‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départementsChapitre 51 sur 232 · DÉPOPULATION GÉNÉRALE. — SES CAUSES · texte numérisé non relu

DÉPOPULATION GÉNÉRALE. — SES CAUSES

Troyes seule perdit, du l'"' au 22 novembre 1709, 69 pauvres décédés en son Hôtel-Dieu, et dans le cours des mois de janvier et février 1710, environ 400 ; 2,000 habitants auraient été frappés en cette même année, et aucune classe de citoyens n'aurait été épargnée ^ Déjà, de I5S1 à 1649, la malheureuse cité avait vu sa population décroître de 37,000 âmes à 24,280. Le recensement de 1693 n'en constatait que 18,198, et sur ce nombre on comptait 6,679 mendiants "-.

Aussi bien la dépopulation est-elle générale ; elle préoccupe depuis longtemps les hommes d'Etat, et, dans la statistique dressée par les intendants en 1697 à la demande du duc de Bourgogne, elle est de la part de ces fonctionnaires Tobjet d'une attention spéciale. L'intendant de Paris, M. Phélypeaux, ira même jusqu'à proposer ingénieusement,- comme remède au mal, de reculer Vâge de la profession religieuse, alors qu'il en a rapporté les causes à la succession des guerres, aux disettes, à la cherté des vivres, aux impositions extraordinaires, à la surcharge des logements militaires, et à l'émigration des huguenots après la révocation de l'édit de Nantes (1685).

Quelques-unes de ces causes nous sont déjà suffisamment connues ; d'autres nous apparaîtront ailleurs avec leur désastreuse influence. Arrêtons-nous un moment ici sur la dernière. Quoi qu'on puisse aujourd'hui penser de cette mesure, qu'au XVII* siècle le sentiment public accueillit avec faveur ^, il est certain qu'elle n'a pas eu en Champagne les conséquences qu'on lui attribue généralement, tant au point de vue de l'émigration de ceux qu'elle frappait, que sous le rapport du commerce et de l'industrie. Nous verrons ultérieurement ce qui intéresse ce dernier point ; pour ce qui touche réniigralion, la révocation de l'édit de Nantes n'y détermina qu'un assez petit nombre de Champenois.

' Boutiol, p. 533.

2 1(1., p. 498. La population, ajoute rauteiu-, devait encore diminuer an siècle suivant et tomljcr à 13,000 habitants au phis. Quant aux secourus, on en a vu, dit-il, de nos jours jusqu'à 8,000 (p. 483).

^ Elle l'ut célébrée à Chaumont par une messe solennelle à grande soinieric. (Jolibois, Hisi. de Chaumont, p. 251.) V. aussi avec quelle solennité Troyes célébra en 1698, en mémoire de la Révocation, la l'él(> du Saint-Sacrement. (Courlalon, t. 1, p. 213-214.)

140 f.A l'Ku VINCI-: 1)!': ciiami'AG.m:.

Dans la généralité de Paris, l'intondant n'en marque que 4,100, dont 4,000 appartiennent à la seule ville de Meaux, où l'hérésie s'était propagée, au XVI" siècle, à la faveur du commerce de laines qui y attirait beaucoup d'étrangers, et des relations imprudentes que l'évèque Briçonnet y entretint pendant un temps avec plusieurs savants de la secte ' .

Dans la généralité de Chàlons, le principal foyer de l'hérésie était Sedan : on n'y compta, du mois d'octobre l()8;i au 10 novembre 1687, que 160 émigrants^. En 1693, le nombre des absents dans toute l'étendue des Terres-Souveraines, pouvait être de 200 familles (800 personnes) \

Chàlons, « ville autrefois passablement riche et fort peuplée, dit « l'intendant Larcher, mais présentement bien diminuée de toutes

^ Mémoire de Phclypeaux. En dehors de Meaux, qui en avait loOO, on ne trouvait que 82 familles protestantes (350 personnes) dans toute la partie champenoise de la généralité de Paris, savoir : 53 à Vézelay, 14 à Coulomniers, 8 à Rosoy, 2 à Provins, i à Sens, 1 à Joiguy, i à Tonnerre.

Sur ces 82 familles, 20 seulement sortirent de France ; le reste demeura, et, dit l'Intendant au sujet des 500 familles (2,300 personnes) qui restèrent à Meaux, « la plupart vivent comme ils faisaient avant leur conversion ». Remarquons, en passant, que M. Phélypeaux n'est pas d'accord avec l'historien de Bossuet, qui, sur le témoignage de l'abhé Le Dieu, ne porte qu'à 3,000 calvinistes environ le nombre de ceux qui se trouvaient dans le diocèse de Meaux, lorsque Bossuet y fut appelé, c'est-à-dire en 1682, trois ans avant la révocation de l'édit de Nantes, qui devait éclaircir singulièrement leurs rangs. (Bausset, livre Vil, § XVI.)

- Gillet, ibid., p. 122. Il y eut dans le même laps de temps 1,636 abjurations.

3 « Quand j'ai pris le gouvernement de mon diocèse, écrivait alors Le « Tellier à doni Mabillon, j'y ai trouvé treize exercices de la religion préce tendue réformée. . . ; les treize exercices sont tous supprimés. . . et de « 12,000 huguenots que j'avais dans mon diocèse, il ne m'en reste plus « guère que la moitié. » {Ibid., p. 120.)

LA REVOCATION DE L'EDfT UE NANTES Y EST ETRANGERE. 141

« les manières w, parait être tombée par suite, non-seulement du départ pour l'étranger « d'un assez bon nombre de religionnaires « accommodés '», mais aussi de la retraite dans \e?, villes franches de Paris, Chartres et autres -, « des meilleures familles », désireuses de se soustraire à toutes les charges qui pesaient sur la cité, et dont les grands passages de troupes, conséquence de sa position stratégique, étaient une des plus lourdes ^. Il est toutefois à remarquer, que les religionnaires dont il s'agit ici ne sauraient être tous considérés comme des victimes de la révocation de l'édit de Nantes : l'émeute de 1657, en déterminant la police châlonnaise à expulser tous les ouvriers drapiers étrangers, avait déjà privé la ville d'un bon nombre d'habitants aussi laborieux qu'habiles, et ce fut même cette crise, comme on l'ajustement fait observer, qui ouvrit « manifes- (c tement » la période de décadence de la manufacture de Chàlons *. Nous ne trouvons d'ailleurs, dans un Etat fourni, au commencement du XVIII^ siècle, par l'Intendant de la généralité, que S4 personnes ou familles fugitives dont les biens étaient séquestrés, et sur ce nombre 19 seulement appartiennent à l'élection de Reims ^.

Quant à Troyes, on « n'y souffre, dit l'Intendant, aucun héré- « tique )) ; mais les environs, et particulièrement la forêt d'Othe, en recelaient quelques-uns, lesquels s'empressèrent d'abjurer ^.

En somme, on sera largement dans le vrai, en portant à 5,000

* Aisés.

^ Mémoires des Intendants de Châlons et de Soissons.

3 « Châlons, écrit l'intendant le 19 janvier 1691, épuisé par l'ustensile « de 1690, pour lequel certaines parties ont été imposées à 300 livres, est « hors d'état de fournir la levée actuelle, qui monte à 38,:2o0 livres, « d'autant que les plus haut taxés ont abandonné la ville, ou acheté « des charges donnant l'exemption ». [Corresp. des contrôleurs généraux,

^ 4 V ancienne manufacture de Châlons, par Vétault, p. 91 do IM;inuaire de la Marne, ann. 1874, 11'^' partie.

3 Arch. départ., G 1900. (Porteieiiillc 1700-176^.) Sur les 19 fugitifs de l'élection de Reims, 9 appartiennent à la communauté de Serzy-Maupas ; 8 à celle de Vaux-les- Rubigny ; 1 à celle de Grandchamps, et 1 à celle de Jonchery-sur-Veslc. — Le registre du diocèse de Chàlons contient l,OoO ahjurations pour les derniers mois de 1683.

« Routiot, p. 496, 497.

142 I.A IM^OVINCK 1)12 CHAMPAGNE.

environ le nombre des protestants émigrés de la Champagne, et si l'on considère que plus des deux tiers appartenaient à une ville sans fabrique ', ou sans autre industrie que le commerce des produits de son sol, on sera déjà porté à penser que cette émigration, quelque déplorable qu'elle pût être en soi, a médiocrement atteint la population et la prospérité de la province ^

Cependant le terrible hiver de 1709, qui, pendant tout un mois à partir du Jour des rois, sévit avec une si cruelle violence, en anéantissant les récoltes, avait amené la rareté des grains : les réserves se cachaient, a et avec le prix croissant des denrées, les accusations « d'accaparements se répandaient, exaltant les esprits et augmen- « tant la terreur ». Les voitures de grains ne sont pas seulement à Reims arrêtées et pillées ; on pénètre de vive force chez les Cordeliers et les Frères Prêcheurs, et la foule menaçante ne se retire qu'après s'être assurée qu'ils ne recèlent aucune provision. Malgré tout, la disette augmente, et la ville ne possède plus de grain que pour un mois. En cette extrémité, on se décide à recourir aux greniers de Vitry-le-François, et l'on délègue à cet effet un conseiller de ville et échevin du nom de Saubinet. Mais à peine la populace de Vitry a-t-elle appris cette nouvelle, qu'elle s'ameute, et menace d'assassiner l'envoyé rémois, qui n'échappe qu'à grande peine à la mort. Sur l'ordre qu'il en reçoit, l'Intendant de Champagne, de Harouys, se transporte à Vitry avec quelques troupes ; il arrête le désordre et fait pendre deux des plus mutins.

' Etat des manufactures de la généralité de Paris en i693. [Mémoire de V Intendant, édité par Boislisle, Annexe, p. 801.)

2 L'une des pertes les plus regrettables a été celle d'un conseiller du roi et receveur des consignations à Sainte-Menehould, Louis de Marolles, né en cette ville (1629), et qui, s'étant enfui avec sa famille malgré les défenses royales, fut arrêté, le 2 décembre i68o, près du Rhin, mis en prison à Strasbourg et de là transporté à Châlons. En vain s'elïorça-t-on de lui ouvrir les yeux sur son erreur, et Mgr de Noailles lui prodigua-t-il les marques du plus tendre intérêt, il demeura inflexibie. Condamné « à « servir le roi à perpétuité comme forçat dans ses galères » (9 mars 1686), il fut conduit à Paris (H-14 mars), d'où après la confirmation de sa sentence par le Parlement,' on le transféra à Marseille (20 juillet) avec plusieurs galériens, il devait y succomber sous le poids de ses misères, le 17 juin 1692.

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