CONDUITE INSIDIEUSE DU DUC DE LORRAL\E
marches du Barrois, tout en se rapprochant des Espagnols et en entretenant ses relations avecCondé.
Une fois dans Paris, ce prince, en livrant aux fureurs de la populace l'assemblée réunie à l'hôtel de ville pour délibérer sur les propositions pacifiques de la cour (4 juillet), n'avait fait qu'aviver les désirs d'une transaction. Aussi, quand, frappant d'abolition le gouvernement établi par Condé, le roi interdit le paiement des impôts, la levée des gens de guerre, et transféra le Parlement à Pontoise (31 juillet), en faisant défense à tout le ressort de plaider à Paris ', la bourgeoisie, jusque-là paralysée par les menaces des factieux, reprit courage et se tint constamment sous les armes pour faire cesser l'anarchie. Un seul obstacle à la paix continuait de subsister au milieu de la lassitude générale : la retraite spontanée de Mazarin [le fit tomber. « Incapable de fausse honte comme de a vaine gloire », ce ministre quitta la cour le 19 août et partit pour Sedan, où l'attendait le brave Fabert. Il allait à petites journées, et n'arriva que le 26 ^ à Reims, où il demeura deux jours. De là il se dirigea sur Rethel, où il entra le 28, au bruit du canon, et escorté d'une brillante jeunesse, qui était allée au-devant de lui^. Arrivé, le 29, au terme de son voyage, il attendit patiemment celui de son exil volontaire, pour ne pas dire le dénouement de la comédie à laquelle les circonstances l'avaient obligé de se résoudre *.
Cependant Condé se raidissait contre les dispositions de la bour-
1 Ghâlons en reçut l'avis le 10 août. Il avait reçu, le 31 juillet, du parlement de Paris le texte imprimé de l'arrêté des 19 et 20 du même mois, par lequel la eoiir conférait au duc d'Orléans la lieutenance générale du royaume, tant que le cardinal Mazarin serait en France.
2 Ce jour- là môme il était à Damery, où la ville d'Epernay lui envoya deux députés pour le saluer (Conclus, du 26 août).
•^ Oud. Coq., p. 242 et 243. Hist. de Rethel, par Jolibois. — Pendant ce temps-là, « en suite des grands bruits de guerre et divisions », Messieurs du bailliage de Langres ordonnaient aux paysans de battre dans la (piinzaineet d'amener dans la ville les grains qu'ils devaient, s'ils ne voulaient en supporter les pertes (Cl. Macherct, t. Il, p. loi).
* Lettre de Mazarin à Fouquct du 9 octobre, ap. Foillct, p. 430. — Mazarin s'était un moment retiré à Bouillon (10 septembre); mais un ordre exprès de la cour n'avait pas lardé (13 septembre) à le ramener à Sedan.
geoisie parisienne. Pour lui venir en aide, les Espagnols avaient envahi la Picardie, et leur or avait d^'-terminé le duc de Lorraine à se rapprocher de Paris. Les otages avaient été rendus df^ part et d'autre à Reims, le 9 juillet, et cette ville, qui, ce jour-là même, venait de décider la levée d'une milice « de cent chevaux seule- « ment et autant de fuzillicrs' », afin de pourvoira la sûreté des « moissons entre la montagne de Reims et la rivière de Suippe », se voyait menacée, non plus des désordres de quelques coureurs, mais de l'invasion d'une armée. Le Lorrain s'avançait en effet comme ami, à la tète de 8,000 hommes de troupes aguerries (5,000 Lorrains et 3,000 Wurtembergeois), et, comme précédemment, il amusait la cour de négociations, « afin qu'on ne fit point attention « à ses mouvements ^ » ; mais, comme la première fois, ses soldats se conduisaient en brigands. Arrivés, le 9, à Saint-Etienne-à- Arne, ils étaient le 10 à Heutrégiville. Les habitants avaient eu soin de prendre du duc un garde qu'ils payaient bien ; mais, quand l'ennemi se présenta, sans souci des déclarations du garde, il entendit pénétrer dans la place, La population s'était retranchée dans le cimetière et s'y défendait vaillamment ; forcée dans cette enceinte, elle s'assure dans l'église avec son bétail, et tue ou blesse une douzaine d'assiégeants. Furieux de la résistance qu'ils rencontrent, ceux-ci brûlent 17 maisons du pauvre village qui n'en comptait pas quarante, et ils s'apprêtaient à donner l'assaut à l'église, quand, au nom de l'honneur, le sieur de Rabutin les arrêta, et les détermina à passer outre ^. Ils gagnèrent Boult-sur-Suippe, et en partirent le 13, pour se rendre à Yariscourt*, où, pendant qu'il faisait rompre tous les ponts de la Vesle pour garantir la montagne ^ le conseil de ville de Reims alla saluer le duc et lui faire un présent de vin, ainsi qu'au chevalier de Guise, son lieutenant général, et à plusieurs autres généraux .
Le 18, Charles est à Goncevreux, poussant son avant-garde jus-
1 Oud, Coq., p. 231.
2 Mémoires de Turenne, p. 447,'
3 Ils montrèrent la même mauvaise foi à Château-Thierry. (0. Coq., p. 234.)
* Sur l'Aisne, entre Neufchâtel et Condé. ^ Concl. du 11 juillet.
1652. RÉUNION DES ESPAGxNOLS ET DES LORRAINS. 53
qu'à Fismes et Bazoches ; puis, rebroussant chemin, il vient asseoir son camp entre Gondé et Yariscourt, c'est-à-dire entre l'Aisne et la Suippe. De là, comme d'un fort inexpugnable, ses fourrageurs se répandent de tous côtés, portant partout avec eux la dévastation et la mort, sauf du côté d'Heutrégi ville dont ilsont soin de ne pas approcher de plus de 1,500 pas.
« Tout est en désordre», et l'alarme en tout lieu. Reims renouvelle, le 24, ses présents de vin et multiplie ses moyens de défense. Ce n'est pas sans raison ; car non seulement les cavaliers du duc viennent jusque sous les murs de la ville voler des chevaux (20 juillet), mais on sait, dès le 26, que l'armée espagnole est entre Ami-Fontaine et Pontavert K
Le lendemain, 27, elle passait l'Aisne à Berry-au-Bac sur deux ponts de bateaux, et venait camper à Sapigneul ; « et après que le « duc eut conféré avec le comte de Fuensaldagne, ils se joignirent ; « et les Lorrains ayant pris la gauche, toutes ces troupes mar- « chèrent ensemble par la montagne de Roussi à Fismes et Bazo- « ches, où elles arrivèrent le 29 ^ ».
Yont-ils poursuivre leur marche vers Paris, vers ce « donjon du « royaume où toutes les mauvaises humeurs s'accumulent », de même que « tous nos maux prennent leur origine du cerveau » ^ ? Ou, revenant sur leurs pas, se dirigeront-ils sur nous ou sur Rethel ? Telles sont les questions que chacun se pose. Mais ni l'Espagnol n'était pressé de faire triompher les princes, ni le Lorrain impatient d'exposer sur les champs de bataille une armée dont les brigandages le faisaient vivre. Ils demeuraient donc en leur campement pour le malheur de la contrée, exposée aux surprises les plus désastreuses ; aussi les ruines de s'accumuler, les afflictions et les maladies qui en sont la suite de se multiplier, et, pour comble de misère, il faut encore se défendre contre les loups qui envahissent la campagne.
* Conchis. du W juillet. — Le roi informait, le 28, les maréchaux de Tnrenne et de La Ferté de sa présence du côté de Notre-Dame de Liesse. [Méni. de Turenne, dans Mich. et Pouj., t. XXVli, p. 44o.)
- Lettre de Reims, du 30 juillet, publiée par la Gazette, p. 912, ap. 0. Coq., p. 239, nolcl.
3 0. Coq., p. 229.
S4 LA PROVINCE DE GHAMPAGxXE. 1662.
Enfin, le 8 août, Charles, que Fuensaldagne quitte en lui laissant un détachement do 3,000 chevaux, sous la conduite du duc de Wittemberg, remonte à Gormicy, et de là, le 12, à Ralhan et à Saint- Germainmont, où il demeure jusqu'au 19' ; alors, s'éloignant de l'Aisne, il vient passer la Suippe à lleulr(''giville. Deux jours après (21), il pousse jusqu'à Sèpt-Saulx et Mourmelon, entretenant le roi de perpétuelles négociations, et répandant le bruit qu'il se rend en Barrois. Mais, « au lieu de cela », il vient à Condé-sur-Marne, où il demeure jusqu'au 26 '^, passe la rivière, après avoir incendié « le « bourg presque entier », la descend jusqu'à Oiry, puis la remonte jusqu'à Matougues, qu'il brûle, et enfin gagne la plaine de Vertus (28). Le cardinal venait, de son côté, d'arriver à Château-Thierry. Le voisinage de l'armée lorraine était pour lui dangereux : afin d'échapper au péril d'être enlevé, il entama avec le duc des négociations qui ne devaient point aboutir, et l'amusa d'espérances dont il ne devait point favoriser la réalisation. Le duc avait du reste appris que la cour était à Compiègne, et que l'armée royale s'était portée sur Dammartin pour observer ses mouvements. Comme il lui importait d'éviter Turenne, il traversa donc la Brie, descendant de Vertus à Barbonne et à Villenauxe, et s'étant approché de Provins, il somma la ville de .lui livrer passage. Un présent de trois mille livres l'ayant apaisé, il alla camper à Rampillon (4 septembre) et de là à Brie- Comte-Robert (o septembre). Il avait donné rendez-vous à Condé dans son ancien camp de Villeneuve-Saint- Georges; mais Turenne, franchissant la Marne à Lagny, l'y devança d'un quart d'heure et s'y établit si fortement que les deux alliés, bien que très supérieurs en nombre, n'osèrent l'assaillir et furent tenus en échec pendant tout un mois.
Le retour de la guerre et de ses maux dans la banlieue ne fit que
' C'était le jour même où Mazarin partait pour Sedan. S'il fallait en croire une pièce du temps, indiquée par M. Loriquet, le chevalier de Guise aurait surpris, ce jour-là, aux environs de Château-Thierry, et enlevé le bagage du cardinal.
2 Les Ghâlonnais lui envoyèrent alors des députations chargées de lui offrir du vin, des melons, des langues de bœuf et de porc, « pour avoir « seuretc de parachever les moissons et faire les semailles et vendanges ». Ils dépensèrent ainsi 4,847 1. 9 s. {Comptes de la ville, CC 107.)