PARIS FATIGUÉ DE LA LUTTE APPELLE LE ROI
fortifier et accélérer le mouvement de Paris vers la paix. On s'y lassait fort des hostilités : « le trafic cessait parmi les marchands ; « les terres de la campagne étaient pillées, et le bourgeois n'osait « sortir, les fêtes, pour aller voir sa petite maison des champs, sans « courir fortune d'être dépouillé. On entendait murmurer touthaut « dans les rues, et demander si la guerre durerait encore longtemps « et pourquoi le roi ne revenait point, puisque le cardinal n'était « plus près de lui ' ». Ces dispositions, en encourageant successivement le clergé (9 septembre), la corporation des marchands (25) et la milice bourgeoise (18 octobre) à aller supplier le roi de venir pacifier la capitale par sa présence, déterminèrent Louis XIV à s'en rapprocher ^, en attendant qu'il y fit son entrée (21 octobre) : entrée mémorable entre toutes, et dont la joie fut encore exaltée par la proclamation d'une amnistie, que le duc d'Orléans ne fut pas le dernier à mettre à profit.
Huit jours avant cette journée solennelle, Condé, « voyant les « peuples tellement portés au service du roi, que rien ne les en « pouvait plus détourner », s'était décidé à sortir de Paris (13 octobre), et à gagner avec les ducs de Lorraine et de Wittemberg leur armée, qui était proche de Dammartin, « aimant mieux se jeter « entre les bras des Espagnols, que de se soumettre ^ », embrasser la vie libre et indépendante du condottiere que d'accepter une amnistie et de se ranger au devoir d'un fidèle sujet.
L'armée royale, de son côté, avait, dans la nuit du 4 au 5 octobre, décampé sans bruit de Villeneuve-Saint-Georges pour se porter vers Senlis, et ses chefs, Turenne et La Fcrté, espéraient bien « em-
' Mèm. de Montglat, p. 275.
2 II quitta Compiègne pour venir coucher à Creil (23 septembre), et s'établir à Mantes le 25. II reçut les députés de la milice à Saint-Germain et étant venu le 21 à Saiiit-CIoutl, il fit de là son entrée à Paris.
On sait qu'il poursuivit do sa disgrâce et de sa vengeance tout ce qui avait pris part à la Fronde : les registres du Parlement et de l'Hôtel de Ville qui contenaient les actes de cette époque furent lacérés par la main du bourreau .
3 Montglat, p. 277, 278 et 279. Quant à M. le duc d'Orléans, qui était à Limours, il « fut le premier qui prit l'amnistie » (p. 278, col. 2). 11 se retira à Rlois avec la permission du roi.
« pêcher que les ennemis ne prissent leurs quartiers d'hiver en « France ».
Cependant ceux-ci, en s'éloignant dans la direction du Soissonnais et du Laonnais, étaient résolus de lixor la guerre en Champagne et de s'y établir solidement. Rien ne semblait pouvoir les en détourner ; car, après la prise de Dunkerque (10 septembre), Fuensaldagne était revenu sur l'Aisne avec le gros des troupes espagnoles, et l'ensemble de leurs forces était de vingt-cinq mille hommes environ, auxquels Turenne n'en avait guère plus de dix mille à opposer.
Dès le 17 octobre, le bruit se répand à Reims que le Lorrain revient, qu'il est aux environs de Soissons, et que « chacun du côté « de Fisme se sauve en cette ville ». A cette nouvelle, notre chroniqueur court à Hautvillers voir les vins qu'il y avait faits quinze jours auparavant ; il était bien monté, bien armé. Comme il revenait et touchait aux faubourgs, il tombe dans un parti de coureurs lorrains, et ne recouvre au bout de six jours la liberté qu'en payant une rançon de 60 pistoles d'or ^ à l'officier dont il était le prisonnier. Il est bon d'ajouter que cet officier, le marquis d'Haraucourt, avait étudié à Reims et qu' « il avait obligation particulière » à l'oncle d'Oudart-Coquault. Aussi l'infortuné propriétaire ne peut-il s'empêcher de pousser un gros soupir, quand il considère que d'autres ont été pris le même jour et qu'ils en ont été quittes à moins de frais, heureux de n'avoir « pas esté cognuz^». C'étaient là du reste des accidents qui se produisaient chaque jour, et ce n'étaient pas les plus lamentables ; car rien n'était sacré pour le soldat, pas même l'honneur du sexe, et toute fille trouvée dans un village était une fille perdue, de quelque condition qu'elle fût. C'est pourquoi les Pères de la mission les recueillaient avec empressement pour les confier à la communauté des filles de Sainte-Marthe de la ville de Reims, « où elles étaient dressées à s'occuper de quelque travail ^ ».
Le jour même qu'Oudart Coquault quitta le camp lorrain (27 octobre), lequel était alors établi au Pont d'Arcy \ l'armée du
« 720 livres.
2 0. Coq., p. 247-Î248. s Peillet, p. 3G3.
■* Sur l'Aisne, à mi-chemin de Soissons à Berry-au-Bac.
1652. PRISE DE RETHEL ET DE SAINTE-MENEHOULD PAR CONDÉ. o7
duc se remit en marche « avec celle du 'perfide prince de Condé, qui « était à la suite », et toutes deux, après avoir pris en passant Ghâteau-Porcien (27 octobre), vinrent assiéger Rethel. La garnison était faible et mal armée, sans munitions et sans espoir de secours : après quatre assauts, le conseil de ville, pressé par les lamentations des femmes, se décida à capituler (I" novembre) ^ De là les alliés se portèrent sur Sainte-Menehould, qu'ils sommèrent de se rendre, mais sans succès. Ils durent battre les murs en brèche et multiplier les assauts, jusqu'à ce que, la garnison désespérant d'être secourue et manquant de vivres, le gouverneur et le maire prirent le parti de signer une capitulation honorable (13 novembre). A ce siège de douze jours s'était signalé, du côté de Condé, un jeune homme qui était appelé à une haute célébrité : je veux parler de Sébastien Le Prêtre de.Vauban, qui n'avait pas encore dix-neuf ans, et qui, en traversant l'Aisne à la nage sous le feu des deux partis, « mérita de ses supérieurs beaucoup de louanges et de ca- « resses ».
Condé ne séjourna que vingt-quatre heures à Sainte-Menehould. Il donna le commandement de la place au marquis de Montai, et pendant que la garnison « commettait toutes sortes d'insolences, « pillait, volait et, ce qui est de plus fâcheux, brûlait et dissipait « les registres du bailliage - », il partit pour le Barrois, où il enleva rapidement Bar-le-Duc, Ligny, Void et Commercy. Ce fut là le terme de ses succès. Fuensaldagne, le siège de Sainte-Menehould terminé, était retourné dans le Luxembourg avec la majeure partie des troupes de l'Espagne, après avoir remis à Condé, avec l'écharpe rouge de Castille, le bâton de généralissime des armées espagnoles (25 novembre), que le prince n'accepta pas sans stipuler dans son traité particulier que toutes les conquêtes à faire sur la France lui seraient dévolues. Charles de Lorraine, de son côté, n'avait pas attendu l'issue du siège pour se rendre à Bruxelles, où il lui tardait de défendre ses intérêts contre l'ambition insatiable de son rivaP.
' Et non le 4, comme le dit Coquault : voir à ce sujet V Histoire de Rethel de Joliljois, appendice 45.
2 Annales de la ville de Sainte-Menehould, p. 34, 35.
3 11 ne pardonnait pas à Coudé de continuer à détenir celles de ses pla-
Pendant que rarmc^e ennemie s'affaiblissait ainsi, celle du roi s'était renforcée, et Turenne qui l'avait jusque-là ménagée, allait pouvoir reprendre l'offensive. Il marchait le long de la Marne. Dés le 2 novembre, il est à Baslieux-sous-Châlillon, où ses soldats s'enivrent si bien qu'il ne s'en trouve point pour monter la garde à sa porte. Le 4, il passe la Marne à Dizy pour se couvrir contre toute surprise. Le 6, il se dirige sur Cheppes, où, après trois ou quatre jours de repos, il repasse la rivière et va camper à Vitry-le- Brûlé \ Le 16, il se rend à Yitry-le-François, « réglant ses mouve- « ments sur ceux des ennemis ». En approchant de Chàlons, il avait appris la chute de Rethel et le siège de Sainte-Menehould. Pendant qu'il séjournait à Vitry, il reçut, le 18 ^ la nouvelle de l'occupation de cette dernière ville, et des desseins de Condé sur celle de Bar. Jaloux de secourir Bar, il décampa tout aussitôt, et repassant encore une fois la Marne, pour dérober à l'ennemi sa marche, il arriva à la pointe du jour à Saint-Dizier ; mais à peine y avait-il fait halte, qu'un courrier venait l'avertir que la place s'était rendue ^. Il ne tarda pas heureusement (25 novembre) à connaître le départ de Fuensaldagne, et dès lors il se décida à pousser son adversaire et à « combattre au premier lieu où il en « trouverait l'occasion * ».
Secondé par La Ferté, qui revenait de Nancy, où lavait appelé la crainte d'une surprise de Condé, Turenne contraignit sans peine celui-ci à se retirer dans le Luxembourg pour échapper au danger d'être pris entre deux armées, et recouvra une à une les places
ces qu'il avait plu à Mazarin de lui donner, et entendait entrer en partage des conquêtes qui se pourraient faire en commun.
* Mèm. du, duc d" Yorck, dans Micli. et Pouj., t. XXVII, p. 3o7.
' La veille, dimanche 17 novembre, Hautvillers avait été le théâtre de désordres révoltants, de la part de l'arrière-garde apparemment. Car, dit Oud. Coq., p. 231, « ils ont tant bu que dissipé dans ce lieu seul plus de a six cents pièces de vin, et du mien, de ce vin fatal, six pièces, brûlé « la cave du logis de mon oncle Bachelier, coupé les arbres et brûlé les « portes. Ce ne sont les chiens que le roi envoie pour garder son troupeau, « mais des loups ».
3 Pour toute cette marche de Turenne, voir les Mèm. du duc d' Yorck, p. 337 et sq. Le duc accompagnait Turenne.
* Mèm . de Turenne, p . 450 .
4652-1653. TURHiNNE ARRETE LES SUCCÈS DE CONDÉ. 59
qu'il avait soumises. Comme il assiégeait Bar, le cardinal Mazarin, qui, depuis son départ de Pontoise, avait séjourné à Bouillon jusqu'au 15 octobre, et depuis lors à Sedan ', quitta cette ville pour se rendre à Châlons, où il arriva le 24 ; de là il gagna le camp avec un renfort de 4,000 hommes bien équipés, qu'on avait levés pour lui dans le pays de Liège, et qui étaient commandés par le maréchal d'Aumont. Ce surcroit de force, joint à la présence du cardinal, hâta la soumission de Bar (17 décembre), bientôt suivie de celle de Ligny (22) ^
« Mis en goût » par ces succès ', le cardinal eût bien voulu les pousser plus loin et terminer la campagne par la prise de Sainte- Menehould. Mais l'hiver était si rigoureux et les marches si pénibles à travers ces « vastes plaines de Champagne, où il n'y a aucun « abri contre un vent de nord-est perçant qui soufflait directement « au visage w, qu'il fallut borner les opérations. Encore la gelée fit-elle bien des victimes : le jour seul où l'armée arriva deContrisson à Somme- Yèvre (28 décembre), trente ou quarante soldats périrent de l'excès du froid ; elle dut se cantonner là jusqu'au 30. De Somme-Yèvre on se dirigea sur Attigny, où on passa la nuit du premier jour de l'année 1653, et où l'on franchit l'Aisne le lendemain, pour aller attaquer Chàteau-Porcien, commandé par « un « nommé du Buisson ». Sur l'ordre qu'elle en avait reçu, la ville de Reims avait fourni pour le siège trois grosses pièces de batterie avec munitions, et les villes de Troyes, de Chàlons, d'Epernay *, y avaient également envoyé du canon. « Au reste ces grandes villes « de Champagne contribuent d'assistance aux sièges du voisinage, « autant que leur puissance le permet. Reims en celui-ci donne en « pur don deux cents pièces de vin, qui de vrai est à bon marché « et ne valent pas plus de trois mille livres, et 500 septiers d'aveyne « qui valent presque même somme ^» : c'était la moitié de ce que
1 TurenriG {ibid . , p. 431) omet complètement le ]>roiuier séjour.
2 La ville de Commorcy devait être surprise le 25 juillet 1G33, et les deux cliàteaux occupés quelques jours après.
3 Encouragé aussi par l'arrestation du cardinal de Retz, que le roi venait de faire saisir à la cour même le 19 décemltro.
. "* En ce qui touclie particulièrement Epernay, voir la conclusion du 8 janvier.
s 0. Coq., p. 2o2.
60 LA PROVINCE DE CHAAlPAGiNE. 1C53.
le cardinal demandait. Châtcau-Porcien se rendit le 12 janvier, à la grande satisfaction de l'armée, qui souffrait beaucoup, « étant extra- « ordinairement fatiguée et le pays aux environs ruiné », tellement que le commissaire des vivres n'ayant pu faire de magasins dans les villes voisines ni assurer la fourniture régulière des pains, « le (( soldat était contraint de manger d(^ la chair de cheval, d'autres « méchantes nourritures, et particulièrement des troncs de choux, « qu'ils appelaient ^c pam tZw Cardinal ' ».
« Cependant, lorsqu'ils crurent rentrer dans les quartiers d'hiver, « après avoir repassé l'Aisne le 13, et avoir été cantonnés à Poif- « court et dans les villages voisins, ensuite à Prouillé entre Rheims « et Fismes, où on demeura deux ou trois jours, le cardinal fit « retourner l'armée du côté de l'Aisne, qu'elle passa, le 20, à Ponta à-Vert (Pontavert), pour aller reprendre Vervins, dont les Espace gnols s'étaient emparés l'été précédent^ ». Vervins, entouré le 26, se rendit, il est vrai, dès le 28. Une fois en possession de la place, Turenne partit pour Laon 3, « d'où toutes les troupes furent (( envoyées à leurs quartiers d'hiver ; et le cardinal, les généraux « et toutes les personnes de qualité prirent le chemin de Paris, où « ils arrivèrent le 3 février », et où Mazarin « ne trouva sur son « passage que des honneurs et des servilités * ». « C'est ainsi que « finit cette longue campagne, pendant laquelle M. de Turenne », dit le duc d'Yorck, un de ses compagnons assidus et de ses sincères admirateurs, « acquit une gloire immortelle, en sauvant plusieurs « fois la monarchie par ses conseils, par sa conduite et par sa « valeur M).
* Mèm. du duc d'Yorck, p. 562.
^ Id., ihià.
' II y arrivait le 30.
^ Lavallée, p. 210. — Le roi lui-même s'avança jusqu'à trois lieues au devant du cardinal, « auquel il fît grandes caresses — et témoigna bien des tendresses » (Loret, Muze historique, 8 lévrier 1653).
s Alèm. du duc d'Yorck, p. 563. On disait dans ce temps-là : Poètes Picards et poètes de Champagne^ Dormez en paix. Les soldats dorment bien.
Beau dicton à l'honneur du général, qui veillait, en effet, pour fout le monde. {Mèm, de Des Marais, 1. 1, p. 149.)