur ces objets, Messieurs, que nous avons porté « toute notre attention , parce qu'ils nous ont paru les seuls « qui puissent faire ouvrir les yeux au peuple sur ses véritables « intérêts^ ».
Les excès du peuple avaient été plus loin que ne le disait la commission intermédiaire ; mais elle ignorait sans doute, le 10, ce qui s'était passé la veille dans la ville de Troyes. Le 9 septembre, en effet, une émeute provoquée par la disette avait éclaté, et en dépit de l'activité et du dévouement qu'il avait mis au service de la population, le maire, Claude Huez, à qui manquaient toutes ressources et tous moyens de défense, était tombé victime des fureurs d'une multitude affamée.
Cette question de l'alimentation est pour les municipalités l'objet
' On vit mémo les liabitanis de Saiiife-Monehdiild mai-clier au secours du seigneur de llans, le comte de Dampierre, contre ([ui le village s'élail insurgé {Uist. de Sainte-Mcnehould, \^. 530).
2 Les grandes villes ne Curenl pas seules troulvlées par ce motif; il y eut aussi des émeutes dans [yjus d'un village, à Passavant, à Hignicourt, etc. (Hérelle, Documents inédits sto- les états généraux, p. 39.)
•^ Arch. départ, de la Marne, série C, Adm. gén., Cm-resp. avec la commission intermédiaire, 1787-1790.
r,U LA PHOVINCK Dl* CIIAMPAGM-:. 1789.
«riinc conslanU' solliciliulc', on niôiiK- U-mps que les mouvements tumultueux de la capitale entretiennent dans les villes de la province une agitation qui réclame la vigilance la plus ferme. Pour prévenir tout désordre, la ville de Chàlons avait transformé sa milice en une garde nationale composée de quatre bataillons, et le 10 octobre elle réglait, en cas d'alerte, les lieux de réunion de six divisions. Le 20, à la suite des troubles qui ont ensanglanté Paris, on fait surveiller les étrangers, on exige des passeports de tous les voyageurs ; le 27, on défend aux débitants de donner à boire après huit heures. Comme l'effervescence populaire devient menaçante, on délivre des cartouches aux détachements de chaque poste. Lo 16 novembre, on publie avec un appareil imposant la loi martiale du 21 octobre contre les attroupements.
Cependant l'assemblée nationale, poursuivant sa marche révolutionnaire, supprimait le 14 décembre 1789, toutes les municipalités existantes, « sous quelque titre et qualification que ce fût », pour en remplacer uniformément les officiers et membres « par « voie d'élection ». A cette élection pouvaient concourir tous les citoyens actifs de chaque ville, bourg, paroisse ou communauté, c'est-à-dire tous les citoyens nés français, âgés de 25 ans, domiciliés depuis un certain temps dans la localité, et payant tant en taille, capitation qu'en vingtièmes, industrie et corvée, la valeur d'au moins trois journées de travail à 20 sols l'une, soit une somme de 3 liv. Tout corps municipal avait désormais à sa tête un magistrat portant le nom de maire, et comprenait avec les membres ordinaires un procureur de la commune, « chargé de défendre les « intérêts et de poursuivre les affaires de la communauté ». Dans les villes au-dessus de 10,000 âmes, ce procureur était secondé et au besoin suppléé par un substitut. Les membres des corps municipaux devaient être au nombre de trois, y compris le maire, lorsque la population serait au-dessous de 500 âmes ; de six, y compris le maire, dans les communes de 500 à 3,000 âmes ; de 9, dans celles de 3,000 à 10,000 ; de 12, dans celles de 10,000 à 25,000 : de 15, entre 25 et 50,000 ; de 18, entre 50 et 100,000 ; de 21 au-dessus de 100,000. Un nombre de notables double de celui des membres du corps municipal formait avec ceux-ci le conseil général de la commune, lequel n'était réuni que « pour les affaires importantes ». Pour être éligible, il fallait aux autres conditions de citoyen actif
réunir une contribution égale au moins à la valeur de dix journées de travail, c'est-à-dire 10 livres. Conformément à une instruction sur l'application de ce décret, les élections devaient partout avoir lieu le mercredi 3 février 1790 et s'ouvrir à 8 heures du matin ; mais nous voyons qu'elles se firent à Chàlons le 14 janvier.
Le lendemain 15, l'assemblée nationale décidait l'abolition de l'organisation provinciale et la division de la France en 83 départements. Sur ses décrets du 15 janvier, des 16 et 20 février 1790, des lettres-patentes du roi du 4 mars suivant ordonnaient que la France serait divisée, savoir :
c( La Champagne*, principauté de Sedan, Carignan et Mousson, « Philippcville, Mariembourg, Givet et Charleinont, en quatre « départements » :
Le département d'es Ardennes, divisé en six districts ayant pour chefs-lieux Charlevillc, Sedan, Rethel, Rocroy, Vouziers, Grandprè ;
Le département de I'Aube, partagé en six districts :
Troyes, Noyent-sur-Seine, Arcis-siir-Aube, Bar-sur- Aube, Barsur-Seine, Ertry ;
Le département de la Maii.\e, divisé en six districts :
Châlons, Reims, Sainte-Menehould, J'itry-le-François, Epcrnay, Sèzanne ;
Le département de la Hal te-Maum:, divisé en six districts :
Chaumont, Lanyres, Bourbomic, Bonrtnont, Joinvillc, Sainl- Disier.
Quant à la Br/e-Chainpenoise, eoinpi'isi- dans la gc-iKTalilt" do risle-de-France, elle entre pour lu nieillniic pail dans le département de Seine-et-Marne, divisé en cinq disliicls : Mc/iai, Meau.v, Provins, Nemours, Rosoy.
Le >iSe7?o?îaw, qu'embrassait la nirnie gcMK'ialih', loiine en grande partie le département de I'Yonne, el sa vieille capitale devient le chef-lieu d'un des districts de ce dé|)arlenienl, qui en compte sept :
^ PropriMiiciil dite, représentée par la nvnéi'alilé de Cliàloiis.
566 LA PROVIiNCI<: Dlî CHAMPAGNE. 1790.
Atcocerre, Sens, JoUjny, Sainl-Farcjeau, Avallun, Tonnerre, Saint- Florentin.
Château-Thierry , qui apparicnail à la g('*n(''ralitc de Soissons, est rangé parmi los chefs-lieux de districts du d(''partement de I'Aisne.
Eniin, le di-partement de la Meusk emprunte à la Champagne, particulièrement à l'est de Sainte-Menehould, une portion de territoire doni la superficie est évaluée à (50,000 hectares.
L'administralion de chaque département (Hait confiée à un conseil de trenle-six membres cl a. un directoire cxécuiiî de 5 membres, tous choisis par une asacnihlce d'cicctevrfi ' issue des suffrages des asscmhlces primaires ou réunions de citoyens actifs.
Ainsi disparaissaient, avec les privilèges des provinces, des noms historiques que de glorieux souvenirs rendaient chers aux populations ; à ces noms se substituaient des dénominations empruntées au sol de la France. C'en était fait de la Bretagne et de la Normandie, de la Bourgogne et de la Provence ; c'en était fait de la Champagne. Mais sur les ruines de l'antique organisation féodale s'élevait la France une et forte de sa centralisation politique ; s'il n'y avait plus de provinciaux, il n'y eut plus que des français : grande réforme qui sacrifiait la poésie des traditions et des vieilles mœurs, mais qui mettait aux mains d'un pouvoir unique toutes les richesses, les influences et les énergies du royaume.
Toutefois nos antiques provinces avaient eu dans la fortune de la France une trop large part pour ne pas occuper une grande place dans ses annales, et si la Révolution, peu contente de les démembrer, allait jusqu'à répudier leurs noms, il semblait qu'elles acquissent des droits sacrés à l'intérêt de l'historien jaloux de recueillir les débris d'un ordre politique irréparablement ruiné. Plus d'une avait heureusement dû son histoire aux soins pieux de nos ordres religieux. Pourquoi le malheur des temps fit-il échouer, ô Champagne, ceux qui te furent consacrés ? Car tu n'étais pas la moindre entre toutes, et tu méritais de voir tes destinées se dérouler sous la plume savante d'un bénédictin - . Pour moi, si ce monument, tout
' Ces électeurs, qui nommaient aussi les députés à rassemblée nationale, devaient payer une contribution de loO à 200 journées.
^ M. d'Arbois de Jnbainville nous avait fait espérer, après son Histoire des comtes de Chamjjagne, celle de la province de Cliampague. On
LA PROVINCE DE CHAMPAGxXE. 367
modeste qu'il est, que je viens d'élever à ta mémoire peut la rendre plus précieuse à tes enfants, je m'estimerai d'autant plus heureux d'y avoir consacré les derniers jours d'une carrière qui s'achève, que la recherche de ton passé y a répandu plus de charme. •
regrettera sans doute avec nous que sou activité laborieuse ait été jusqu'à ce jour détournée d'une œuvre si digne de son talent.