SACRIFICES FAITS PAR LE CLERGÉ
Ainsi, quand revenaient de Saint-Blin les cliarrettes chargées d'en rapporter des grains pour la ville de Chaumont affamée, les villages voisins, prenant l'alarme, se jetèrent sur la milice bourgeoise qui les accompagnait, et les lui disputèrent vigoureusement. Ils ne cédèrent que devant l'arrivée d'un renfort de milice, et non sans laisser sur le champ de bataille un assez grand nombre de blessés ' .
L'année 1709 elle-même heureusement répara dans une certaine mesure les désastres causés par les rigueurs de l'hiver. On avait ensemencé de nouveau les terres : la récolte de l'orge surpassa toutes les espérances ; celle du seigle fut assez abondante pour fournir aux semailles de l'automne, et suppléer à l'insuffisance des blés, qui se vendaient un prix exorbitant, tandis que le seigle se payait six francs-. Les -vignes seules, fort maltraitées par la pluie, donnèrent à peine un pot de vin par arpent ^.
Averti de la situation par la correspondance de l'intendant, Maurice Le Tellier n'avait rien épargné pour soulager la misère publique. Peu satisfait d'avoir obtenu du roi pour les malheureuses populations du nord de la Champagne l'exemption de toute espèce d'impôt pendant cinq ans, « une première fois il donne person- « nellement une somme de 6,640 livres, qui doit suffire, dit-il, « pour pourvoir, pendant plus de six semaines, aux besoins urgents « de Reims. Plusieurs fois, dans cette même année, il renouvelle « des aumônes semblables, pour lesquelles le conseil de ville lui « exprime, au nom du public, sa reconnaissance. En même temps, « la taxe des pauvres est élevée pour la bourgeoisie, doublée pour « le clergé, qui y ajoute un don gratuit de neuf mille livres. « L'archevêque proposait au conseil de ville d'abandonner encore,
1 Histoire de Chaumont, p. 2o2.
* Courtaloii, t. l^"", p. 224. — A Meaux, le seplier de blé coûtait, au mois de septembre 1709, Go, 70 et 78 livres — 11 ue valait plus eu avril 1711 que 23 livres; on octobre, que 14 à 16 livres. [Hist. de Meaux, p. 303.) — 11 y eut une émeute à Chantemerle pour empêcher l'enlèvement de grains achetés par le délégué de « la Chambre établie pour les blés » dans la ville de Troyes, et il fallut dresser un état de ce qui était dû à tons ceux qui avaient prêté de l'argent à cette chambre pour acheter des grains. {Arch. de l'Aube, G 1909.)
3 Lettre de l'inlendanl Clignet à Le Tellier, ap. Gillel. ibid., p. 230.
14'i LA PROVLNCH l)K CIIAMPAGNK.
« au profit des pauvres, la somme de trois mille sept cent douze « livres, destinée à l'entretien des lanternes, à condition de n'en « pas mettre pendant l'hiver » ; mais le conseil crut sans doute dangereux de diminuer en ce moment la vigilance et les soins d'une exacte police. 11 savait que la faim est mauvaise conseillère ; les attentats contre la vie des citoyens ne manquaient pas, et l'agitation de la garnison venait encore accroître le trouble causé par la détresse publique '.
Comme cette détresse était générale, les ordonnances royales n'avaient pas manqué pour régler la police des grains, et des commissaires avaient été envoyés dans chaque généralité pour en surveiller l'exécution. Nicolas de la Mare, un des trois désignés pour la généralité de Ghâlons, et à qui Sainte-Menehould était échue en partage, s'y était transporté de Yitry le 22 juillet. 11 y avait dressé procès-verbal de la quantité de blé qui se trouvait en chaque maison, et de là il s'était rendu à Notre-Dame de Chatrices, dans la forêt d'Argonne, où il avait fait la même opération. Mais il apprend à son retour qu'il a échappé à un grand danger, que des soldats d'une garnison des bords de la Meuse le cherchent, et qu'ils ont taxé sa rançon à 30,000 écus. Craignant de s'enfoncer dans l'Argonne, et ne se croyant pas en sûreté à Sainle-Menehould, il retourne à Yitry, après avoir laissé ses ordres et ses instructions au procureur du roi et aux officiers municipaux. Faut-il s'étonner qu'à Reims un diacre, qui rentrait le soir au séminaire et qui avait en poche une quinzaine de pistoles, ait disparu, probablement « enlevé, dit l'abbé de Louvois, neveu de Tarchevèque, par quelce ques-uns de ceux qui font ici les sodats - )>.
Si Le Tellier, subitement frappé par la mort, le 22 juillet 1710, n'eut pas la consolation de voir luir des jours meilleurs, il ne fut pas du moins affligé du spectacle de cette audacieuse incursion d'un corps de cavalerie ennemie qui jeta un moment l'effroi dans Reims et désola les contrées qu'il traversa. C'était au temps ou le prince Eugène tenait assiégée Landrecies, dont la prise devait lui ouvrir la Picardie et la Champagne, et quelques semaines avant que Yillars
< Gillet, ibid.
2 Biblioth. nation., ras. fr., n° 20713, P 29. — Buiretfe, Hist. de Sainte- Menehould, p. 379.
INVASION DE GROWESTEIN. U5
eût reconquis à Denain pour la France (24 juillet 1712) le haut rang que de nombreux revers lui avaient fait perdre. Un chef de partisans hollandais, le major Growestein, à la tête de deux ou trois mille soldats de fortune, tant dragons que hussards, se détachant de l'armée impériale, fit une trouée sur le sol français, passa entre Guise et la Capelie, mettant à contribution Vervins, Marie, Grécy, et le vendredi 10 juin 1712, à quatre heures du matin, arrivait au village de Ncufchâtel-sur-Aisne, où, franchissant la rivière, il entrait en Champagne. Ils avaient eu d'abord dessein de se diriger sur Reims « pour piller et faire contribuer la ville », et quand le dimanche, au milieu des messes de paroisses, le cri d'alarme : L'ennemi est aux portes de la ville, fut jeté par un habitant, l'agitation fut vive. « Presque tout le monde sortit de l'église », dit un témoin bien jeune de l'émotion populaire ^ « On me ramena à la maison « paternelle. .., et à peine y fus-je arrivé que je vis descendre dans « le puits l'argenterie et l'étain qui étaient chez nous : le souvenir « m'en est toujours resté dans l'esprit. Mon père se munit d'une « épée et d'une pertuisane pour aller... faire la garde avec ceux de « la connétablie. Tout petit que j'étais, je fus touché de ce spectacle, « je versai des larmes, attendri sans doute par celles que je voyais « verser à ma bonne mère et à mes quatre sœurs, et je m'écriai, « comme elles me l'ont répété depuis plusieurs fois : Mon père, « mon père, n'allez pas à la guerre ; mais lui, s'arrachant à nos « bras, partit intrépidement ». A peine était-il sorti, que « nous « vîmes arriver de la campagne nos vignerons et autres gens de « notre connoissancc », amenant sur des bourriques, ou portant dans des paniers et des hottes leurs enfants et leurs meilleurs effets. Toute la ville était pleine de ces fugitifs. « Kn un mot, c'était un « trouble... général'-»
^ Dom CliasU'lain, moine bcnédicliu de l'abljayc de Sainl-Nicaise, qui n'avait alors que trois ans (V. ses Mcntoires à la Bii)liotliè(|ne de I\eims).
^ Cliàloiis reçiU également grand nombre d'iiabilanls des campagnes voisines; mais, le 17, rinlendant rassuré (K»nna l'ordre de les renvoyer à leurs travaux, « altendu, dit-il, que, par le prompt secours (pi'il a plu '< à Sa Majesté d'envoyer, ce détachement se trouve entièrement dissipé ». (Conclu.-?, du conseil du 17 juin.) — il adressa la même injonction à Ueims. {{ctliel. Vitry, Sainle-Menehould et autres lieux .
146 LA PROVINCE l)K CHAMPAGNB.
Dans CCS conjonctures, la conripa^niic des arquebusiers sut faire son devoii', comme le gouverneur de la province, Hercule de Uolian, devait lui eji rendn^ le (('•moignage dans son arrêt du 5 décembre 1715', Mais qu'aurait-elle pu l'aire, si la ville eût (Hé attaquée ? « Il n'y avait point dans Ueims quarante livres de poudre, « ni armes pour armer les bourgeois de bonne volonté. On dut « envoyer aussitôt à Ghâlons pour avoir de la poudre, et l'on lit « venir de Charleville, de la ville de Sedan, près de deux cents « fusils ».
Le torrent devait s'arrêter à deux lieues de Reims et se détourner sur la vallée de la Suippo. Tous les villages par où il passa furent ravagés : la vie était épargnée à moins qu'on ne fit résistance; mais tout ce qu'il y avait d'argent, jusqu'aux vases sacrés des églises, était emporté ; ils allèrent même jusqu'à fouler aux pieds, dans l'église de Bazancourt, les saintes bosties - . Le 12 juin, ils arrivaient à la Neuville-au-Pont, dont les habitants avaient gagné les bois, et le soir même ils campaient à Chaude-Fontaine, où, ayant défoncé les tonneanx de vin du prieuré et échauffés par la boisson, ils se comportèrent comme en une ville prise d'assaut. Le lendemain 13, à la pointe du jour, la horde se présenta devant Saintc-Menehould, et dès 6 heures un parlementaire venait réclamer des habitants une contribution immédiate ou deux otages en garantie du payement. La place était sans défense, ouverte de tous côtés depuis le dernier siège, et privée de munitions s . On promit la contribution et on livra deux otages. A trois heures, l'ennemi, levant son camp, se dirigea sur Verrières, où ayant trouvé la population en armes, il la dispersa et se disposait à incendier le village, quand le bruit se répandit que les troupes françaises arrivaient. Villars avait, en effet, mis à sa poursuite un
' Varin, Statuts, 3^ partie, p. 108 (V. ci-dessus, p. 120.) ^ Ghan. Lacourt. — Mémoires inédits de D. Châtelain, ap. Paris, Hist. de l'abbaye d'Avenay, t. I", p. 183, et t. II, p. 375.
3 II n'y avait pas de maire à Sainte-Menehould depuis 1692, l'office n'en ayant point été levé. La commune était administrée par des échevins titulaires, et des bourgeois notables, sous le titre de conseil de ville, formaient avec ces échevins le conseil municipal (Buirette, Hist. de Sainte- Menehould, p. 382).