LA CHAMPAGNE MENACÉB PAR LÉOPOLD
Le général n'est plus, et ses soldats ont passé sous le commandement du livonien Rosen (Reinhold), ancien lieutenant du duc de Weymar, honnête homme , mais point ou peu obéi. Ils sont établis d'Asfeld à Pontfaverger, Prosne et Sept-Saulx, et vont au fourrage à quatre lieues à la ronde. On n'a plus à leur reprocher de meurtres, ni de profanations d'églises ; mais ce sont de vraies sauterelles qui mangent tout et dévastent tout sur leur passage. Chenay est mis au pillage en juin, l'abbaye de Saint-Thierry menacée. Il n'y a plus de commerce possible ; Sainte-Menehould n'a pu vendre son poisson pendant le carême, et Châlons n'approvisionne encore Reims qu'en mettant ses convois de blé sous la protection d'hommes armés '. L'alarme était générale, quand tout à coup, le 14 juin, l'armée délogea.
Dès le 28 mai, nouvelle était venue à Reims que l'armée espagnole, conduite par l'archiduc Léopold-Guillaume, gouverneur des Pays-Ras, était en France, dont elle avait, le 27, franchi la frontière aux environs de Rocroy - ; le 30, on apprenait qu'elle était à Rumigny en Thiérache ; le 31, qu'ils avaient pris, pillé et détruit Aubenton, et que Turenne était sorti de Stenay à la tête de 3 ou 4,000 hommes, pour aller les joindre par le Luxembourg. A ces bruits succède bientôt celui de la prise du Catelet (14 juin) et de laCapelle (4 août) par le prince Léopold. On prend aussitôt à Reims les mesures de défense que commande la circonstance ; on fait des gabions, on arme les remparts; on veille à la garde des portes, les ecclésiastiques comme les autres habitants, et chacun se pourvoit de moulins à bras, ainsi que de mousquets. On ne se montre pas moins énergique à Epernay : « Les religieux et religieuses seront mandés « à la garde et fourniront chacun deux hommes, et M. l'abbé un, « tout équipés ; payeront comme les autres habitants les taxes pour « les réparations et payements de la garnison 3 ». Pendant ce temps Tennemi s'avance et vient camper à Prouilly,
1 Ouil. Co.i.,p. 86, 87.
- Elle se composait (Je 18 réginienls, dont 4 iliiliens, o espagnols, les autres wallons et allemands, d'une vingtaine de canons et de 2 à 3,000 pionniers. Elle était divisée en trois brigades connnandées Tune par l'arcliiduc, la seconde par le comte de Fnensaldagne, et la troisième par le marcpùs Fondrato {Ga:ettc de France, p. 1048J.
3 Concl. du 31 août. — 11 s'agit dans ce passage de l'abhé de S'-Martin.
à deux lieues de Reims, où il demeure pendant six semaines, l'archiduc logé à Bazocho, Turonne à Fismos et le comte do Fuensaldagne à Montigny-sur-Vesle. Soit discipline, soit « religion » ou politique, cette armée montre autant d'ordre et de retenue que les gens du roi en ont peu : elle paie ^ ses vivres, s'abstient de rapine et respecte les personnes ; mais elle n'en est pas moins redoutable, et l'habitant des campagnes, chargé de ce qu'il a de plus précieux, poussant devant lui ses bestiaux et traînant à sa suite ses enfants, court se réfugier dans les murs de Reims ; les rues et les places publiques sont encombrées de ces malheureux, sans ressources contre la faim, sans abri contre les injures de l'air.
En cette extrémité, la ville demande au roi du secours, et bientôt lui arrive le marquis de la Ferté Senneterre avec deux mille hommes. C'était l'un des héros de la journée de Rocroy, où il commandait l'aile gauche de l'armée. Mais, violent et orgueilleux autant que brave et expérimenté, il passait aux yeux des Champenois pour « le plus grand picoreurde tous les généraux ». Senneterre commence par s'établir au mont Saint-Pierre, mettant ainsi la rivière entre lui et les ennemis ; puis, à la nouvelle que Château-Porcien était tombé aux mains de ceux-ci (13 août), il vient camper « sur « la croupe de la montagne du moulin de la Housse », à l'heure même où Rethel, après trois jours de siège, subissait le sort de Château-Porcien (16 août). Il avait demandé aux magistrats que la porte Dieu-Lumière fût ouverte pendant la nuit pour lui servir de retraite en cas d'attaque, ou qu'on lui en confiât les clefs, et sur le refus de la ville, il avait proposé de fortifier son camp, ce qui fut fait en six jours. Mais à peine y était-il établi, et ses soldats avaient-ils commencé de battre la campagne, de voler chevaux et vaches et de vider les granges pour vendre ensuite à vil prix les blés qu'elles contenaient, qu'arrivent à la tête de six à sept mille hommes (18 août) ^ Praslin et Rosen, envoyés par la cour pour défendre plus efficacement Reims contre les menaces de l'ennemi. Senneterre décampe et tire vers la Marne, cédant la place à l'armée de Praslin, tandis que la population rémoise, implorant la protection de saint Rémi, promène par les rues de la ville son précieux
' Oud. Coq.,p. 91.
2 Id., p. 109.