CAUSES SPECIALES A SEDAN
il empêche que « les ouvrages les plus parfaits soient vendus leur « juste valeur,... détruit et fait tomber les manufactures ' ».
Ce n'était pas, du reste, à Sedan seulement que la fabrique des dentelles rencontrait dans les dispositions locales de sérieux obstacles. Il y avait d'autant plus lieu de le regretter que la mode chargeait alors les vêtements des hommes et des femmes de dentelles de Venise, pour lesquelles la France payait à Tltalie un impôt considérable. Colbert n'avait rien négligé pour attirer de la Péninsule en France des dentelières ; il en avait établi dans la Champagne, non-seulement à Sedan, mais encore à Château-Thierry, à Reims ; et pour protéger, suivant l'usage du temps, l'industrie française par des mesures prohibitives, il avait, dés 1605, fait interdire par une déclaration en date du 14 août, l'importation dans le royaume des dentelles de Venise. Mais « il est difficile de faire « réussir des entreprises de nouvelles manufactures », écrivait à Colbert, le 18 juin 1663, Floquebert, lieutenant général à Reims, au sujet de la manufacture de cette ville. Les marchands « ne « veulent point sortir du ferme de leur commerce ordinaire, quoique « médiocre, pour se commettre au hasard d'une nouveauté, quoi- « qu'elle donne des espérances de plus grand profit... ». a Le sieur « Pierre Chardon, Français, qui a demeuré longtemps à Venise, « oîi il se faisait nommer Cardoni, est arrivé en cette ville.... le « 26 mai dernier-» et s'est établi près de Saint-Symphorien, dans une maison qu'il a louée au sieur Jean Plumet, bourgeois de Paris. « H y a présentement dans cette maison, pour travailltM", six femmes « vénitiennes, vingt-deux flamandes et trente filles de la ville. » Le nombre des ouvrières devait, en moins de trois mois et demi, s'accroitrc jusqu'à cent vingt. Mais une telle prospérité ne |)ouvait manquer d'offusquer la routine, et, dès le commencement, la tranquillité des ouvrières fut troublée par « plusieurs écoliers et autres « personnes qui allaient les soirs proche de ladite maison, et y « commettaient plusieurs insolences par des chansons et sons de
* Arch. nat. Papiers du commerce, F*-. 5o;{, ap. Boislisie, Mètuoire de l'Intendant de la Gcncyalitc de Paris, Ajipeiidice, p. (il').
- René Bourgeois tixe au 2:2 juin rélablisscmenl tle la iiiaiml'aolure ; mais on comjn'eiKl (|iic l'iiislalIarKiii de la nouvelle intlnstiic ail denianilé nn certain temps.
:>{)H LA PHOVIiNCI-: Dl-: CIIAMPAGNK.
« lroni|)('ll('s ». Le j)r(>|)ri<'laii('(liil se plaiiidic, cl, ]<• 14 août KîGo, « (le par le Uoy », M. le liciiUniaiil j^éiiéral au bailliage de Vcrinaiulois intervcnail pour l'aire cesser le désordre '.
Nous apprenons encore, par la lettre du lieutenant général établi à Reims, qu'il lit iaire des essais de ffros bas cV Angleterre, et qu'il fil venir, avec des soies d'ilalie, un ouvrier chargé de façonner des crespcs. Colbert avait à cœur rélablissementdo cette d(;rnière manufacture, et, sur son avis, on avait, le C marslBGo, décid*'- l'envoi du fils du sieur Gallois, connétable, à Milan et à Boulogne, « pour « savoir le secret des crespes ». « Un en est, dit le lieutenant géné- « rai, sur les épreuves, et en l'un et en l'autre je doute (crains) que « la dépense de l'ouvrage n'excède le |)rix de la vente. Je crois bien « (|ue, s'il y avait des entrepreneurs intéressés en leur particulier, « ainsi qu'aux dentelles, qu'on y pourrait réussir ; mais je ne « trouve point ici des marchands qui s'en veuillent charger et « entreprendre en leurs noms, quoique j'en aie fort pressé aucuns « d'eux ^ ».
Colbert ne se borna pas, du reste, à favoriser la multiplication des manufactures ; il fallait en surveiller les produits. Pour empêcher la mauvaise qualité de ceux-ci, il oblint, par édit du 13 août 1669, la création de tribunaux, dont les membres, choisis parmi les éclievins et conseillers des villes « les plus intelligents dans les « manufactures », étaient présidés par les maires. Ces juges, au nombre de six, connaissaient des différends qui pouvaient naître entre ouvriers ou entre ouvriers et patrons, et des contraventions commises en matière de fabrication. Leur juridiction comprenait, à Troyes, lors de sa création, les corporations des marchands drapiers, — des marchands merciers, — grossiers et joailliers, — des drapiers drapans, foulans, laneurs et tisserands de drap, — et Nicolas Gourcier, fabricant de satin. Elle devait subsister dans cette ville jusqu'en 1700, où des officiers du bailliage achetèrent \di police de la ville et des manufactures moyennant 40,000 livres. Ge changement eut-il sur le mouvement de l'industrie une influence fâcheuse? Nous l'ignorons. Ge qui est certain, c'est que
^ Corresp. administr . publiée par Deppiiig, t. III, p. 733. 2 Ibid.
TRJBU.N^AUX CHARGÉS DE SURVEILLER L'LXDUSTRIE. 209
vers la même époque, M. d'Argouges, maître des requêtes, vint à Troyes pour y activer le rétablissement da commerce'^ .
Quoi qu'il en soit, nous voyons, par tout ce qui précède, quelle impulsion Golbert avait communiquée à l'activité industrielle des populations, et à quelles causes diverses il faut rapporter la décadence ou la ruine des établissements qu'il avait fondés ou encouragés. On peut croire que Reims, son berceau, ne fut pas une des villes les moins favorisées. Il suivait avec intérêt le mouvement de ses manufactures, en surveillait avec soin les travaux. On allait, par exemple, lui montrer à Paris des échantillons d'étamines dus aux meilleurs ouvriers de la cité, ainsi que des bas façonnés par les enfants de la Charité, et, le 30 mars 1603, il écrivait au conseil pour lui en témoigner sa satisfaction ^.
Maison ne saurait méconnaître l'intérêt qu'offrait la capitale de la Champagne par l'importance et la variété de ses industries. Car, sans parler de nombreux troupeaux que pouvaient nourrir ses prairies, et des lins^ des chanvres estimés que produisaient ses champs, il s'y fabriquait des toiles de chanvre et de coton, ainsi que des fvtaines et des hazins, qui occupaient plus de six cents ouvriers, et qui, après avoir été bien blanchies sur l'herbe des prés, étaient expédiées à Paris, Lyon, Rouen, Reims, ou prises par les marchands de ces villes pour être exportées en Lorraine et jusqu'en Allemagne. Troyes blanchissait aussi quantité de cire, dont on faisait des huugies, et fabriquait des chandelles, qui étaient excellentes et très blanches à cause de la bonne qualité des suifs. Sa manufacture (['épingles continuait d'être florissante ; mais pour ses antiques tanneries il n'en restait plus que neuf, endettées do plus de 7,00Û livres de rentes que couvrait à peine le profit. Sa fabrique de serges drapées comptait encore soixante maîtres. Nous n'avons pas à rappeler ce que nous avons dit de sa manufacture de satins. Cette situation justifie bien l'éloge que fait
< Bouliot, Hist. de Troi/es, t. IV, p. 519 el oiO.
- René Bourgeois. — Ce conseiller nous apprend également qu'en cette nièuie année (iin décembre), Colbert lil demander au conseil Vècriture des jeunes hommes de la cille de bonne famille pour leur donner emploi.
M. Larcin r du peuple Iroyeu, quand il le représenlc « laborieux et « ménager».
En dehors des diverses industries qui nous ont occupé, signalons les fabriques de savons de Reims (1005), — de /mis de laine drapés de Chaumont ; — de serpettes, bonnes à faire des culottes de soldats, auxquelles travaillait presque toute la population des Grande et PetUe-ChapeUe à Saint-Just; — de treillis d(^ Joinville et de Sommevoire, qui se débitaient dans toute la province ; — les tanneries de Mézières, les verreries de la vallée de la Biesme, et plusieurs forges établies près de Sainte-Menehould, où se faisaient des bombes, des boulets de canon et autres munitions de guerre.
Commerce. — Si l'industrie avait tant de peine à se développer et même à se soutenir au milieu du tumulte des armes, le commerce ne pouvait être prospère. Celui de la draperie en particulier rencontrait, surtout dans les élections voisines de la Bourgogne, une redoutable concurrence chez les colporteurs savoyards, lesquels couvraient les foires et les marchés de leurs marchandises défectueuses achetées à vil prix dans les grandes villes. « La plupart « n'ont point de domicile, dit un inspecteur des manufactures en « Champagne et Brie, et ne payent ni taille ni capitation. Ils ont ce cependant tout le profit du commerce, et ont ruiné presque tous « les marchands domiciliés du pays, qui portaient les charges de « l'Etat de même que les fabricants... Ils ne font aucune dépense « et sortent toujours du royaume avec beaucoup d'argent. » C'est là un grand abus qu'il importerait de corriger '.
Les laines de Champagne les plus recherchées des fabricants étaient celles de l'élection de Meaux, que les marchands de la Picardie allaient acheter chez les laboureurs, et celles de l'élection de Rozoy, qui étaient vendues aux fabricants de Rouen, Beauvais et Troyes. La manufacture rémoise, en 1650, tirait d'Angleterre et d'Amiens ses laines peignées, qu'elle avait à meilleur marché d'un quart que celles qui étaient peignées à Reims. Les maîtres peigneurs de se récrier et de procéder par confiscation. L'affaire est portée devant le conseil, et, le 9 septembre, défense est faite d'acheter des
^ Mémoire de M. Barolet en 1708. [Mémoire de l' Intendant de la Généralité de Paris. Appendice, p. G37.)