LE DUC DE LORRAINE EN CHAMPAGNE
étaient même allés assez avant pour que Mazarin crût pouvoir compter sur lui contre les princes. Aussi le duc avait-il déjà pu, à la tête de sept à huit mille hommes, mettre le pied en Champagne, sans que les gouverneurs royaux y fissent obstacle. Il est, vers le 8 avril, du côté de Rozoy, et de là il s'est avancé autour de Rethel, laissant tout le monde « en suspens pour qui il était », mais ne trompant personne sur ce qu'on pouvait attendre de son armée. C'est pourquoi non-seulement l'on publiait à Langres, dès le 8 avril, « que chacun des notables et considérables de cette ville eust à se « fournir d'un ou de deux soldats propres et adextres aux armes. . . , « pour aller en campagne garder le bonhomme et repousser les « courses de l'armée de Lorraine ' » ; mais, le 14 du même mois, la ville de Châlons, cédant « à la sollicitude » de son évêque, invitait les villes de Reims, de Troyes -, de Vitry, de Saint-Dizier et autres de la province, à lui envoyer des députés pour aviser ensemble aux moyens de prévenir les désordres des gens de guerre et de sauver la moisson. Toutes, à l'exception de Troyes et d'Epernay, répondirent à son appel : mais on se borna à demander quelque soulagement à la misère publique et l'envoi d'une personne de confiance, qui pût, en l'absence de M. le maréchal de THospitaP, régler, sinon détourner les passages des troupes (23 avril). Une telle conclusion était peu propre à rassurer les populations menacées, alors surtout que, le 29 avril, le duc de Lorraine venait de se déclarer hautement contre la cour royale par un manifeste adressé à tous les bons Français, et où il se répandait en plaintes amères contre iMazarin, qu'il
* Journal de Cl. iladieret, p. 133 et 13o. Celle « milice extraordinaire « a fait montre ce jourd'huy », ^3 avril, « et est sortie ce soir ». Elle « était d'environ 301) hommes »,et devait être renforcée, le 25 avril, d'une autre milice extraordinaire de 200 iiommes.
2 « Nous vous prions », écrivent les gens du Conseil de Chàlons aux habitants de Troyes, « d'avoir cette assemblée pour agréable; noire des- « sein n'est en antres rcnconlres de nous en prévaloir, et dans les « occasions nous vous témoignons de grand cœur que nous reconnais- « sons votre ville pour la capitale où nous nous rendrons toujours à « votre ^mandement » . {Inv . Dclion., 17^ liasse, original, ap. Boutiot, i. IV, p. 388, note.)
■* L'Hospital était investi du gouvernement de la Cliampagne depuis la révolte de Conti.
46 I.A PROVINCE DR CHAMPAGNli. 1C52.
représentait comme « l'ennemi de la paix et l'auteur de tous les « troubles w. Aussi la noblesse du bailliage, réunie, le 9 mai, à Epernay en conseil de guerre, décidait-elle que les ponts de Tourssur-Marne, Bisseuil etMareuil seraient romjjus, qu'aux 400 habitants de la ville en état de porter les armes en seraient joints 000 des villages circonvoisins, et que les seigneurs formeraient un corps de cavalerie pour tenir la campagne. On se concerterait en même temps avec les autres bailliages de la province pour faire de vives remontrances au roi contre les excès des gens de guerre, qui mettent les habitants et les paysans au désespoir ; et la noblesse courrait sus à tous les déserteurs et soldats débandés ou qui feraient dégâts
Ces mesures énergiques étaient bien mieux faites pour conjurer la perfidie du duc et contenir la barbarie de son armée ; car, depuis qu'il est entré en France (24 avril) par Bourbonne, traînant à sa suite « un gros tas de bagage, femmes, enfants et petits vole- « reaux » occupés à butiner -, il fait courir à 15 lieues à la ronde de son camp, et il n'est point d'excès auxquels ne se livrent ses soldats pour découvrir les caches des paysans ^. A peine est-il un coin de terre qu'ils n'aient fureté, une maison-forte qu'ils n'aient forcée. Ils marchent du reste sous des étendards où on lit : « Frappe « fort, prends tout et ne rends rien * », et leur rage est encore excitée par le profit qu'en retire le duc, car il a pour lui un tiers du pillage, et de temps en temps des fourgons remplis de butin s'en vont en Lorraine mettre en sûreté leurs rapines et les nombreux troupeaux qu'ils ont volés.
Arrivés à Sillery le 14 mai, ils poussent leurs chariots jusqu'aux portes de Reims, non sans dévaster les alentours. « Le feu est à (c Sept-Saulx, au grand Sillery, à Nogent-l'Abbesse, au Bac à Berry,
^ Conclus, du conseil.
■2 Ibid.
3 Ils tuèrent ainsi, le 19 mai, un pauvre habitant de Chenay, nommé Pierre Harof, qui était le vigneron de notre chroniqueur (0. Coq., page 225).
* On a déjà vu cela plus haut, t. 11, p. oo6, note, à la date de 1633, à l'occasion de la dévastation de la Lorraine elle-même par sa propre noblesse.