‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départementsChapitre 30 sur 232 · CHALONS ET REIMS COMPOSENT AVEC MONTAL · texte numérisé non relu

CHALONS ET REIMS COMPOSENT AVEC MONTAL

Cependant les gémissements des populations avaient décidé le roi à charger le comte de Grandpré de leur défense \ en lui assignant pour poste « les marches de la rivière d'Aisne », et bientôt Turenne, franchissant, en trois jours, avec sa cavalerie, un espace de trente lieues, arrivait devant la Capelle, « sur la minuit du « matin du 19 de septembre » 1656. L'infanterie étant survenue le 21 avec le canon et les bagages, la tranchée s'ouvrait dans la nuit du 23 au 24, la brèche le 26, et le soir même la place se rendait ^

La reprise de la Capelle rendait à Laon la sécurité ; mais Rocroy demeurait, d'autant plus menaçant pour la Champagne qu'après avoir amené Châlons à composition. Montai avait à cœur d'y réduire la ville de Reims, pour être libre d'étendre au-delà ses incursions et ses dévastations. C'est pourquoi ses gens avaient poussé si avant leurs contributions que le conseil de ville dut députer en cour pour demander protection ou permission de traiter (février 1637)^ Comme il ne put obtenir ni l'une ni l'autre'', il prit le parti de passer outre et de sauvegarder les intérêts des habitants, en envoyant à Rocroy MM. Dallier et Callou, qui, le 10 avril, « négocièrent la contribution « de la ville de Reims sur le pied de six mil livres par an, paiables « en deux termes^ », et en traitant avec Charles Nolin pour le paiement de ladite somme ^.

Tranquille de ce côté. Montai somma tous les villages de la Montagne d'entrer en accommodement avec lui, s'ils ne voulaient être courus et brûlés. Justement effrayés de ses menaces, les paysans

du l^"" janvier précédent, et la quittance de Caillet, secrétaire du prince, qui est du 18 mars, coiislate le paiement, qui est de 1,980 livres pour six mois de conli-ibution, ce paiement se faisant toujours à l'avance (/b-c/t. de la ville, ibid.) — La pistole valant 12 livres, les 1,980 livres faisaient 165 pistolcs pour le semestre : c'était donc pour l'année, tous frais compris, une somme de ^iîO pistolcs.

' Ordre du 10 S(>pteinbre [Concl. du conseil de ville de Cluilons, du 15 seplendjre).

- M Cul. de Moatglat, p. 315.

a Concl. du 2:2 (0. Coq., p. 341, note).

* 8 juin. Ordonnance de M. l'Intendant portant défense de doimer aucune contribution à la ville de Rocroy. (Id., ibid.)

" 0. Coq., p. 341, 342. — Ces (),000 livres faisaient 500 pistolcs.

« Concl. du 25 juin. —Cf. Marlol, t. IV, p. G03, note.

82 LA PROVINCIî DE CHAMPAGNE. 1657.

s'empressaient d'yc(''der, car que ponvaicul-ils attendre de la résistance la plus courageuse, dès que Reims avait désespéré de la dél'ense d(; son territoire?

Ceci se passait du reste dans le temps même que le roi était à Sedan <, d'où il suivait les opérations du siège de Monlmédy, et que Mademoiselle, désireuse de consommer son raccommodement aVec la cour, se transportait auprès d'elle par Fismes et Reims ^, non sans être bien escortée tant pour sa sûreté que pour celle de deux charrettes d'argent que conduisait au camp M. Colbert, intendant de M. le Cardinal. Le surlendemain de l'arrivée de cette princesse (6 août), le roi recevait en personne la soumission de Montra édy.

Montai semblait avoir tout à craindre de l'armée victorieuse ; mais celle-ci ayant porté ses pas sur les bords de la Lys, il s'enhardit au point que, ne trouvant pas les paysans aussi « ponctuels au paie- « ment que la ville » de Reims, il vint lui-même avec mille ou douze cents chevaux « établir à Sillery son bureau, pour lever plus « aisément les contributions ». Puis, comme on ne se pressait pas suffisamment à son gré, il fit mettre le feu aux villages de Taissy, Montbré, Champfleuri et Sacy, où plus de deux cents maisons furent brûlées.

Cependant le conseil de Reims avait fait donner secrètement avis au comte de Grandpré de l'arrivée de Montai aux environs de la ville. Grandpré, qui était sorti de Mouzon pour faire contribuer, de son côté, le pays ennemi, à cette nouvelle, rassembla les compa-

1 11 y était entré le 23 juillet, et il devait y rester jusqu'au 22 août. Pendant le séjour qu'il y fit, la cour, le roi et la reine mère tionorèrent plusieurs fois Fabert de leur présence à sa table. Le jeune monarque s'en faisait accompagner dans ses promenades et dans ses visites au camp de Montmédy, et se renseignait auprès de lui sur les progrès des travaux du siège que dirigeait le maréclial de laFerté. {Le maréchal de Fabert, t. II, p. 158).

2 Partie de Saint-Cloud le 27 juillet, elle arriva, le 29, à la Fère[-en- Tardenois], le 30 à Fisme et le 31 à Reims, où elle passa une partie de son temps à visiter la cathédrale, Saint-Remy, la sainte ampoule et les reliques Saint-Pierre. Elle gagna ensuite, le 3 août, Vandy sur l'Aisne, et entra, le samedi 4 août, à Sedan. [Mémoires de Mademoiselle de Montpensier, p. 353 et sq.)

1657. GRANDPRE DEFAIT MOxNTAL A LA POMPELLE. 83

gnies qui tenaient garnison dans les places voisines, et, rebroussant chemin, arriva en quelques heures à la porte de Cérès (3 septembre). Là, ayant su que le gouverneur de Rocroy, qu'il croyait dans la Montagne, était à Sillery, il tourna droit à lui et le trouva au-dessous de la Pompelle, à la tète de treize escadrons qu'il avait rangés sur deux lignes appuyées d'une réserve. Si l'attaque fut prompte, la défense fut longue et acharnée ; mais enfin la victoire se déclara pour le comte. Montai se sauva par les ponts de Sillery, qu'il fit rompre derrière lui, laissant plus de 120 cavaliers sur le champ de bataille, et aux mains du vainqueur plus de 200 prisonniers ^ « Il « gagna la Champagne» avec un petit nombre d'hommes, et reprit le chemin de Rocroy, tandis que le comte revenait à Reims. Grandpré y fut accueilli avec allégresse par les habitants, et les magistrats lui marquèrent avec empressement leur reconnaissance en lui donnant 6,000 livres pour la subsistance de ses troupes-, en môme temps qu'ils signalèrent leur humanité en faisant transporter les blessés dans la ville, et en faisant enterrer à leurs frais les morts, comme ils avaient fait à la suite de la journée de Sompy^.

Ce furent là les dernières alarmes sérieuses que les ennemis causèrent à la Champagne, et l'on remarqua que la défaite de ceuxci coïncidait avec le renouvellement de la fête du glorieux apôtre de la France, de saint Rémi, dont l'évêque de Châlons, M. Vialart, avait, le 17 mars 1657, demandé la restauration du culte à l'assemblée générale du clergé. La frontière champenoise continuait sans doute d'être exposée aux courses des partisans de Condé ; mais Fabert, qui veillait sur la Champagne, sut lui garantir la paix en concluant, le 13 août, avec le prince, un traité que le roi sanctionna

• V . dans la Gazette de France, p. 923, le récit de la bataille de Sillery et la liste des capilahies qui s'y signalèrent. Cf. 0. Coq., p. 344.

■2 11 eu avait deiuando 12,000, dit Ueué Bourgeois, t. 1"''.

3 0. Coq., p. 142 à 345. — Ce fut après cet exploit tpie le roi partit (le la Fère pour Metz, ([u'il n'avait pas encore vu, et où il arriva le 18 se])tenibre, aju-ès avoir passé par Retliel et Verdun. Il tpiltta Metz le 28 octobre pour aller coucher à Mars-la-Tour, traversa Verdun, Sainte-Meuehould, et alla passer la Toussaint à Cliàlons ; puis, ayant pris par Montmirall, La Ferté-sous-Jouarre et Meau.\, Il arriva, le 5 novembre, à Paris. [Métn. de Moatglut, p. ;{24et32j.)

le 15 septembre suivant. Ce Iraitr ival'franchissait pas la Champagne do Tobligalion d'acqiiillcr à (Jondé iri.OOO livres d'arriéré, et de lui j)ayoi' une conli-ibution annuelle de l),7iJ8 pistoles ; il maintenait d'ailleurs les conventions particulières antérieurement stipulées par les villes de Reims, Châlons, Rethel et Chàteau-Porcien, les habitants des terres de Grandpré, de Beaulieu, des gouvernements de Charleville, Mézières, Donchery, Mouzon, et les fermiers des gabelles, des cinq grosses fermes et des aides ; mais il faisait cesser de part et d'autre les courses dans l'étendue de la province ; et en mettant un voisin dangereux hors d'état de nuire, il rendait au commerce la sécurité et la liberté qui lui manquaient depuis trop longtemps '. La soumission de Condé devait bientôt, du reste, abréger les effets de cet accord, et les glorieuses conquêtes de Louis XIV, en reculant les frontières du royaume, mettre désormais la province à l'abri des maux qu'entraîne le voisinage de la guerre. Si des incursions subites viennent encore, dans des temps malheureux, troubler la tranquillité de la Champagne et éprouver sa prospérité, elles ne seront plus pour elle que des accidents passagers, incapables d'ébranler la confiance des populations dans la fortune de la France.

Pour le moment, après que le bruit des armes s'est éloigné, il reste à réparer les désastres qu'elles ont produits, et la nature ne semble pas y avoir aidé ; car l'hiver de 1657-1658 fut un des plus rigoureux et suivi d'un dégel qui amena d'effroyables inondations. Celles-ci furent cause de grands malheurs, soit à Chàlons, où la Marne envahit les rues, et où la perte en bâtiments et ponts s'élcA^a à 150,000 écus ; soit à Reims, où la Vesle, sortant de son lit, couvrit les campagnes, submergea les moulins et dépassa les clefs de voûtes des ponts ; soit dans la vallée de la Suippe, où tous les villages furent inondés, et Boult particulièrement couvert de quatre pieds d'eau- ; soit à Provins, à Troyes, etc. La famine s'ensuivit, accompagnée de maladies. Ce fut pour la misère et la charité la continuation d'un duel, à la fois douloureux et consolant, où se dis-

' Le maréchal de Fabert, t. II, p. 196, 197.

2 Les habitants durent se réfugier dans les greniers ou sur les arbres, où il leur fallut demeurer deux ou trois jours sans secours. (0. Coq., p. 360.)

1658. VITALITE DES POPULATIONS. 80

tingiièrent les prêtres de M. Vincent, ainsi qu'ils avaient fait les années précédentes '.

Malgré tout, il y a dans la société une sève, un principe de vie qui résiste à tous les assauts, et qui, au premier souffle d'une heureuse fortune, fait éclater partout les joies patriotiques. Ainsi l'on s'empresse de déférer au mandement du roi, en rendant grâces à Dieu, le 29 juin 1658, de la reddition de Dunkerque (23 juin) ; le 22 septembre, de la prise de Gravelincs (30 août), et, dans l'intervalle (4 août), du retour du roi à la santé après la grave maladie que lui avaient causée les fatigues de la guerre -.

Avec la vie on reprend l'esprit frondeur, et les Te Deum semblent ne servir à Reims qu'à faire renaître les difficultés entre le chapitre et « le corps de ville, qui, depuis plus de deux cents ans, par un « conseil secret ou pluïtôt à présent par une tradition de père en « fils, ne vise qu'à abaisser l'archevêque et le clergé ^ ». Cette fois le corps de ville voulait « venir avec ses archers portantz leur hal- « lebarde et entrer dans la nef de l'église pendant qu'on chante- « rait )), ainsi que cela se fait à Paris « et en plusieurs bonnes villes « de France » : « cette pompe d'armes n'était-elle pas la gloire de « la ville, partant des habitans et du clergé mesme * » ? Mais le

I Maynard, t. IV, p. 191. Ces admirables religieux devaient continuer leurs services à la Champagne jusqu'en 1660, où la calamité excéda, sans exagération, celle des précédentes années.

- C'est aussi « le temps des entrées solennelles », dit Courtalon (t. I*"", p. 193) ; les grands les multiplient pour les avantages qu'ils en retirent. L'tlospital en avait déjà fait une à Troyes en I60I (24 août), et elle ne lui avait pas rapporté moins de 600 livres de présents; il la renouvelle, accompagné de « sa jeune épouse », le 25 août 1658, et non sans nouveau profit. L'année précédente, la ville avait reçu à grands frais le duc de Longueville, se rendant en Allemagne pour l'élection. Eu 1633, c'était la marquise de Praslain, dame d'honneur de la reine, qui l'avait honorée de sa visite. U se passait peu d'années que les populations n'eussent à supporter de ces onéreuses a( draines.

3 0. Coq., p. 36o. On peut en croire sur ce point notre chronitiueur ; car il ajoute : « Hz ont bien raison de le faire pour les exactions et maulx « qu'ilz ont faiots à nos ancêtres ». Seulement il juge que « cette affaire a de sy fort entrepronih-e n'ost pas encore en estât. » ^ 0. Coq., p. 364-368.

86 LA PROVINCK I)K CHAMPAGNIi:. 1638-

chapitre ne l'entendait pas ainsi : « Vous n'avez, disait-il au corps « de ville, aucun pouvoir ni autorité dans notre église. Quand le roi « mande de faire telles cérémonies, c'est à l'archevêque qu'il « s'adresse, et dans la vacance du siège, à nous-mêmes, qui ne « sommes qu'ung corps . Il y a plus, notre archevêque ne peut rien « dans notre église sans l'advis et consentement du chapitre, et « nous pouvons tout dans notre église sans lui ; et comme il n'a sur « nous, nos habitués, officiers et domestiques, aucune jurisdiction « spirituelle ni temporelle, c'est véritablement nous qui vousadver- « tissons de la volonté du roi, et qui vous fixons de tout temps le « jour où nous voulons chanter : ainsi vous recevez nos ordres, et « non pas nous les vostres )>.

Malgré la sommation. Messieurs de ville entrèrent durant les vêpres, à l'heure où l'on chantait Magnificat, accompagnés de leurs archers qui se rangèrent en haie dans la nef de la cathédrale \ Ils avaient cru triompher par surprise, mais à l'instant même les chants cessèrent et les chanoines quittèrent le chœur. Le corps de ville reconnut qu'il avait « offensé les dieux », et « sortant de Notre- « Dame avec affront », se promit de ne plus tenter pareille entreprise. Le chapitre, de son côté, pour ménager les susceptibilités, chanta, le 22 septembre, le Te Deum pendant la procession qu'il fit ce jour-là, et bientôt un traité, qu'on appela le Traité des hallebardes, devait intervenir (1" novembre)^ entre les deux puissances pour régler l'ordre à tenir par les archers, lorsqu'ils assisteraient aux prières publiques ^

« Le calme du royaume » permet d'ailleurs aux compagnies d'arquebusiers de reprendre leurs joutes pacifiques, et au mois de juillet 1658, « Messieurs de Soissons », proposant un prix général aux villes des provinces de Picardie, Champagne, Isle-de-France, Normandie, Touraine et Orléans, ont adressé leurs invitations aux « chevaliers des jardins de l'arquebuse » de 180 villes. Trente-huit villes seulement ont répondu à l'appel, ce qui faisait bien huit cents hommes. De celle de Reims quarante-cinq arquebusiers environ, la plupart marchands, sont partis pour Soissons, « outre plu-

' C'était le 30 juin que ceci se passait.

2 René Bourgeois, 2^ vol.

» 0. Coq., p. 368, 370, 372, 387 et 388.

Page 1