‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départementsChapitre 46 sur 232 · CONCOURS DE TIR. 12:J · texte numérisé non relu

CONCOURS DE TIR. 12:J

de flatterie fort à la mode, elle 3septembre delamême année 1687, Troyes allait orner la façade de son hôtel de ville de la statue équestre de Louis XIV, exécutée par François Mignot, tandis que le célèbre Girardon envoyait à sa patrie un beau médaillon du roi, en marbre blanc, destiné à décorer le grand salon de cet hôtel '. — Le bouquet fut remis à Laon, qui devait, le 19 juin 1700, réunir en son jardin les chevaliers jaloux d' « y soutenir... l'honneur de leur « ville et la gloire de leurs armes- ».

Ces concours avaient eu de bonne heure pour effet d'amener les compagnies à se distinguer et à se désigner entre elles par un dicton caractéristique : c'était, pour les Chàlonnais, les Marandeurs (amateurs de fins goûters) ; pour les Rémois, les Mangeurs de pain d'épice ; pourEpernay, les Bons-Enfants ; pour Sainte-Menehould, les Chasseurs ; pour Vitry-le-François, les Gascons; pour Provins, les Conserves ; pour Meaux, les Chats ; pour Avenay, les Bons-Raisins ; pour le Mesnil, les Buveurs; pour Dormans, les Coqs ; pour Bar-sur-Aubc, VŒU toujours ouvert ; pour Charleville, les Brûleurs de voir; pour Mézières, la Pucelle ; pour Saint-Dizier, les Bragars (braves gars) ; pour Avize, les Goailleurs ; pour Yillcnauxe, les Jean- fesses, etc., etc.^.

Plus tard on accompagna le dicton de quelques vers, qui en étaient le commentaire plus ou moins poétique, et dont la plupart sont dus à la plume de François Huttier, roi de l'arquebuse cliàlonnaisc en 1602, et auteur d'un journal amusant d'où ils sont en partie tirés. Ainsi au dicton chàlonnais fut associé le quatrain suivant :

Les mérites des Marandeurs

Ne sont choses problématiques :

Tant de leur foi que de leurs mœurs

Les moMuiiiouts sont autliciitlqucs.

au moment où, sortant de l'hôtel de T.Arquehuse, elles détilent dans la rue Large, pour se rendre aux promenades, où devait avoir lieu le tir général .

^ Courtalon, t. I, p. 208, raconte la cérémtmie et h>s réjouissances de cette dernière inauguration.

2 Les anpK'JKisiers cliàloiuuiis solliriirrent à cet etïct une gr;ililii'ali(>n du conseil de ville : le conseil leur alloua 200 liv.

^ V, dans le Recueil Arnoiild, t. Il, un méiu. au sujet du prix général

Le dicton des liémois reçut ce complément :

Autant les braves Rémois Sont mangeurs de pain d'épice, Autant ont-ils tout à la fois Et faim et soif de la justice.

Les chevaliers du Mesnil se bornaient à affirmer leur surnom avec la même bonne grâce qu'ils l'avaient reçu.

Ce serait mal user des dons D'une région plantureuse, Si cohorte de vignerons Ne se piquait d'être buveuse.

Ceux d'Avenay, élevant un peu plus haut leur pensée, disaient :

Les bons raisins font le bon vin :

Amis, il faut en boire.

11 nous montrera le chemin

Qui conduit à la gloire.

Ceux de Saint-Dizier confirmaient le sens de leur nom :

Soit chez Bacchus, soif dans les champs de Mars, Partout entui où l'on nous vit paraître,

Nous nous finies toujours connaître

Pour de braves gens ou bragars '.

C'était par ces jeux guerriers assaisonnés d'esprit, qu'au lendemain ou au milieu des plus cruelles épreuves, se manifestait la vitalité des populations champenoises. Aussi bien à peine le jeune monarque avait-il pris en main les rênes de son gouvernement, que Colbert pouvait, à la fin de 1662, « faire un parallèle de l'état « du royaume pour toutes les affaires dans lesquelles les finances

de l'Arquebuse en 175i : on y trouve des détails très intéressants pour l'histoire des compagnies d'arf[uel)usiers.

^ V. les autres dictons et quatrains dans le Recueil Arnould. (Biblioth. de la ville de Châlons.)

LUXE ET VANITE. l2o

« peuvent avoir part, au mois de septembre 1661, avec celui du « mois de décembre 1662 », qui témoignait que, « dans une ma- « tière si délicate et si importante », on était « passé d'une extré- « mité de corruption au plus excellent degré de perfection qui se « pût imaginer < ». Mais cette prospérité même, en inspirant au roi de grands desseins, devait le jeter dans des entreprises ruineuses pour le pays et engendrer bien des misères, que rendait plus sensibles et plus poignantes encore le spectacle du luxe étalé, à l'imitation de la cour, par la bourgeoisie.

Aussi, quand le 19 janvier 1668, la foudre vint à tomber sur la cathédrale de Châlons et à détruire, avec la toiture de l'église et les voûtes du chœur, la flèche du monument, qui avait bien 180 pieds de hauteur, et « qui était pour de la plomberie le miracle du « royaume » : Certes,- s'exclame le chroniqueur rémois, « il faut « sobrement parler de l'affligé », laissant à Dieu, « scrutateur des « cœurs », le soin de le juger ; mais « pourtant il faut dire que, a depuis 40 ans, les riches de cette ville y ont vécu avec tant de « luxe et d'avarice et d'oppression des pauvres et mépris de tous « ceux qui sont au-dessous d'eux, que par ce mauvais exemple ils « ont induit. . . le peuple à les mépriser, et ont provoqué bien des « tumultes, accumulé bien des ruines et causé la désolation de plu- « sieurs familles. Pensez-vous que ce soit le peuple qui a tué M. Glo- « sieren 1657 ? Non, mais les puissants assez aveugles et privés de « bon sens pour ne point prévenir ou empêcher de telles fureurs ». EtOudart Coquault ajoute : « Dieu fasse que nous, parlant d'autrui, « rentrions en nous-mêmes et n'attirions son ire par nos péchés».

Oudart se rappelait sans doute ce qu'il écrivait, trois ans auparavant (1665), du luxe des « honorables bourgeoises » de Reims. Elles portent tous les jours « la robe de soyc noire d'une étoffe « appelée taffetas ou gros de Tours ou de Naples ; dessoubs, une « cotte d'autre soye, de toutes sortes de couleurs, à fleurs, avec « passements de grande dépense ; et encore une troisième cotte des- « soubs ceste seconde, qui est d'une aultre soye, ou une cotte de fin « lin blanc en été. El en hiver perleront, au lieu de ces cottes « légères, un drap d'Hollande écarlate valant 30 livres l'aune ; au- « cunes, fort riches, chamarrées de passementz d'or par bas, et

^ Ap. Cliéruel, Uist. de VAdmin. monarch., t. II, p. 194 à 107.

11^6 LA PROVINCK I)K CIIAMPAGNK.

a celles qui n'onl tant de pouvoir, d'un ouvrage de soyc lait sur le « métier appelé aussy passementz. Elles portent sur le corps de leur c( robe des linges de prix excessif, qu'elles appellent colletz ou « mouchoirs de col. Sur leurs poignetz les mesmes linges, et portent « les manches de leur robe fort courtes qui ne viennent qu'au dessous « du coude . Pour parachever de couvrir Icbras en hiver, elles portent « des petites manches de toile et ouvrages esquises ; et dans l'esté « ou du moins dans les chaleurs, elles ont le bras nud, et pour le « vêtir, elles portent des gandz de cuir qui leur couvrent le bras. « Les grandes dames sont plus braves à proportion, et touttes « celles au dossoubs, selon leur qualité, sont toutes dans l'excès « d'habitz et au delà de leur condition, à la grande charge de leurs « maritz ' ».

Il y a plus. La reine-mère vient de mourir, le 19 janvier 16G6, d'un cancer qui la dévorait depuis un an, princesse « fort pieuse et « débonnaire en sa vie, qui est morte comme elle a vécu, dit 0. Go- « quault, regrettée de tout le monde pour sa vertu 2 ». Qu'on se soit partout empressé d'assister aux services funèbres célébrés pour elle « en toute pompe », rien de plus naturel ni de plus convenable; que tous les représentants du roi dans les provinces y aient paru en habit de deuil, comme le roi et sa maison, rien de plus conforme à « leur condition ». Mais, « ce qui donne sujet de rire », c'est qu'il y ait « par toute la France des hommes et des femmes, personnes « privées et riches », qui, sans avoir rien « à démêler à la cour, . . . a portent aussi le deuil, pensant se faire estimer » par là. Cette sotte vanité, dont « un comédien fameux » s'est moqué dans « une pièce bien faite », a fait enchérir « hors de raison » toutes sortes d'étoffe noire de laine ; car il faut dire pour l'enseignement de la postérité, que « l'étoffe de soie noire n'est pas deuil » . Ainsi le veut la mode de ce temps ^. Vainement étaient intervenus des

' 0. Coq., p. 334-536 et 471. — Braves, dans le sens de richement parées .

2 0. Coq. n'a pas toujours tenu ce langage, il le reconnaît; mais, s'il a dit merveille contre elle en I60O avec toute la France, il n'hésite pas à confesser qu'il s'est trompé, et à proclamer l'innocence de « cette bonne « dame » (p. 484 et 483). Le peuple avait tout oublié, en voyant la mère du roi se retirer des afïaires, dès que son fils put en porter le poids.

3 Id., p. 492, 493. C'est encore la mode d'aujourd'hui.

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