‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départementsChapitre 169 sur 232 · CONCLUSION. S · texte numérisé non relu

CONCLUSION. S

sous le sceptre du même prince, et préparé avec l'unité politique du royaume l'influence morale de notre patrie. Mais, si c'était une gloire pour la Champagne que l'autorité de nos rois vint y puiser en quelque sorte sa force, cette gloire n'était pas sans danger, car elle attira plus d'une fois sur la province les compétitions armées des prétendants à la couronne. On l'avait bien vu, à l'agonie de la dynastie carlovingienne, quand l'influence de l'archevêque de Reims, Adalbéron, eut fait élire et proclamer Hugues Capet à Noyon, à l'exclusion de Charles de France : Hugues n'eut rien de plus pressé que de se rendre à Reims à la tète d'un corps considérable de troupes, et de s'y faire sacrer et couronner par l'archevêque ; mais alors intervient Charles, qui s'empare de la ville, et prétend, mais vainement, s'y faire sacrer à son tour. Reims est reprise par Hugues, qui la perd encore et la reprend une dernière fois. Reims ne fut-elle pas le but de l'expédition d'Edouard 111 ? Ne fallait-il pas que Charles Yll fût couronné à Reims, et la victoire ne s'attacha-t-elle pas à ses drapeaux du jour où l'huile sainte eut coulé sur son front? Ainsi la Ligue attira-elle sur la Champagne les armes de Henri IV, et ce prince ne se sentit-il véritablement roi, tout couronné qu'il était, qu'après la soumission de Reims et de Mayenne. La résistance qu'il rencontra de ce côté eut d'ailleurs la plus heureuse conséquence, car elle obligea le victorieux à s'incliner devant la Papauté et à solliciter une absolution dont il avait cru d'abord pouvoir se passer impunément. 11 s'était engagé vis-àvis des prélats de son parti et avait pensé s'en tenir là ; il dut s'engager vis-à-vis du chef de l'Eglise et reconnaître que tout ce que lesévèques français avaient fait pour lui avait besoin de sa consécration. Ce fut un grand service rendu par la Champagne à la cause de la religion.

C'était du reste en Champagne qu'avait été cimentée entre la royauté et la papauté l'alliance d'où devait sortir la jiuissance temporelle du Saint-Siège, quand, menacé dans son indi'pcndancc par Astaulphe, roi des Lombards, Etienne 11 vint à Ponlhion implorer le secours de Pépin, et que ce prince lui promit de défendre l'Eglise romamc.

Aussi n'est-il pas sui'prenant que les Papes aient plus d'une fois tourné leurs regards du côté de la Cham[)agne, alors qu'elle avait ses comtes particuliers, et que ces seigneurs se montraient les

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défenseurs du droit cl do la justice. Elle fut pour eux, particulièrement au xii° sircle, un refuge assuré contre leurs ennemis, et ils y retrouvrtciil une liberté que les circonstances leur refusaient en Italie, l'aseai II, Innocent If, Eugène III, Urbain II jouirent de cet asile et y tinrent de nombreux conciles, où s'affinnail leur autorité au profit de la disci|)lin(' ecclésiastique et de rintégrit('r du dogme.

La (Champagne était, en ce même temps, dcvenuf le berceau des réformateurs de la vie monastique, comme le baptistère de Clovis était devenu une soi te de source vive qui propageait au loin la foi. C'est de là qu'étaient paitis les missionnaires qui avaient évangf'-lisé l'Artois, le Laonnois, le pays do Thérouanne ; de là qu'étaient venus à ces contrées les évoques saint Yaast, saint Gencbaud, saint Aumond. Plus lard, quand il s'agit d'adoucir les farouches Normands, et de les fixer au sol en travaillant à leur conversion, Hérivée, l'archevêque de Reims, leur avait envoyé des missionnaires et avait ensuite négocié avec le pape Jean IV les moyens de faciliter et d'affermir cette conquête de la foi. Faut-il porter plus loin l'Evangile et les bienfaits de la civilisation chrétienne ? Ce sera un prêtre du clergé rémois, le célèbre Ebbon, qui, secondé par les offrandes des fidèles, ira remplir cette mission dans le Danemarck ; ce sera un moine do Saint-Remi, l'illustre Pierre de Celles, celui-là même qui reconstruisit le chœur de l'admirable basilique, qui fera puisamment avancer, au xii" siècle, l'œuvre de la conversion de la Suède, en faisant envoyer comme évêque à ces contrées Foulques, un de ses religieux les plus fidèles.

Le même esprit qui avait enfanté les missionnaires, après avoir multiplié les asiles de la piété et de la science, fit naître, quand la tiédeur et la corruption s'y furent glissées, des hommes voués à la restauration de la vie monastique, et à qui la Champagne fut heureuse d'offrir l'hospitalité. De là la réforme se répandit par le monde, ranimant partout avec le zèle religieux le goût des belleslettres.

N'était-ce pas déjà un pape champenois qui, le premier, au cri de Bien le veut ! avait mis en mouvement la chrétienté pour la conquête du tombeau du Christ? Et la seconde croisade, après avoir été annoncée à Yézelay par saint Bernard, ne fut-elle pas encore prêchée à Chàlons par le même religieux en présence du pape Eugène III et du roi Louis Yll l

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En même temps qu'elle prenait une si large part à cette magnifique épopée des croisades, d'où devait sortir toute une révolution politique et sociale, la Champagne, grâce à l'influence de ses princes, faisait de la cour de Paris le modèle et l'école de la galanterie, des belles manières et du beau langage. Invité par la régente AlLc de Cliampagne à faire entendre quelqu'une de ses chansons, Quesne de Béthune ne put déférer à ce désir sans s'exposer aux railleries des seigneurs, blessés de l'accent picard de sa poésie. On se plaisait, d'autre part, au retour d'une chasse ou d'un tournoi, à se réunir dans la grande salle du palais pour applaudir aux chants de Chrestien de Troyes, le grand trouvère champenois, qui, dans la seconde moitié du xn'' siècle, domine la poésie française par le nombre et l'éclat de ses productions.

La belle langue française, si mâle en ses accents sans manquer de douceur, véritable image de cette noble chevalerie si simple et si* tendre dans son héroïsme, se dégageait des langes des dialectes provinciaux, et le siècle suivant voyait éclore avec Villehardouin et Joinville, qui sont à juste titre considérés comme les véritables fondateurs de la prose française, Thibaut IV, dont la chanson, chefd'œuvre de science musicale et de combinaison rythmique, inspirait une vive estime aux créateurs de la langue italienne, Dante et Pétrarque. Le chantre royal faisait école, les palais de Troyes et de. Provins étaient devenus l'asile de la gayc science, et dans les réunions littéraires où seigneurs et ministres étaient convoqués l)rillait entre tous la belle Doête de Troyes, que l'Allemagne devait admirer au milieu des fêtes du couronnement de Conrad. Faut-il ajouter que, le premier, Thibaut IV eut l'idée de fonder une société littéraire pour propager les œuvres des lettrés et régulariser remploi de la langue 1

Ces moyens d'action ne s'étendaient guère après tout que sur l'élite de la société féodale. Mais il en était un autre plus puissant, plus popidaire, (pii, dans ce temps-là mèm(\ coiu^ourail à la propagation du langage champenois : ce sont les foires, dont l'importance et la durée, en al tirant et retenant en (Champagne de nombreux commerçants des diverses provinces de France et même de l'étranger, durent éveiller de bonne heure chez ceux-ci le besoin de prendre pour langue commune celle du pays où se traitaient leurs affaires, où s'opéraient leurs transactions commerciales. Dans

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quelle mesure se lit cette adoption, et quel profit la langue générale rctira-t-elle, de son eôlé, des agglomérations successives que le commerce mettait en contact avec la Champagne ? C'est ce qui semble impossible à déterminer. Ce qui est certain, c'est que, depuis Chreslien de Troyes jusqu'à Eustache Deschamps, comme le disait au xvi'= siècle Estienne Pasquier, tous les Champenois, poètes ou historiens, ont écrit dans le ramac/c de leur province, tandis que, dès la lin du xii''siècl(% les trouvères des autres régions où se parlait la langue d'oïl avaient dû, pour être goûtés, écrire dans le dialecte de rile-de-France. On est donc autorisé à dire avec M. Paulin Paris que « le dialecte champenois est, après le parler de l'ile-de- « France, le plus harmonieux, le plus doux, le moins tranché, et c( celui qui a exercé sur la formation du français la plus immédiate « influence. »

Quelle conclusion tirer de tout ceci, sinon que la Champagne fut une province éminemment française? Elle le montra bien surtont dès que, devenue orpheline de ses comtes, elle se trouva directement associée aux destinées de la couronne, à la fortune de la France.

Par quelles terribles épreuves ne passa-t-elle pas alors, et combien n'a-t-elle pas particulièrement souffert, soit pour l'indépendance nationale que menaçait l'Anglais, soit pour l'unité religieuse à laquelle attentait un parti moins religieux que politique, soit pour le triomphe de la royauté, qu'une noblesse turbulente et ambitieuse entendait mettre en tutelle? Les pieux témoins de sa misère avaient pu se demander avec vérité s'il était une douleur pareille à la sienne. Assurément l'excès du mal était tel qu'on n'en supporterait pas de pareilles aujourd'hui : les constitutions y succomberaient, en même temps que s'affaisseraient les courages, privés du ressort de la résignation chrétienne. Le mal était d'ailleurs d'autant plus déplorable qu'il venait de ceux qui avaient en main le glaive et la richesse pour protéger et soulager le peuple. Aussi est-on porté à s'étonner de la patience avec laquelle celui-ci endurait ses souffrances, de la facilité avec laquelle il les oubliait, dès qu'elles étaient passées, alors qu'aujourd'hui nous voyons le pauvre, insatiable en ses désirs et dévoré d'envie au spectacle de l'opulence du riche, vivre malheureux au sein des inépuisables ressources que lui offre l'industrie. Un tel contraste ne peut

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