‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départementsChapitre 49 sur 232 · LA GUERRE PARALYSE LE REMEDE · texte numérisé non relu

LA GUERRE PARALYSE LE REMEDE

septentrionale de la Champagne. Louis XIV, jugeant les places de Donchery et de Mouzon trop faibles pour arrêter l'ennemi, les avait fait démanteler (1671), et l'armée espagnole s'étant avancée jusqu'aux environs de Sedan, il avait fallu, pour protéger la province, rompre les ponts de la Meuse et abandonner la rive droite du fleuve malgré les supplications de l'archevêque de Reims, affligé de se voir séparé d'une partie de son troupeau. L'année suivante (1674), l'invasion devenant plus menaçante, le prélat avait luimême recommandé (!*'' avril) au lieutenant du roi à Sedan « de « faire travailler les dimanches et fêtes à la construction des tours « et à la rupture des quais de la Meuse, ces ouvrages étant d'une « nécessité pressante et qui ne souffre aucun retardement ». Puis, comme les colonnes ennemies portaient çà et là le fer et la flamme en deçà de la Meuse, il écrivait de Reims à Sedan pour calmer les inquiétudes : « ... Les troupes de l'arrière-ban filent pour aller « aux ordres du maréchal de Gréqui, à leur rendez-vous qui est sur « la rivière d'Aisne. Il en est parti aujourd'hui, 22 septembre, de « cette ville deux escadrons venant du Perche et du Maine, qui sont « très bons ; les autres provinces vont arriver incessamment ; ainsi « voici les frontières à couvert des insultes du Luxembourg ». Et de fait, Gréqui parvint à débarrasser le pays jusqu'à Sedan des coureurs ennemis ; il alla même, aidé des milices Sedanaises, jusqu'à s'emparer de la ville et du château de Bouillon, qui étaient aux mains de l'évêque de Liège, afin d'enlever aux Espagnols la possibilité de s'en faire un point d'appui pour pénétrer dans la Champagne K

Si cette fois on en fut à peu près quitte pour la peur, et si les hostilités se lorminèrent aussi promptement qu'heureusement, on n'en eut pas moins à supporter de grosses dépenses. Mais, quand le démonde la guerre, qui s'était emj)aré de Louis XIV, l'eut jeté, après la mort du grand régulateur des finances (1683) dans des expéditions longues et ruineuses, au milieu desquelles la mort devait encore lui enlever le grand ordonnateur des armées (1691), on vit se creuser tous les jours le gouffre du déficit, et le pays se dépeupler d'une façon effrayante. La guerre de succession d'Angleterre (1689-161)7), qui exigea l'entretien déplus de 400,000 hommes

' M. ra])l)éGUle(, Etmh- sur CharJcs-Manrice Le Tellier, p. 48 à ."iO.

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et qui ne coûta pas moins de 730,418,317 livres de monnaie du temps (près de deux milliards de nos jours)', ne s'était pas entreprise sans imposer aux populations de lourds saeriricés. Reims a donné en pur don 50,0U0 livres; Châlons en a offert 30,000, payables sur les deniers des octrois de la ville, protestant à S. M. « que, si la (( grande faiblesse où ils sont réduits par les logements perpétuels « des troupes et par l'anéantissement du commerce permettait aux « habitants de contribuer une plus grandes somme, comme ils sou- « haiteraient de tout leur cœur de le pouvoir faire, ils le feraient « avec tout le zèle et la passion qu'ils ont toujours eu pour son ser- « vice ^ )>. Troyes proposait dix sols par muids de vendange ; mais, le roi craignant que cette imposition ne donnât accès à des procès, l'intendant de la généralité, M. de Béchamel, se rendit (2 avril 1689) auprès du conseil et obtint qu'il serait fait présent de 50,000 liv. '. Rethel, jalouse d'imiter le dévouement de ces villes et de témoigner de son zèle pour le service de S. M., avait décidé, le 20 avril, qu'elle donnerait 12,000 livres ; mais Louis XIV, qui connaissait les besoins de ses habitants, les remercia de leur générosité.

Puis sont venus, avec les créations multipliées d'offices, des rachats onéreux plusieurs fois répétés, puis des impôts de toute nature : impôt de 197,875 livres en 1692, pour les droits d'amortissement et de nouvel acquit des usages et biens communaux appartenant aux communautés laïques de la généralité ;

Impôt de 175,000 livres en 1693, pour la décharge de l'édit royal du mois d'août 1692 concernant le franc alleu ;

Impôt de 350,000 livres en 1694, pour la décharge des deux édits touchant le rachat des droits seigneuriaux dus en cas d'échange.

A peine le gouvernement laissait-il aux villes et aux propriétaires la libre disposition des eaux de pluie, de sources, de ruisseaux et de rivières non navigables, a Les cinq villes franches de la généralité » furent de ce chef, en exécution d'une ordonnance du 12 juillet 1695, taxées à dix mille livres, savoir : Reims à 3,400 ; Troyes à

1 Œuvres de Louis X77, t. II, p. 467, apud Ghériiel, t. II, page 393.

2 Conclus, du conseil de ville, 26 mars 1689.

3 MeTOoiVe de l'intendant Larclier (1697). Correspondance des contrôleurs généraux (14 avril 1689), p. 179. Boutiot, t. IV, p. 466.

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2,800 ; Châlons, à 1,800 ; Langres, à 1,200, et Chaumont, à 800 <. Deux ans après (1697), ce sont les armoiries des villes qui sont frappées d'un droit d'enregistrement à la chancellerie : 30 liv., plus les 2 sols pour livre ^. Quelle source nouvelle ajouter à ces tristes sources de revenus ? La noblesse elle-même est mise en vente au prix de 2,000 écus : le Gouvernement bat monnaie avec la vanité, au risque de jeter dans les classes aisées un ferment de division, et de livrer au dédain de la foule une distinction qui était autrefois le prix de la vertu.

Pour comble de malheur, des revers cruels pour le patriotisme des peuples alternent avec des succès souvent funestes à des contrées même éloignées du théâtre de la guerre : ainsi, après la brillante journée de Fleurus (l'^'' juillet 1690), de nombreux prisonniers anglais et allemands elivoyés à Reims (1691) y avaient apporté des fièvres et des épidémies ^, qui, en se répandant dans la ville, décimèrent affreusement la population. La mortalité s'accrut encore en cette malheureuse cité des rigueurs d'un long hiver (1692-1693) et de l'insuffisance des récoltes, tellement qu'en ces deux années il périt le quart des habitants.

11 fallut pourvoir aux besoins des pauvres de plus en plus nombreux, et le corps de ville décida, comme le faisait, le 2 janvier 1693, celui de la ville de Châlons, qui souffrait également d'une misère extrême *, qu'il serait fait une revue de toutes les maisons, pour connaître les familles qui avaient besoin d'assistance. Trois catégories de pauvres devaient être établies : la première, des indigents invalides ; la seconde, des ouvriers dont le gain était insuffisant ; la troisième, de ceux qui manquaient de travail. Pour subvenir aux nécessités les plus pressantes, on augmenta la taxe des pauvres de 4,000 livres prises sur les octrois de la ville, et de 9,000

' Conclus, du conseil de ville de Châlons, 31 octobre i69o. — Bonliol, p. 466.

^ Boutiot, t. IV, p. 467, et le Mémoire de rinteiidurit de la généralité de Châlons, chap. Finances.

' Troyes ne paraît pas avoir souffert de la présence de cenx qu'elle reçut, lis y demeurèrent si longtemps qu'à la lin plusieurs prirent du service dans les armées françaises (Courtalon, t. 1<"", p. 210).

•* Conclus, du Conseil de ville.

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tirées des 13,000 que payaient d'avance les fermiers des octrois. « L'archevôque, outre les trois quarts en plus de sa taxe ordinaire, « offrit dix mille livres ; le clergé augmenta de sommes volontaires « sa taxe annuelle, qui était de 2,000 livres ; les comnmnautés « religieuses joignirent leurs offrandes ; on réalisa 44,000 livres, « que vinrent grossir encore les dons de la charité publiqu(î ' ».

Le clergé du diocèse de Meaux ne se montre pas moins charitable à l'égard principalement des paroisses des vignobles, dont la moitié ne pouvaient absolument nourrir leurs pauvres ; car « il y en a « môme, écrivait Bossuet, le 13 novembre 1693, au premier pré- « sident du Harlay, dont le territoire est si petit que, quand on en « changerait tout le revenu en aumônes, elles ne seraient pas « suffisantes, ces paroisses étant d'ailleurs toutes pleines do pauvres « ouvriers qui demeurent sans travail.

« . . .Je dois vous dire que les ecclésiastiques font bien leur « devoir, principalement les chanoines et les curés que nous avons « sous nostre main. (1 y en a plusieurs, dans ce diocèse, qui, n'ayant « que la portion congrue, la sacrifient pour leurs pauvres et vivent « presque de rien sur leurs petites épargnes, en vendant tout - ».

1 V. la très intéressante étude de M. l'abbé Gillet sur Charles-Maurice Le Tellier, p. 199, 200. — C'est dans ces circonstances douloureuses qu'un prisonnier de guerre allemand, interné depuis trois ans à Reims, propose d'organiser régulièrement le ramonage des cheminées en France. Chaque ville, disait-iJ, a un maître savoyard au profit duquel travaillent les petits ramoneurs, et ceux-ci gagnent 4 à 5 sols par cheminée, ce qui peut porter le profit total par année à près de quatre millions. Comme il n'est pas juste que ce profit demeure aux maîtres au détriment des ramoneurs, ne pourrait-on établir les premiers à poste fixe dans chaque endroit avec un certain nombre de petits savoyards, et rendre le ramonage obligatoire à raison de 5 sols par cheminée ? Une moitié du produit serait pour le maître et ses ouvriers, et l'autre pour le roi. (Correspondance des contrôleurs généraux, par Boislisle, 17 juillet 1692, page 1099.) — L'idée du prisonnier allemand semble avoir été mise à proiît par la ville de Reims ; car nous voyons dans ses Statuts t. III, p. 284) que ses savoyards étaient sous la direction de deux maîtres, qu'ils portaient ur leurs habits récusson des armes de la ville et qu'ils jouissaient du monopole du ramonage.

- Documents inédits, t. 1, p. 908, ap. Carro, Hisi. de Meaux, p. 3ol,

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