‹ Histoire générale de la Champagne et de la Brie depuis les temps les plus reculés jusqu'à la division de la province en départementsChapitre 55 sur 232 · REMÈDE APPORTÉ AU DÉSORDRE · texte numérisé non relu

REMÈDE APPORTÉ AU DÉSORDRE

n'étaient point si raffinés en barbarie, mais tous étaient à redouter pour leur insolence, et le plus sûr moyen de l'éviter, était de les traiter libéralement. Reims l'avait bien compris. Au commencement de décembre 1649, la ville reçoit en quartier d'hiver « un régi- « ment d'infanterie surnommé d'Anguian (Enghien), qui appar- « tient au fils de M. le prince de Gondé, âgé de trois ans. Jugez : un « major l'entretient ; il est composé de trente compagnies, cela fait « 90 capitaines, 60 sergents et encore autant d'autres petits officiers « comme tambours, appointés (sous-caporaux), anspesades (autres « bas-officiers inférieurs aux caporaux) et autres tels qu'il leur plaît « les nommer ; et en tout ce régiment il n'y a pas 300 soldats, qui « sont tous nus, délabrés, sans argent, sans pain, sans solde. La « ville fournit les rations de pain ; le reste de leur vie leur est « donné par soulagement et pitié par leurs hôtes » ; car on a pris soin de les répartir entre les bourgeois les plus accommodés, pour soulager le pauvre, empêcher toute mésintelligence du soldat désespéré avec son hôte, et lui permettre d' «écumer la marmitte de cclui- « ci sans trop de bruit ^ ». Ventre affamé, dit-on, n'a pas d'oreilles, et des armées sans argent, partant sans discipline, ne pouvaient vivre que de pillage.

Mais à mesure que le pouvoir royal s'affermit, que l'ordre s'établit dans les finances, et que la subsistance des troupes est assurée, le désordre disparait et la confiance renaît.

Dès l'année 1655, une ordonnance du 20 novembre, inspirée par Fabert, réglemente le régime des quartiers d'hiver. La cavalerie, dont l'installation est plus difficile que celle de l'infanterie, et dont la subsistance est aussi plus coûteuse, sera « distribuée dans tous les « lieux taillables de la g('néralité de Ghàlons, et ceux non laillables « de la frontière de Champagne, sans exception , proportionnelce lement à la quote-part que ces lieux payaient de la taille ou « selon leur force présente ou futui'c ». Les communautés d'habitants devront payer chaque jour aux cavaliers qu'elles logent une somme déterminée, représentant les fournitures réunies des vivres, des fourrages et de l'ustensile ^ , lesquelles constituaient avec le

' 0. Coq., p. 74.

- L'ordonnance faisait coiisislor l'iisloiisilo dans « li> jxW ci l'ècnollo, « place au feu et à la chaiulelle » .

couvert ce qu'on appelait une place ^ et de la dépense faite pendant les cinq mois du quartier d'hiver, à partir du 1" décembre, il sera lait déduction à chaque communauté sur sa quote-part des tailles de l'année suivante. Déicnse expresse aux compagnies de rien exiger au-delà des prestations fixées par l'ordonnance, et même de recevoir aucun don volontaire, sous peine de privation de sa charge pour l'officier, sous peine de vie pour le cavalier. Quant à l'infanterie, elle sera répartie dans quelques villes de la généralité et de la frontière de Champagne ; les habitants lui fourniront h; couvert, et pour l'ustensile, le pot et l'écuelle avec place au feu cl à la chandelle : la subsistance et la solde lui seront payées sur les fonds du trésor de l'épargne.

Fabert, qui avait provoqué la mesure dans l'intérêt de l'ordre et pour le bien des pauvres, qu'il visait à soulager par une répartition plus équitable de la charge du logement soit entre les personnes, soit entre les centres de population, n'était pas homme à la laisser déchoir. 11 en poursuivit l'exécution avec l'intendant Voisin, parcourant les cantonnements des troupes en Champagne, cassant ou frappant de peines sévères les capitaines coupables de négligence ou de contravention à l'ordonnance. 11 alla même, pour inspirer aux troupes une salutaire terreur, jusqu'à faire pendre à Yitry un soldat qui avait osé dépouiller un paysan - . Aussi notre bourgeois de Reims ne manquera-t-il pas, en 1658, de constater avec bonheur une amélioration dans les « allées et venues des gens de (( guerre ^». Plus tard, quand, en janvier 1666, la guerre est déclarée contre les Anglais, il n'est pas de jour, dit-il, qu'il ne passe des troupes en Picardie et en Champagne, pour descendre en Hollande et aux environs du Rhin et de la Meuse. Ainsi nous n'aurons point « en France de saline de Hollande pour le carême prochain ». Mais, d'un autre côté, c'est plaisir de voir « ces gens de guerre tous bien « vestus, bien armés, bien chaussés. Le roi veut qu'ils paient, et ils

' hd, place était de 20 sols, dont 16 pour la subsistance et 4 pour l'ustensile. IjB cavalier avait droit à une place, le maréchal-des-logis à deux, le cornette à trois, le lieutenant à quatre, le capitaine à six.

2 V. sur l'ordonnance et ses effets, YHist. du maréchal Fabert, de Bourelly, t. II, p. 134 et sq.

^ Mcm, de 0. Coq., p. 364.

RÈGLEMENTS DE LOUVOIS. loo

« paient dans les villes où ils ne sont pas les plus forts ; aux vilce lages ils paient peu, et bien souvent point du tout, et se font « assez bien nourrir par le paysan ; mais point de désordre : on « porte la bourse partout '».

Cet état de choses nouveau était en partie l'œuvre de Golbert, qui, en qualité de contrôleur des finances, était chargé des fortifications, de la solde et d'une partie du matériel de la guerre ; mais Louvois, dont le génie fut aussi grand dans l'exécution de ses desseins que funeste à la France dans ses inspirations, devait le confirmer et le développer. Eloigner de la France les bandes turbulentes de la Fronde -, renoncer à licencier les régiments à l'issue des guerres, et renforcer les anciens plutôt que d'en créer de nouveaux, de manière à avoir des cadres où les recrues pussent se discipliner au contact des vieux soldats, sous des officiers expérimentés ; former l'homme au sentiment de la dignité personnelle, au respect du corps auquel il appartenait, en lui donnant un uniforme ^ , et lui ôter la liberté ou la tentation de mal faire, en ne le logeant plus que dans les grands centres de population, telle fut la première pensée du roi. Une autre pensée toute politique fut de faire de sa garde un corps d'élite, recruté parmi les meilleurs éléments de l'armée, et une école où la jeune noblesse fût contrainte de venir apprendre à commander et surtout à obéir, en se soumettant à une commune règle ; ensuite de fonder l'avancement sur Vorclre du tableau, et de faire passer l'ancienneté du mérite avant le mérite de la naissance. C'était ranger, comme le dit Saint-Simon, « tous les seigneurs dans la foule des « officiers de toute espèce », et créer « cette confusion » qui devait mettre « le service militaire tout entier sous la main du roi, et « beaucoup plus sous la main du ministre * )>.

Aussi le peuple, jusque-là si pressuré par les gens de guerre, estil émerveillé de leur belle tenue et de l'ordre qui règne parmi eux''.

1 Mém. de 0. Coq., p. 484.

- Les unes allèrent sous Coligny combattre les Turcs ([ni menaçaient la Hongrie (Saint-Gothard, iGHti) ; d'autres, sous Beaufort, devaient prendre part à la défense malheureuse de Candie, 1G69.

3 6 février 1670 (Isamb., t. XVIII, p. 3(5!)). Le l.leù fut atTecté aux régiments royaux, le rouge à ceux de la reine, le gris à ceux des princes.

* Saint-Simon, Mém., t. XIII. p. o7, 58, (iI,G;{, tili, (17.

s 0. Coq., p. 504.

!56 LA PROVINCE 1)K CIIAMI'AGM:.

Reims a, depuis le 12 février KîO?, en quartier d'hiver « le régimen. (( royal composé do 1500 hommes de pied effectif,... venus de Cou- « tances de la Basse-Normandie. Ils sont bien vêtus ; le tiers de ce « nombre a casaque bleue chamarrée de passements ; à chaque » compagnie, six portans pertuisannes, et tous le bas bleu et bien « chaussés....; tous ont galons rouge couleur de feu au chapeau, à « la cravate et aux manches. Bref, ce régiment est bravo.

« Le roi en passant leur a fait faire revue, et les a fait voir à « Monseigneur le Dauphin, lui disant qu'il regardât bien ce régi- « ment, à cet enfant qui n'est que dans la sixième année de son « âge.

« Le roi est fort jaloux de ces gens de guerre, veut que le peuple a les traite bien ». 11 leur donne le pain et quatre sols par jour, voire même présentement cinq sols, à cause de la grande cher esse du hareng.

« Mais partout Sa Majesté veut et souhaite que chaque ville et « village et chaque bourgeois en son particulier, qui les a en son « logis, leur fasse, sans pourtant y être obligé, du bien, comme donce ner potage, nourrir et subvenir selon son petit ou grand pouvoir « à leur soulagement ; et que cela se fasse sans contrainte et sans « obligation, doucement : c'est ce que en guerre on dit : Plumer la « poule et ne lapas faire crier ». Cela n'exclut pas le paiement de l'ustensile, « qui est un sol par jour à chaque soldat ; c'est une « dépense de 80 livres par jour pour la ville ' ».

C'est pourquoi, malgré tout, les quartiers d'hiver sont lourds aux populations : ils sont, à Châlons, par exemple, de 38,250 livres en 1691 ; de 24,750 livres en 1694 ; de 18,750 livres en 1695 - .

Les troupes, en allant à l'armée ou en revenant prendre leurs quartiers d'hiver, doivent trouver d'ailleurs, de distance on distance, dans des localités que Louvois a fixées, mais qui devaient à la fin varier chaque année, le logement, l'ustensile et l'étape. Sur les deux premiers points, quand il n'y a point de bâtiments spéciaux pour les recevoir, on leur donne satisfaction en les répartissant chez les habitants non exempts du logement, à raison de 30 places par

< 0. Coq., p. 506, S07, 508.

2 Corresp. des Contrôleurs, 29 janvier 1691, p. 232. Conclus, du conseil de ville, du 23 décembre 1694, et du 31 octobre 1693.

LES CHAHGHS Dl' PEUPLE x\'Ei\ SONT GUÈRE PLUS LÉGÈRES. lo7

compagnie, et chaque hôte, ainsi que nous l'avons déjà vu, est tenu de fournir, outre la place au feu et à la chandelle, un lit pour deux hommes, garni « suivant son pouvoir » ; il reçoit en dédommagement un sou d'indemnité par jour ' .

Mais, avec quelque soin que Louvois ait organisé ce service, la charge qu'il impose est d'autant plus pénible à supporter que les gens aisés ont toute facilité de s'en affranciiir par l'acquisition de quelque titre ou privilège comportant exemption des charges publiques, en sorte que celles-ci retombent tout entières sur les maisons des petits bourgeois et des artisans, où l'on voyait parfois un seul hôte obligé de recevoir jusqu'à 30 ou 40 hommes, que leur nombre rendait encore plus insolents et violents. Golbert s'en plaignait déjà en 1666, dans un de ses plus hardis mémoires à Louis XIV : « Il suffit « de dire que telle vjllc ou lieu d'étape a souffert depuis six mois « cent logements différents de troupes, et que ceux qui en ont eu le « moins en ont souffert plus de cinquante. Toutes les troupes vivent « à discrétion en entrant et sortant des lieux où elles logent. Les « quatre généralités de Paris, Amiens, Soissons et Chàlons ont « souffert plus des logements depuis six mois que pendant les six « dernières années de la guerre ; c'est assez dire pour connaître (c clairement que ces généralités seront plus ruinées avant que la « guerre commence, qu'elles ne l'ont été pendant 25 années de la « guerre passée - . »

Pour Vétape proprement dite, c'est-à-dire pour la fourniture du pain, de la viande, de la boisson et du fourrage aux troupes de passage, elle se faisait, ainsi que l'avait réglé Golbert, pour éviter tous frais et embarras aux communautés ou aux habitants, par étapiers généraux, à qui l'intendant adjugeait au rabais cette fourniture. Mais les villes, habituées à la faire et à en bénéficier, ne voyaient pas toujours de bon œil rétablissement des étapiers. Cédait-on à leurs réclamations, le remboursement par le roi tournait trop souvent au profit des officiers municipaux et des receveurs ; au cas contraire, l'habitant était victime de friponneries des sous-élapiers, qui s'entendaient avec les échevins pour faire retomber sur lui tous les frais. (Juoi qu'on fit, les populations étaient pressurées. Ajoutez,

' Règlement du 4 octobre 169:2.

2 LeUres de Golbert, t. II, i^' partie, p. X'^^l).

avoc Nicolas Desmarctz, neveu de Colbert, que « les passages et « séjours des troupes étaient si fréquents et si onéreux. . . que la « taille était beaucoup moins à charge, et que, bien que le roi rem- « boiH'sàt sur le pied réglé par les intendants des provinces, il en « coûtait toujours en pure perte à ceux qui logeaient au moins « autant que ce que le roi remboursait ». Ce n'était pas cependant, remarque Desmaretz, que les troupes fissent aucun désordre ; « mais elles veulent être bien traitées, et la crainte qu'ont les babi- « tants d'attirer quelque mauvais traitement les oblige de donner du « vin et de la viande en plus grande quantité et d'une qualité beau- « coup meilleure qu'ils ne sont obligés. Cela est tout ordinaire, « ajoute-il, et toute l'exacte discipline qu'on fait observer aux « troupes ne peut jamais aller jusqu'à empêcher ce mal ' ». Faut-il s'étonner dès lors que la généralité de Châlons ait eu seule à supporter, de 1670 à 1675 inclus, 5,594,228 livres d'étapes-, et que, pendant les neuf années qu'a duré la guerre de succession d'Angleterre (1689-1697), elle ait été imposée pour l'ustensile des troupes de cavalerie à 452,543 livres : pour l'ustensile des troupes d'infanterie restées en quartier d'hiver sur la frontière, à 195,001) livres ; pour l'entretien de huit compagnies de fusiliers chargés de la garde de la Meuse, à 191,489 livres, et pour les fourrages de la cavalerie pendant cinq ans (1693-1697), à 329,000 livres en moyenne par année ^ ?

Les grands frais auxquels l'entretien des troupes entraînait les populations ne sauvaient pas toujours celles-ci de l'insolence de la soldatesque, ainsi qu'on peut le voir par les nombreuses plaintes qu'en fait René Bourgeois pour la seule année 1675 * ; et ce que nous dit ce conseiller de l'aversion ordinaire des habitants de Reiras

^ Mém. fourni en 1686. [Corresp. des contrôleurs généraux. Ajipendice, p. 547.)

^ Dans le même intervalle de temps, la généralité de Paris en avait payé 2,307,966 livres; celle de Soissons, 3,634,504 livres, et celle d'Amiens, 2,415,075. [Mém. de l'Intendant de la. généralité de Paris. Appendice, p. 470.)

3 Mém. de l'Intendant de Châlons.

* 13 et 19 février — 2, 23 et 27 avril — l^'' mai — 27 novembre — 1676, 28 octobre. La ville de Reims finit, sur l'avis de l'archevêque, par payer 56,000 livres, pour être déchargée de garnison (7 octobre 1677).

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