DOMAINES ET DROITS JOINTS
blait assez à celle du personnel qui remplit aujourd'hui la même mission , et qui constitue l'administration de Tenregistrement. Cette administration était d'ailleurs placée sous la surveillance des intendants, qui étaient juges de la plupart des contestations que pouvait provoquer la perception des droits ' .
Bien des domaines, sous l'empire de la nécessité ou à la faveur des événements, avaient été, sous les administrations antérieures, aliénés ou usurpés. Colbert n'eut rien tant à cœur que de les recouvrer, et, en 1()G4, il envoya, pour les rechercher, le comte de Béthune dans les généralités de Normandie, Picardie et Champagne ; le marquis de la Vallicre devait parcourir le reste du royaume. Tous deux avaient mission de reprendre les terres usurpées et de racheter les autres ; et comme les titres de propriété donnèrent lieu à de nojinbreuses contestations, une ordonnance de 16()7 déclara que tout domaine qui aurait appartenu pendant dix années de suite au roi serait dévolu au fisc- . Mais ce plan ne put recevoir d'exécution complète. Les besoins de la guerre, quelquefois le crédit des détenteurs, firent abandonner le système des réunions, et l'on en vint, en 169U, à confirmer, moyennant finance, les anciens engagements.
Aussi bien, lisons-nous dans le procès-verbal des déclarations faites par les communautés et les particuliers aux commissaires chargés de procéder au terrier de la Champagne (1678-1681), que, « dans les élections de Chaumont, Langres, Sézanne et Saintce Dizier, le domaine est engagé ; celui d'Epernay a été échangé « avec M. de Bouillon ; dans les élections de Reims, Chàlons et c( Relhel, il n'y a aucun domaine en fonds, de sorte que les fermiers « du roi ne jouissent, dans toute l'étendue de la généralité, que « des droits de contrôles d'exploits, greffes d'affirmation, contrôles « des dépens, amendes, ainsi que des droits et profits des fiefs « mentionnés ^ ».
' Darcslo, /« Justice administrative^ p. V.\{S. — D'Ail)ois do Juijaiiiviilf, Administration des Intendants, p. (il et s(|. — Il y avait trois classes de directions ; le règlement du ^8 juillet 1774^, arrêté [tar les reriiiiors, ranime dans la seconde classe celle do Cliàlons.
* Isanibert, l. XVIll, p. 181.
•^ Arclt,. dc/jart. de lu Marne, l*apiers do rinlciidaULO, art. 138.
l'J6 LA PHOVJNCK 1)1-: (:IIA.MI'A(;.\I-:.
Que rapportaient à la couronne les domaines engagés ou aliénés? Baugicr estime qu'il serait « trop long et trop ennuyeux » d'entrer à cet égard dans le détail, et il ajoute, en s'appuyant sur les contrats et quittances : « il suffit de dire en gém-ial que le prix de toutes « les aliénations a monté à la somme de 091,47») livres 4 sols « 1 denier ' ».
C'était là ce que rapportait, pour user du langage des anciens légistes, le domaine corporel, c'est-à-dire les terres. Le domaine iucorpori'l comprenait les droits perçus par le roi à titre de seigneur ou de suzerain, et les droits établis à laison de la police générale qu'il exerçait et qui ont été joints au domaine {droits-joints). Les premiers de ces droits étaient le Aro'viiy amortissement, ou taxe que payaient les gens de main-morte, pour être admis à posséder des propriétés immobilières ; le droit de franc-fief, celle qu'acquittait le roturier pour l'acquisition d'un fief ; le droit de nouvel acquêt, celle qui était imposée aux mainmortebles possesseurs d'un bien non encore amorti -. Quant aux droits inhérents à l'exercice de la police du royaume, ils comprenaient, d'un côté, les ventes d'offices et de lettres de maîtrise ; de l'autre, les taxes ayant pour but d'assurer la validité et la publicité des actes ^
Le roi ne jouissait guère, dans la généralité de Paris, que du produit du domaine incorporel ^ .
Bureau des Trésoriers. — A côté de l'intendant était, dans chaque généralité, sept exceptées, un Bureau des finances qui, à la fin du XVI^ siècle, étranger à l'administration des impôts et au jugement des réclamations auxquelles ils pouvaient donner lieu,
• E. Baugier, Mémoires historiques, p. 279 à 282. On remarquera que le total des chiffres donaés, p. 280, est de 691,472 liv. 3 s. — On peut voir aux Arch. départ., C 3000, un tableau des domaines de la couronne eu 1781.
'•î Les droits d'aubaine et de bâtardise étaient aussi droits domaniaux. Le premier souffrit plus d'une exception eu faveur des marchands étrangers qui venaient en France trafiquer aux foires de Champagne. (V. les Recueils d'ordonnances aux XV^ et XVl^ siècles.)
3 V. V Histoire de V Administration en France, par Dareste de la Chavanne, t. Il, p. 26-44.
■* V. le Mémoire de l'intendant de cette généralité.
INDUSTRl!'] AGRICOLE. 197
était à peu près réduit à la juridiction contentieuse de tout ce qui regardait les domaines du roi', aux réceptions de foi et hommage et à l'enregistrement desédits, lettres patentes et arrêts du conseil. Le bureau de Ghâions, dont les Archives départementales de la Marne possèdent toute la suite des actes à partir de 1591 ^, a son existence constatée, dès le 13 octobre 1578, par des lettres patentes d'Henri Ht « à nos amés et féaux conseillers les trésoriers de « France et généraux des finances en leur bureau établi à Châ- « Ions ^ ». 11 n'était d'abord composé que de quatre trésoriers ' de France; mais leur nombre s'accrut insensiblement, et, en 1700, la compagnie comptait vingt-cinq membres avec deux avocats, deux procureurs du roi, trois greffiers et plusieurs charges de présideyrts. \}i\ édit du mois d'août 16:21 avait réuni au bureau des finances la direction des jjonts et chaussées •"'.
Les deux grandes sources de la richesse nationale sont Vindastrie et le commerce ; et comme elles sont d'autant plus abondantes que les peuples sont plus laborieux et plus intelligents, il [)eut être intéressant de voir ce que les Mèynoires de nos intendants et les travaux géographiques du XYII'' siècle disent du caractère des habitants de la Champagne et de la Brie. Or ils s'accordent tous à présenter les populations de la Champagne comme « douces, trai- « tables et laborieuses «. « Le climat de la province, dit en parti- « lier l'intendant de Châlons, est doux et tempéré, et ses peuples, « qui s'en ressentent, sont naturellement doux et civils, d'une « obéissance, d'un amour et d'une fid(''lit('i distinguée pour leur
' L\';dit qtii la leur afirihuait esl (l'ivril \Ctl~ . {Arch. dèpnrtcmentnJca (le la Marne, C Si494, f" {Ih).)
2 Nom loiilcfdi^; sans r|ii('l(|ii('s lacunes.
3 Arck. de la ville de Troj/cs, laycltc "iiJ. — L(» Itiiroau fui élaltli à Chiilons en ]")78 même, ronrorniéiniMil à l'édil du mois de juilli'l I."i77.
' Ils ('•laiciH drj;'i (|((ii/,c M la dalc du i'X janvici- Kil'r}. où ils (iiiMil un rrglcnicnt délci-niinanl roidic de ronicnii'nt de leur service. {Areh. dèj'. de la Marne, C ïiW2, I" 17(i.)
^ Arrh. départ. Ihid.. 1" l'i.").
v.m LA PKoviNo: m Champagne.
« prince; laljorionx, braves et aimant les armes w. De [dus, dit Davity ', « accoslables, prompts à l'aire plaisii', craignant DImi et « peu sujets à se coilTer de nouvidles opinions » ; aussi leurs voisins les appellent-ils tcl/is; mais « cette imperl'eclion, ajoute-t-il, est « couverte par un nombre infini de vertus ».
Ces vertus, au nombre desquelles il faut distinguer celle de l'économie, sont surtout entretenues chez eux par la nature du pays, « uni et plain » qui les porte vers V agriculture, et par la qualité des terres, généralement maigres, qui sollicite leur activité.
Dans la Brie, les terres à froment varient du tiers à la moitié du territoire de chaque élection ; le méteil, le seigle et l'avoine occupent le reste avec les prairies et les bois. L'élection de Meaux est celle qui produit le plus de blé ; l'élection de Sens, celle qui donne le plus de seigle ; les élections de Rozoy, Coulomniiers et Provins se partagent à peu près également ëhtre les deux espèces de grains; celle de Nogent possède surtout des prairies, dont les foins se transportent à Paris.
Dans la généralité de Chàlons, c'est la culture du seigle qui domine. L'élection de Reims a les 3/8 de son territoire en froment; l'élection de Troyes n'en a que la huitième partie ; le reste est en seigle, avoine et sarrasin, avec « beaucoup de lins et de chanvres ». « A Chàlons, écrit l'intendant à la date du 7 décembre 1683, il ne « croît que des seigles, dont vit beaucoup de menu peuple et de « domestiques; il n'y a presque que les personnes les plus accom- (( modées qui consomment du froment ou du méteil'-». Yitry, Langres, Sainte-Menehould sont, sans contredit, les plus riches en blé ; le commerce de grains que fait la première de ces villes, en l'enrichissant, « achèvera peut-être de la rendre une des meilleures « du royaume "^ » ; la seconde écoule les siens en Bourgogne et en Suisse. Quant au territoire de Sainte-Menehould et de l'élection, c'est un « des meilleurs de la généralité » ; car il a beaucoup de froments, seigles et avoines, de bons pâturages, de nombreux
1 Etats du, monde (l6:2o), p. 71 et 75, — et Description de l'Univers (1660), au Ire édition des Etats du monde considérablement augmentée, t. Jll, p. 414 et sq.
2 Corresp. des Contrôleurs généraux, p. 8.
3 Mém. de VLitendant, cliap. du Commerce.
INDUSTRIE VITICOLE. 199
étangs^ fertiles en poisson, et les bois de l'Argonne, qui se vendent à Reims et à^Chàlons, avec quantité de mercln propre à faire des tonneaux.
A côté de l'industrie agricole prospère la culture de la vigne. On ne récolte pas moins de 202,000 muids de vin dans la Brie, mais il y est généralement « dur et grossier », excepté dans les élections de Joigny et Tonnerre, qui en produisent du reste le plus, avec l'élection de Meaux ' : encore n"accorde-t-on qu'un médiocre mérite aux vins de Joigny. Ceux de Tonnerre approvisionnent surtout les Flandres dans les bonnes années.
Aussi bien est-ce dans la généralité de Chàlons que se trouvent les crus les plus estimés. L'élection de Reims avait le quart de son territoire en vign.obles ; et en 1710, la ville de Reims pourvoyait, dans les environs, à la subsistance de plus de 15,000 vignerons''- . Tout le monde connaît, dit l'intendant, la bonté de ses « vins, qui sont assurément les meilleurs du monde dans les « bonnes années ; malheureusement leur quantité égale très rarece ment leur qualité ». Aussi sont-ils très chers, surtout depuis quelques années, tant à cause des rigueurs de ]a température que du voisinage des armées de Flandre. Le bon vin bourgeois s'était vendu, en 1654, 50 livres la queue ^ ; en 1658, de 60 à î)0 livres ; en 1660, de 100 à 150 livres : en 1664, de 80 à 120 livres. En 1667, l'abondance de la récolte fut telle, et les pi'oduitsen furent à si bon marché, que le vin conmiun se vendait de 25 à 30 livres •*.
Mais, malgré leur qualité'', les vins de la montagne de Reims,
' ."](), 0()0 muids dans réledioii de Meaux, 40,000 dans celle do Joigny et 73,000 dans celle de Tonnerre. Celle dernière c(Mn])rend Irois dé[iai'tenients, celui de Tonneiic (30,000), eelni d'AnNerre (15,000), celui de Chablis (30,000), et les (rois bourgs <les liieeys (8,000). cpii se partagent entre la (]lian)|iagne et la Bourgogne.
"^ Arrh . de la ville, ^Statuts, t. 1^'". y. ."iOS, note. — La ville avait alors plus de 30.000 liabilanis.
^ 368 litres.
'• Ce dernier prix est celui <pu^ Tabbayc d'Avenay estimait en Iti(i8 la pièce de son meilleur vin {Hinl. de. l'abbaye, par Paris. I. II. Appcrulice. 11.341).
^ Louis XIV estimait parliculièrenient le Bou:!/, dont il taisait un usage
200 LA PROVINCE DR CHAMPAGNi:.
« (i(^|)uis cinq on six annocs ))(I0!)1 à 1()92), ('■taicnl fort inonacés par la concurrence que leur faisaient ceux de l'élection d'Kpernay, et particulièrement « ceux d'ilantvillers, de la vallée de Pierry, de « Cumières ', d'Ay et de Marenil, qui en étaient « les plus excel- « lents ». Car, « au goût des bons connoisscnrs », ils étaient préférés aux premiers « à cause de leur délicatesse, qui n'en diminue « pas néann)oins la forc(^ ».
Ces connaisseurs, il est à peine besoin de le dire, étaient dom Pierre Pérignon - et ses confrères de l'abbaye d'Mautvillers. L'austère procureur, par son habileté à gouverner les vins, par l'art avec lequel il les mariait, rendait alors à la Champagne et spécialement à son abbaye un signalé service ^. 11 contribua certainement à donner à ceux de la Rivière une force qu'on im leur avait point reconnue jusque-là, et à leur conserver leur beauté « pendant deux « et même trois années». Aussi le prix de ces vins, « qui n'était, il y « a dix ans, dit l'intendant, que de 2 ou 300 livres au plus la queue, « est tellement augmenté, qu'il s'en est vendu beaucoup jusqu'à o, « (î et 700 livres la queue, et même quelques-uns jusqu'à 930 livres; « mais, ajoute-t-il, ce sont des prix outrés, qui apparemment ne se soutiendront pas longtemps'' ». Nous sommes bien loin, en effet, des prix auquels se vendaient — trente ans auparavant, il est vrai, — les vins de la Montagne.
Faut-il s'étonner qu'après avoir eu, en 1700, les honneurs d'une
Ji;vl»i(iiol. I! ne renonra an vin di; Clianipai^ne qno dans les domières années do sa vie, où il y snbsliina le bonrgogne. Jamais, dn reste, il ne but de A'iu pur en aucun teynps [Mémoires de Saint-Simon, tome XII, ,p. 313, édit. Cliérncl).
' Celui de Cnmières était particulièrenienl dirigé sûr les Flandres ; il en fut ainsi jnsqne vers 1830.
2 Né vers 1640, il monrnt le 14 septembre 1713.
3 C'est à tort cpie la Biographie universelle de Michand attribue à Pérignon certain mémoire sur la Manière de cultiver la vigne et de faire le vin en Champagne, etc. Pérignon était mort depuis 3 ans, qnand ce mémoire parnt à Reims chez Barlliélcniy Multean, R. des Elus, 1718. On ne connaît dn reste aucnn onvrago dn Cellerier d'Hautvillers.
i On vendit parficnlièreineiit, en 1694, le vin d'ilantvillers, 1,000 livres la qnene, comme l'indiijnait nne note inscrite snr l'nn des pressoirs de l'abbaye.
INDUSTRIE MANUFACTURIERE. 201
thèse soutenue le 5 mai à Reims, ils aient été chantés (1712) en vers latins par Colt'in, alors professeur au collège de Beauvais, jaloux d'exalter leur prc'éminence sur le vin de Bourgogne. Il avait dédié son ode au conseil de ville : celui-ci s'en montra reconnaissant en adressant au poète quatre douzaines de flacons de vin rouge et gris.
Pour les vins de Vertus, du Mesnil, d'Oger et d'Avize, ils ne passaient alors que pour d'assez bons vins, comme ceux de Joinville ; mais le commerce en était aussi commode qu'était difficile celui des vins de l'élection de Joinville, « parce que le pays est « montagneux et les charrois coûteux ». L'élection de Troyes en possède « quelques-uns assez bons et délicats, d'autres petits et « médiocres, qui se consomment généralement dans le pays »,
A l'industrie agricole et viticole, à ces deux principales sources de la richesse de notre province, il faut joindre l'industrie manufacturière. Cette industrie consistait principalement dans la fabrique des draps, serges et toiles.
« Avant l'année 1646, dit l'intendant de la généralité de Paris, « il ne se fabriquait en France que des draps d'une grosse et « médiocre qualité, et tous les draps fins étaient tirés de Hollande, « d'Angleterre et d'Espagne, au grand dommage de la chose « publique » . Grâce aux encouragements qu'elle reçut de Colbert, « la façon et manière d'ouvrer qui se pratique » en ces pays s'introduisit en France et s'y propagea particulièrement en Champagne cl dans les Terres-Souveraines, ses voisines. Après deux années d'expérience et à la recommandai ion de Fabert, le roi, en 1646, accorda, pour vingt années, aux sieurs Nicolas Cadeau, Jean Binet et Jacques do Marseille, avec des titres de noblesse, lettres patentes pour l'établissement, à Sedan, d'une manufacture de draps de Hollande ^ Le succès ne se fit pas attendre, et le 4 décembre 1664, Rourlie, lieutenant général à Sedan, écrivait à Colbert que cette inanulacLure (Hail « une des plus belles du royaume - ». File oceu-
' Sctlaii avail on. dès ICtlS. une |iroiiilèi-e maïuil'acliiîi'. liiciilol suivie <1'une sih'oikU- (1(!;{()! ; mais rinfèriorilé des prodiiils di' ces maisons, jointe à réinigration dos ouviieis vers la iiollaiide, où les atlirail Tappàt do salaires plus élevés, élail pour elles une cause permancnle do ruine.
'^Corresp. administr., I. 111, p. (;!)7.
^>02 LA l'UOVhNCI': DK CIIAMPAUMî.
pail alors, tant à Sodan qu'au dehors de la ville, cinq ou six cents métiers. Ceux-ci (limiiiiièreiit dans la suite, mais l'établissement n'en demeurait pas moins, en 1()U7, au témoignage do l'intendant Larcher, « le plus considérable (pi'il y eût dans le royaume, tant « pour le nombre de ses métiers, dont il y en a encore 200, que « pour la beauté, la perleclion et la finesse de ses draps, qui « approchent si Tort do ceux d'Hollande et d'Angleterre qu'on a « p(^ine à en faire la distinction ».
Quoi qu'il en soit, il peut être intéressant do rechercher la cause de la décadence relative de l'industrie sedanaiso. Larcher ne la mentionne point à l'endroit même que nous venons de citer, mais il l'indique dans un autre paragraphe qui intéresse également Sedan, et où sa brièveté s'explique assez par le soin qu'il avait pris auparavant do signaler les causes (pii tenaient en é'cliec les manufactures de Reims et de Rethol. Reims a, on effet, dit Tlntendant, une fabrique « considc'-rablo do toutes sortes do petites étoffes de laine, « telles que sont les razos, cordelières, camelots, étamines, flanelles, « crépons, bluteaux, sergettes ou ras de Pologne et autres de cette « nature, et d'autres étoffes mêlées de soie et de laine, comme les « dauphines à grandes rayes, les ras de Maroc et quelques autres, « et il n'y a guère de manufactures dans le royaume que les « ouvriers de Reims ne sachent imiter parfaitement. Ces étoffes se « débitent partout dans le royaume et même dans les pays étran- « gers ; mais la fabrique, qui en était si considérable il y a quelques « années, est si fort diminuée pendant la guerre, que de mille huit « cent douze métiers qu'il y avait en l(i86, il n'en reste pas à « présent neuf cent cinquante ». Et Larcher rapporte ce fâcheux état de choses à l'extrême misère de la fin de 1693 et du commencement do 1694 ; — à la grande mortalité qui en a été la suite ; — à la cherté dos laines pendant la guerre, — et à l'usage, alors fort répandu, des étoffes des Indes appelées écorces cV arbres, lesquelles « ont été, dit-il, apportées en France et vendues à Nantes c( aux mois de mai et septembre 1696 ». Larcher remarquera de même, au sujet d(3 la manufacture à'étof^'es de laine que possédait Rothel, que le nombre de ses métiers, réduit de moitié, « est anjour- « d'hui do trente-sept », à cause de la rareté des laines, effet naturel de la guerre. Il avait déjà dit que l'élection de Troyes était propice à l'élevage des moatons et autres bêtes blanches, mais qu'il
CAUSES DE LA DÉCADEiNCE DE L'INDUSTRIE. 203
avait fallu tout vendre et qu'on n'était pas en état d'acheter d'autre bétail. C'est ainsi qu'après avoir rapporté qu'en 1G6G Colbert avait établi à Sens une manufacture de points de France, qui occupait, trois ans plus tard, trois cenls ouvrières', l'intendant de Paris ajoute qu'elle a duré jusqu'en 1676, époque où les produits de l'octroi, qui avaient été jusque-là destinés en partie à la soutenir, ont dû être appliqués au payement des ustensiles des garnisons.
Nous voyons également tomber, sous d'autres influences, diverses industries qui s'étaient établies à Meaux sous la protection du gouvernement. Un Tournaisien, nommé Leclerc, y avait inauguré, en 1669, une manufacture de moquettes, en même temps qu'un sieur Pittan une manufacture de damas de Flandre. Celui-ci semblait suffisamment protégé par les 30 0/0 qui frappaient à l'entrée les produits similaires de la Flandre, et l'autre pouvait compter sur l'assistance royale. Mais, en 1700, ils avaient tous deux disparu, sans doute faute d'activité ou d'expérience. Leclerc, en particulier, passait, dès 1670, aux yeux de Colbert pour « un homme très « faible », et qu'il fallait exciter ; le ministre allait en outre jusqu'à tenir pour « suspecte sa bonne foi' ». Le succès ne pouvait couronner une entreprise à tout le moins si mollement conduite.
En 1669 aussi, une manufacture de bouracans est introduite à La Ferté-sous-Jouarre par un sieur Lallemant ; mais Lallemant meurt, léguant son œuvre à son fils et à son gendre. Ceux-ci ne peuvent soutenir l'enireprise, et, le 12 mai 1672, (Colbert annonçait au bailli de La Ferté que le roi « a bien voulu continuer ses « soins et avancer encore libéralement ses deniers aux sieurs d'Ori- « gny et de Beaune, en considération de ce qu'ils se sont obligés de « maintenir et augmenter ladite manufacture pendant le temps « qui reste à expirer du privilège ».
il n'y a rien en tout cela, comme on le voit, qui de près ou de loin se rapporte à la révocation de l'édit de Nantes, et il serait téméraire d'attribuer à cette mesure la ruine ou la diminution de l'industrie manufacturière^ de la Champagne. VA\ç décapita si peu, en particulier, la communauté des drapiers de Chàlons, qui en
^ Le 8 août 1670, CoIIktI lèiiioi^iic (|ii\'lle réussit [Correspondance administr., 1. III, p. 8^8).
■2 Lettres de Colbert, t. II, l" iKirlic, p. o()0. Icllrc du 8 oclol)ro 1070.
204 LA in\()\m:E m Champagne:.
aurail perdu « tout dim coup, a-ton dil, le crédit, la tradition, le « meilleur de son outillage et jusqu'à ses débouchés ordinaires », que le commerce des 7'as de Châlnns était déjà bien réduit, quand arrivcrent en cette ville les frères Darras ' , Ils y ont, dit Larcher, « depuis dix ou douze ans ^ , établi une manufacture considérable « de toutes sortes de ras, pinchinats, espagnolettes, capucines et « autres étoffes de laine, qu'ils ont portées à une grande perfection, « et dont ils font un grand commerce dans le royaume et hors par « Liège ». Cette manufacture avait, en 1697, cent mé-liers qui employaient les laines d'Espagne ' .
Sa prospérité semblait devoir s'affermir ; cai- la concurrence qu'avait faite à l'industrie française l'introduction en France des toiles peinti'.s de l'Inde, concurrence qui avait fait perdre à l'Etat plus de cent millions et à la manufacture plus de 40,000 ouvriers, passés à l'étranger faute de travail, jiendant plus de vingt années, avait cessé par suite de la prohibition dont ces toiles avaient été frappées. Aussi, depuis ce temps-là, écrit La Rcynie, lieutenant général de police, au contrôleur général des finances à la date du 16 décembre 1692, « les manufactures de petites étoffes de France « se sont augmentées, et le nombre des pièces s'est accru, depuis c( 1686, au point qu'en Pijcardie et Champagne, à Amiens, Reims « et Châlons, on a donné à travailler à plus de 20,000 nouveaux « ouvriers, qui seraient sans cela au nombre des autres pauvres * ».
Mais la manufacture de Chàlons manquait d'un règlement spécial et d'un inspecteur particulier pour en surveiller l'application ^ ; la contrefaçon, qui employait des laines de qualité inférieure, lui fit
Ml y a plus : le biograplie de M?'' Vialard assure que, lorsque ce prélat régla, au commencement de son ministère, la distribution des aumônes, la fabrique de la serge était depuis trente ans presque tombée, et, en conséquence, le nombre des pauvres considérablement augmenté (p. 53).
2 Ce qui donne la date moyenne 1686. — On sait que Larcher écrivait en 169", et qu'il résidait à Ctiâlons.
3 11 ne s'y trouvait, à la date du M mai 1700, ([uc trois religionnaires, Horguelin, Galant et Cheminon, tous trois de Cliâlous, qui y gagnaient « leur vie à carder de la laine » [Corresji. de; Coatroleurs généraux, t. II, p. 37-38).
^ Corresp. des Contrôleurs généraux, p. 304.
î» Châlons dépendait du département d'inspection de Troyes.
CAUSES PAIÎTICULIEHES A CHALONS. -20o
un si grand tort, que les frères Darras ne pouvaient plus, en 1717, fonctionner avec leurs pro[)res ressources. Ils durent emprunter au Trésor royal, et, entraînés dans la chute de Law, ils entraînèrent avec eux la ruine de la manufacture chàlonnaise".
En juillet 1684 un entrepreneur, Jean Remacle, avait obtenu le privilège d'établir à Montmirail une manufacture de draps façon de Hollande et d'Angleterre, de crépons de Zurich et de camelots façon de Hollande et de Bruxelles. Forcé de se retirer pour cause de religion, il traite, le 30 avril 1G86, avec un drapier de Paris, nommé G. Paignon, et lui cède son privilège. Paignon, pour avoir négligé certaines formalités, ne devait obtenir qu'en janvier 1693 ses lettres de transfert ; mais il n'eu avait pas moins repris, dès le départ de Remacle, la direction de la manufacture, et le roi honorait celle-ci d'une visite en 1687 '..
Cet établissement de Montmirail n'est pas le seul qu'ait favorisé le seigneur du lieu, M. de Louvois. Ce ministre avait concouru à fonder à Lizines, dans l'élection de Tonnerre, une verrerie de glaces, qui malheureusement s'est éteinte avec lui. il obtint encore de Louis XIV, en 1687, des lettres patentes qui l'autorisaient à établir, près de Montmirail, dans la forêt de Rougc-Fossc, une verrerie dont les cristaux devaient bientôt acquérir une certaine renommée ; car ils furent célébrés par le poète Regnard dans son vovage de Chaumont :
A Montinirel il faut boire,
Car on y fail
Ce vase qui fait la gloire
De maint buffet,
Et qui rubis forme en son sein.
Vive (lu vaulx et du bon vin.
' Sous la réserve que nous avons faite en la juslilianl, on lira avec intérêt sur V Ancienne manufacture de Cùdlons, après la révocation de l'èdit de Nantes^ les éclaircissements donnés en 1874, par M. Alpli. Vélaull, ancien archiviste du département de la Marne.
- Mémoire de la Généralité de Paris, publié par M. Jo Boisiislo, Appendice, p. 611. Paignon, avec ses lettres de privilège, avait obtenu la faculté d'établir une seconde fabrique à la Ferté-sous-Jouarre.
•iw LA PhoviNCi-: \)ii (:(iAMPA(;Mi:.
Mais le plus grand ii(»iiil)ic des indiislrics introduites on France sons Louis XIV y ont v\r altiiôcs par les soins do (^olbort, jaloux d'allianciiir le royaume des' IributSu qu'il payait à Tétrang^er. Ainsi la ville de ïroyes a-t-elle possédé une manufacture de satin façon de Turin, de Hollande, de Bruges et de la Chine ; la cherté des soies, causée par les guerres, la diminua, il <!St vrai, vers la fin du siècle, et elle ne comptait plus, en 1()1)7, que trente maîtres. Ainsi Sedan eut-il une manufacture de points de dentelles un moment très florissante ; mais depuis dix ou douze ans, dit l'Intendant, elle est bien tombée à cause de la guerre.
La guerre était, en effet, pour l'inilustrie et particulièrement pour les établissements naissants, une terrible, une mortelle ennemie. Mais, si nous en croyons une correspondance de septembre 10G8, l'esprit sedanais n'était pas étranger à la décadence de ces manufactures : « Ce peuple d'ici », dit Jacquesson, « industrieux et (( ardent au profit, se porte avec une passion inconsidérée en l'en- « droit où il y a apparence de gain, et s'y applique- sans garder « aucune mesure )>. Le point coupé va-i-W bien, chacun s'érige en maître et maîtresse de point ; est-ce la draperie qui a cours, tout le monde se fait drapier. « 11 arrive de là que l'on se prend les ouvriers (( les uns aux autres ; on leur donne le double du juste salaire; on « les rend insolents et ivrognes, et l'on a mille peines à les contenir « et les faire travailler. Les personnes qui se sont appliquées à un « métier où ils n'ont point d'intelligence, font faire de méchantes « manufactures, et en font à trop grande quantité. Si la vente se « ralentit, on est obligé de vendre à perte, et on se ruine, en cntrai- « nant dans sa ruine les anciens maîtres et la réputation de la « manufacture '. »
Rien n'empêche après cela d'ajouter à cette cause de décadence celle que signale d'une façon générale un mémoire de 1G91, dans la déplorable licence que prennent plusieurs fabricants de dentelles de fil et de soie de s'approprier et de contrefaire les patrons et les dessins les plus exquis de leurs confrères, « lorsqu'ils les voient « applaudis et recherchés par les personnes de bon goût »... Cet injuste procédé, en causant un grave préjudice aux inventeurs, dont
Vol. Yoris C, apud Corrcsp. administr., t. 111, note.