LA CHARITÉ PUBLIQUE S'ÉPUJSE EN FAVEUR DES PAUVRES
Mais ces généreux dons devaient être impuissants à guérir les maux d'une guerre qui traînait à sa suite le triste cortège des impôts, de la famine, des maladies, et qui n'allait finir que pour faire place à celle de la succession d'Espagne (1698 à 1715), si féconde en désastres. Ainsi voyons-nous les villes de Reims (13 janvier 1694), de Rethel (28 janvier) et de Chàlons (5 décembre) adresser au contrôleur général des placets où elles exposent leur détresse, qui est vraiment au-dessus de toute imagination. « Les lieutenants, gens du « conseil et échevins de Reims », écrivent en particulier les magistrats de cette cité, prennent « la liberté de vous dire que, de 25 à 26,000 a personnes de l'un et de l'autre sexe dont la ville est composée, y a compris les enfants et les communautés, il y en a onze à douze « mille à la mendicité... Le soin qu'on en a eu jusqu'à présent n'a « pas empesché qu'il n'en soit mort de disette et de langueur, depuis « six mois, plus de 4,000. Les vignes, qui sont la seule ressource « du pays, n'ont rien produit depuis trois ans. . . Le commerce est « entièrement cessé ; la disette des grains et les enlevées qui s'en « font par ordre du roi pour les magasins les font enchérir jusques « à un prix excessif, en sorte que nous sommes en état de nous « voir bientôt opprimés par la famine, si Votre Grandeur n'a la « bonté d'y remédier. Le crédit et les bourses sont également « épuisés par les grandes sommes que nous avons fournies au Roy « depuis quatre ans, qui montent à plus de 700,000 livres, sans y « comprendre les taxes que les officiers ont payées personnellement. « Nous sommes actuellement cotisés à 25,000 livres pour la nourrice ture des pauvres, et à 38,250 pour les ustensiles du présent « quartier d'hiver, dont on s'est mis en devoir de faire le recou- « vremcnl depuis un mois, sans en avoir pu encore recevoir plus « de 1,500 livres,., parce que les plus riches delà ville en sont « exempts par leurs charges, et les autres sont dans l'impuissance « d'y fournir. . . . Outre ces sommes, M. Larcher, intendant de cette « province, nous a donné avis que nous étions encore taxés par un « arrêt du Conseil à 60,000 liv. et 2 sols pour livre, pour estre « exempts de l'exécution des édits des mois de mars et septembre « 1()93, concernant l'affranchissement des maisons, qiwi/quc nutis « ne soyons pas dans le cas desditz édits... '. »
■ Corre.'ip. des contrôleurs généraux^ 13 janvior 1691, p. 3'iî) c( .TiO. —
136 LA PI\OVINGIi; DE CHAMPAGiNE.
La situation de la Champagne ne laisse point indilIV-rent M. Larcher : « La province se trouve épuisée, écrit-il le (> mai 1694 au « contrôleur général, par les eniêvemc^ils de (jraiaa faits pour Paris « ou les armées, et les prix augmentent encore à chaque marché. « A Vitry, le froment s'est vendu 40 livres le setier de 2;U) livres. « Les pauvres abondent dans les villes, qui ne peuvent les sou- « tenir.
« La calamité est encore plus affreuse dans les villages, faute « de travail ou d'une rémunération suffisante pour faire vivre les « manouvriers. La plupart sont des jours entiers sans manger un « morceau, réduits à vivre de son ou de racines, qu'ils font cuire « avec un peu de sel. Les plus à l'aise sont ceux qui peuvent avoir « du pain d'avoine ou de sarrazin, qui est une espèce de blé noir, « dont la mesure se vendait, année commune, 4 à 5 sols, et en « couste présentement 40 ». De là des maladies fréquentes qui « emportent beaucoup de monde' )>.
Larcher ne se borne pas à exposer et à déplorer la misère publique ; il en demande l'allégement au contrôleur général : « Depuis
Voici le préambule de l'édit de mars : « Lonis, etc.. Dans la nécessité où « nous sommes de chercher des secours extraordinaires pour soutenir les « dépenses immenses d'une guerre que Topiniàtreté de nos ennemis ne « nous permet de finir que par la force des armes, nous nous trouvons « oliligé, pour soulager nos sujets, d'aliéner, comme nous avons déjà « fait, nos propres fonds : c'est ce qui nous fait prendre le dessein de « décharger et affranchir tous les fiefs, maisons, places et autres biens « mouvans et dèpendans de notre domaine, dans toutes les villes et fau- « bourgs, et dans les bourgs fermés de notre royaume, de toutes censives, « devoirs, rentes et redevances annuelles,., à la charge de nous payer les « sommes comprises dans les rôles qui en seront arrêtés en notre conseil » . (Isambert, i2(?cMei7, etc., t. XX, p. 174, etibid., p. 201). Le prétendu allégement offert à nos villes champenoises était une véritable spoliation. Il n'en fallut pas moins se rendre. Reims avait offert 40,000 livres ; Troyes, taxée à 80,000 livres, crut pouvoir en offrir 20,000 : un arrêt du conseil fixa la somme à payer à 66,000 livres. (Boutiot, t. Il, p. 471.)
1 Correspondance des Contrôleurs, 6 mai, p. 363. Larcher se plaindra, le 30 juin suivant (p. 369), qu'une foule de marchands parcourent les campagnes, achetant les blés en ferre et en vert, et il proposera, pour arrêter le mal, confiscation des grains et grosses amendes.
LAUCHEH TUAVAILLIî: AU SOULAGEMENT DES MALHEUREUX. 137
te cinq ans et demy, lui écrit-il le 30 mai 1697, que j'ai l'honneur « de servir dans la généralité de Champagne, j'y ai vu tous les (( ans augmenter la misère, et cependant je n'ai pas encore pris la c( liberté de vous proposer d'en modérer la taille, parce qu'elle m'a « toujours paru pouvoir y estre payée ; mais il n'en est pas de « même cette année-cy, où cette généralité se trouve réduite dans « un estât beaucoup plus fâcheux qu'elle n'a esté les précédentes, « par plusieurs accidents, qui sont : que les souris y ont d'abord « tellement rongé les grains semés, qu'en plusieurs places il n'est « presque rien resté du tout ; que l'excessive sécheresse, dans un « pays qui est déjà si sec de lui-même, y a fait ensuite périr la plu- « part des seigles, qui est la plus considérable de toutes ses récoltes, « et dont, en plusieurs endroits, il n'y aura pas la 20^ partie de « l'ordinaire ; qu'il y est survenu depuis peu de jours des gresles « qui ont, en différents cantons, fait encore de nouveaux désordres « dans les grains ; et qu'enfin les vignes, dont on a si peu « tiré depuis trois ans, ne promettent rien de mieux cette « année ^ . . . »
Ajoutons à ces calamités les inondations qui éprouvèrent les environs de Troyes et y causèrent des pertes évaluées à plusieurs millions 2, Il était temps que la guerre cessât (septembre 1697), pour permettre « au roi de réduire toutes les impositions aux seules « tailles », lesquelles ont été fixées, pour l'année 1698, à la somme de 1,330,775 livres 3.
Mais le mal était si profond qu'il résistait à tous les remèdes. Le 8 février 1699, Larcher, rendant compte des mesures qu'il a prises de concert avec l'évêque de Châlons pour assurer la subsistance des pauvres de cette ville, raconte, qu'en présence de l'inertie du maire, on n'a pu qu'ordonner le rélablissemen! du Bureau de charité et l'appel à la générosité des particuliers. En attendant le
' Ibid., p. 451. — Les grêles et les débordcmenls de l'Arniançon, de TYonne et de la Seine, causèrent aussi de grands dégâts dans la généralité de Paris, et ruinèrent le reste de la Champagne. (Lettre de M. Phélypeaux, intendant à Paris, 2 jiiillcl.)
- Lettres des écheviiis. 2ti juin,-") et 7 juillet, 2^ octolirc ; Icllri' de M. Larclier, 9 novembre.
3 Mcm. de V Intendant.
138 LA PROVliNCE DK CIIAMPAGINb:.
recouvrement des sommes promises, Tévôquc a fait acheter à Vitry 600 setiers de blé, et on a commencé, dès le (5 décembre 1098, à fournir du pain à près de mille familles. Mais, à la campagne, comment faire subsister les pauvres, « lesquels, dit Gaston de « Noailles, ont été réduits à faire cuire les pailles qui enveloppent « les grains de l'avoine jusques à deux fois pour en faire une espèce « de bouillie, et dans d'autres endroits, à manger le marc des rai- « sins qu'ils avaient fait passer dans l'eau pour en faire une très a mauvaise boisson ? Ces pauvres gens ont besoin de force pour « fournir aux travaux qui vont recommencer dans peu de w temps * » .
Le contrôleur général avait bien proposé, un mois auparavant (6 janvier), pour faire vivre les pauvres, l'établissement d' « ateliers « publics, où les ouvrages consisteraient surtout en remuements de « terre, peu de maçonnerie^ » ; mais Larcher, croyant entrevoir à Texécution de l'ordonnance trop de difficultés (22 mars), s'était abstenu, seul du reste de tous les intendants.
Tous les fléaux semblent conjurés contre ces pauvres populations de la Champagne. Tantôt c'est l'ennemi qui menace la frontière et y porte le pillage et l'incendie, malgré les redoutes dont Yillars la couvre. Les Prussiens, dont l'Autriche venait d'ériger le pays en royaume (1701), se montrent les plus impitoyables. Animés contre le clergé catholique d'une haine de sectaires, ils le chargent de contributions sous le nom de sauvegardes, et traînent à leur suite les curés insolvables ; à défaut des curés, ils arrêteront les Capucins de Sedan qui se dévouent pour les suppléer (170o) ^. Tantôt c'est une fièvre maligne qui décime le pays, et qui semble avoir pour cause l'effroi causé par les ravages de l'ennemi ; tantôt ce seront de longues pluies qui feront germer les grains sur pied (1708), et auxquelles succéderont les rigueurs inouïes d'un hiver (1709) « qui dura près de deux mois de la même force », et que signala, au milieu de cruelles souffrances, une affreuse mortalité. La ville de
^ Corresp. des contrôleurs généraux, p. 517.
2 Id., p. 512.
3 Gillet, ibid., p. 74 à 76. Chaque curé devait prendre une sauvegarde du prix de 17 écus par au, et payer eu plus les arrérages depuis 8 ans que la guerre était commencée.